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Attention, monument absolu pour ce 172ème Track-by-track : A Wizard/A True Star, album de Todd Rundgren sorti en 1973 sous une pochette kaléïdoscopique remarquable (l'intérieur de pochette, moins glitter, est également en forme de reflet total de l'image). L'album est assez particulier : Rundgren, génie absolu du son, ancien membre du groupe de garage-rock The Nazz (années 60), multi-instrumentiste à la vois d'or, l'a enregistré avec quelques musiciens, mais a joué, en fait, de quasiment tous les instruments tout seul. Il a aussi et surtout réussi à empiler, sur un seul disque vinyle de 56 minutes (durée alors assez ahurissante, mais Rundgren fera encore plus fort par la suite, j'en reparle après), pas moins de 19 titres, dont un medley soul de 10 minutes en face B ! De ce fait, et Toddy-O s'en excuse sur la pochette interne, le son de l'album est un peu plat, fin, étrange : normal, les sillons ont été compressés afin de faire tenir ces 19 titres (pour la plupart très courts) ! Un an plus tard, Todd, avec son groupe Utopia, sortira Todd Rundgren's Utopia, qui contiendra 4 titres (dont un de 30 minutes) sur 58 minutes et un seul vinyle. Et encore un an plus tard, son Initiation contiendra 7 titres, dont un de quasiment...36 minutes sur une seule face, et pour un total, sur un seul vinyle, de...67 minutes (le voilà, le vinyle simple le plus long jamais fait) ! Et avec, encore, une production faiblarde à cause de ça. Un vrai fou, on vous dit... Mais revenons à cet album de 1973, que voici :

International Feel : Ca commence par un long tunnel de synthétiseurs, vrombissants comme des avions de chasse, puis, soudain, la musique éclate comme une bulle de savon, légère, cliquetante, et la voix de Toddy-O surgit, Here we are again, the start of the end, but there's more, but there's more... Comment décrire ce que l'on ressent à l'écoute de cet International Feel sauvagement glam ? Ce morceau assez court (un peu moins de 3 minutes) mais tout de même largement plus long que les six suivants (qui font tous entre 1 et 2 minutes sans jamais atteindre les 2 minutes) est une pure merveille chatoyante, la représentation sonore de la pochette extérieure : sublime, colorée, débridée, féérique... Il faut l'écouter pour le croire ! Comme Manoeuvre l'a dit lorsqu'il abordait l'album dans la Discothèque Idéale de Rock'n'Folk, ce disque peut transformer un taudis en un palace, rien que par la magie du son.

Never Never Land : La chanson des Enfants Perdus de Peter Pan. Aucun espace entre International Feel et ce Never Never Land de presque 2 minutes, qui commence par la voix de Todd, disant, ad libitum, avant de se poser et de vraiment chanter, I know, I know, I know, I know, I know a place where dreams are born, and time is never planned, it's not on any chart, you must find it in your heart, Never Never Land... Une pure splendeur qui, encore une fois, mérite qu'on la qualifie de chatoyante, car, vraiment, je ne vois pas quel autre terme utiliser ici. Sublime.

Tic Tic Tic, It Wears Off : Une petite minute instrumentale assez rigolote et bordélique. Qui commence sans interruption après Never Never Land, et laissera place au morceau suivant, là aussi, sans interruption (jusqu'à Flamingo inclus, il n'y à aucune pause dans les titres). Pas mal de piano ici, une partition assez enlevée, on entend, de temps à autre, des tic tic tic de Rundgren, histoire de nous faire comprendre que le titre du morceau est assez approprié. C'est court, assez space, pas le sommet de l'album ni du petit medley de la face A, mais c'est assez rigolo, Dogfight Jiggle sera du même acabit, dans un sens.

You Need Your Head : Attention, c'est du lourd, du très lourd. Les morceaux précédents ont prouvé que, niveau glam à paillettes et expérimentations bruitistes, Rundgren savait y faire. You Need Your Head, toujours 1 minute et des poussières, est, lui, ultra bruyant et hard. C'est le morceau le plus violent de l'album (avec Is It My Name ? en face B). En fait, il est tellement violent et bruyant qu'il en est limite inécoutable ! Heureusement que ça va vite (dans les deux sens du terme : c'est court et ultra speedé !), car c'est vraiment du domaine du gros son cacophonique, chant hystérique, solo infernal... Space !!

Rock'n'Roll Pussy : Encore une minute, et un morceau assez rock, mais quand même largement plus sage que le précédent. Rock'n'Roll Pussy, avec son chant assez hystérique et énervé, semble parler du couple Lennon/Ono (Throw down your axe and then jump into bed/Get up, get up, get up an see revolution on the T.V.). Pas du très gentil-gentil, pas du foncièrement méchant non plus, cette chanson permet d'épingler quelque peu l'ex-Beatles. Pas le sommet de l'album, mais franchement très très sympa et efficace.

Dogfight Jiggle : Encore une pièce instrumentale, après Tic Tic Tic, It Wears Off, qui met l'accent sur des sonorités bruitistes et expérimentales. Seulement, là, c'est du lourd. Une petite minute et des couillettes, et on y entend des sortes de jappements excités de chiens (apparemment des petits chiens), qui semblent se renifler le cul, se battre, se provoquer, jouer ensemble, enfin, sans l'image, on ne sait pas. A la fin, la voix de Todd, qui pousse un soupir excédé et dit, d'une voix amusée, Don't you think about anything but sex ? ('Ne pensez-vous donc qu'au sexe et à rien d'autre ?'), et le morceau laisse immédiatement la place à...

You Don't Have To Camp Around : Dernier morceau de 1 minute et quelques secondes (du moins, pour le moment !), You Don't Have To Camp Around est si belle qu'elle passe définitivement trop vite. Une ballade quasi-acoustique de toute beauté, une chanson sublime à la Carole King ou Joni Mitchell, presque de la folk-music s'il n'y avait les oripeaux glam autour. Une pure splendeur qui aurait mérité un traitement plus conséquent 'au moins une minute en plus n'aurait pas été du luxe, croyez-moi). Superbe !

Flamingo : Instrumental assez remarquable et très chatoyant (oui, je sais...). Nettement plus étendu que les précédents, Flamingo ('flamant') dure 2,35 minutes, ce qui n'est pas non plus immense (le morceau suivant sera le plus long de la face A). C'est une pièce magnifique et rigolote (oui, je sais, rigolote est un terme étrange pour qualifier de la musique, mais rassurez-vous, ce n'est en rien péjoratif, au contraire ; il y à une ambiance un peu cartoonesque tout du long de ce morceau, comme pour Tic Tic Tic, It Wears Off au fond). C'est une preuve supplémentaire, s'il en fallait encore, du génie musical de Todd Rundgren.

Zen Archer : 5,35 minutes...Vous vouliez un morceau long, vous en avez un (si vous n'en vouliez pas, pas grave, d'accord ?) ! Zen Archer, ce qui ne gâche rien, est une pure merveille pop, mélodique, sur laquelle le chant de Toddy-O est sans commune mesure comparable avec les autres morceaux. Ici, il s'envole très haut dans les cieux dans les refrains. Le final est juste beau à pleurer, et au bout du compte, ce morceau est juste le sommet de la face A et une des trois meilleures chansons de l'album tout court. Inoubliable. Oui, je sais, j'en parle mal, mais que dire ?

Just Another Onionhead/DaDA Dali : Attention, petit délire. Just Another Onionhead/DaDA Dali est une chanson en deux temps (elle dure, en tout, 2,22 minutes, donc, inutile de dire que ça va vite). La première partie est assez pop, avec des ajouts de multiples pistes vocales de la part de Todd, l'effet fait penser aux Beach Boys, aux Beatles, c'est sublime. La deuxième partie (le final du morceau est un rappel de la première partie, au fait) est, elle, totalement givrée, difficile de reconnaître la voix de Todd (elle est un peu bidouillée, effet assez comique) dans ce passage qui parle de Dali. Todd, d'ailleurs, a mal compris la fameuse phrase de Dali sur la gare de Perpignan, qui était, selon lui, le centre du du monde : la chanson parle de Perignon Station. Est-ce une erreur de la part de Rundgren, ou bien est-ce volontaire ? Toujours est-il que ce double morceau assez timbré (comme son titre) est une belle réussite.

When The Shit Hits The Fan/Sunset Blvd. : 4 minutes hallucinantes où Rundgren fait concilier le fameux Sunset Boulevard avec la situation de crise en Irlande (IRA, attentats), il faut l'entendre pour le croire. Un pur délire à la Thomas Pynchon, avec un titre assez rigolo qui signifie à peu près 'ça va chier dans le ventilo', une chanson qui a le mérite d'être aussi bien pop chatoyante (désolé...) qu'intensément rock. Une autre grande réussite. On sent la tension arriver, qui va aller à son comble avec le morceau suivant.

Le Feel Internacionale : 1 minute et quelques (presque 2 minutes, en fait) pour achever la face A avec une reprise fracassante, fracassée, du orceau qui ouvrait le bal. International Feel devient Le Feel Internacionale. Que dire, sinon que c'est aussi remarquable que la première version, mais, on le sent, en version tendue comme un string ? Todd semble être au bord du nervous breakdown, sa voix est hystérique, la musique est tendue, c'est d'ailleurs court et ça se finit brutalement. Arrivé à ce stade, la face A est finie, le 'wizard' de cette face A va laisser la place aux état d'âmes de la 'true star' de la face B, qui ne contient que 7 titres pour une durée aussi étendue de quelques 27 ou 28 minutes... Impossible, pour les détenteurs du vinyle (O lucky men !), de ne pas retourner le disque illico presto.

Sometimes I Don't Know What To Feel : La face B est aussi longue que la A, mais ne contient que 7 titres, nombre assez 'conventionnel' de morceaux par ailleurs. Sometimes I Don't Know What To Feel, long de 4,15 minutes (dans l'ensemble, les morceaux de la face B, à trois exceptions près, sont plus longs), l'ouvre sur une note on ne peut plus magnifique. Cette chanson est mythique. Elle ne passe jamais à la radio (en tout cas, pas sur des grandes fréquences, et pas en France), mais a le potentiel d'un standard pop des années 70, le genre de chanson qui, après une écoute, est déjà dans le coeur de l'auditeur pour le reste de sa vie. Bref, un pur joyau, chatoyant (encore une fois, désolé, mais je l'ai déjà dit, le terme semble avoir été fait pour A Wizard/A True Star), emblématique du son pop américain de l'époque, une chanson à la fois immortelle et, en même temps, curieusement peu connue des masses populaires, en tout cas, de nos jours. Pourtant, c'est typiquement le genre de chanson qui cartonnerait en radio, encore aujourd'hui, enfin, selon moi. Bref, c'est une chanson que je qualifie par un mot dont la première lettre est un i, la deuxième un m, la troisième un m aussi, la quatrième un e, la cinquième un n, la sixième un s et la septième et ultime, un e.

Does Anybody Love You ? : 1,30 minute seulement, c'est un des deux morceaux de la face B à faire moins de 2 minutes (l'autre est vraiment proche des 2 minutes, ceci dit, faisant de Does Anybody Love You ? le morceau le plus court de la face 'a true star'). Une chansonnette pop assez sympathique, dans laquelle Toddy-O s'interroge, se demande si, au fond, on est aimé ou pas. Pas le sommet de l'album, mais qu'est-ce que c'est bien foutu ! En fait, comme pour la grosse, grosse majorité des titres courts de l'album, c'est franchement pas assez long. Mais l'album aurait été double, dans ce cas (ça n'aurait pas été un mal) !

Medley : I'm So Proud/Ooh Baby Baby/Lala Means I Love You/Cool Jerk : 10,35 minutes en tout, voilà ce que fait ce medley de white soul, quatre reprises remarquables. Là, Toddy-O tutoie le Très-Haut et lui paie même sa tournée à boire, c'est pour dire si c'est grandiose. Ca commence par I'm So Proud, chanson des Impressions (groupe de Curtis Mayfield des années 60), qui est absolument saisissante, on croirait, et c'est le cas en fait pour l'ensemble de ce medley très respectueux, que ces chansons ont été faites pour et par Rundgren, tellement il se les approprie à la perfection. Ooh Baby Baby, des Miracles, est une chanson d'une douceur vaporeuse absolument sublime, La La Means I Love You est le grand moment de ce medley pour moi (cette chanson est des Delfonics), une pure merveille sur laquelle la voix de Rundgren s'envole très haut, et enfin, le medley s'achève sur une reprise du très remuant Cool Jerk des Capitols, probablement le morceau le moins grandiose des quatre du medley, mais en rien un mauvais titre (et une interprétation aussi débridée que sympathique). Dans l'ensemble, ce medley respectueux est un des piliers de l'album. Fantastique.

Hungry For Love : 2,20 minutes assez marrantes qui détonnent quand même pas mal après ce quintessentiel et très long medley. Hungry For Love, alors que le début de la face B montrait un Todd en état assez nerveux et en pleine crise existentielle (la 'vraie star' de la face B n'a rien du 'sorcier' de la A, la redescente est dure, non climatisée et assez cinglante, retour au monde réel après les paradis artificiels), Hungry For Love, donc, le montre un peu badin, un peu égrillard. Une sorte de sursis, car la chanson suivante sera assez triste. La chanson est assez sympathique, mais c'est probablement la chanson qui me plaît le moins sur la face B, et même, allez, j'ose le dire, sur l'album en totalité. Je ne la déteste pas, loin de là, et je ne la critique pas, mais des 19 titres, c'est celui qui me plaît le moins, voilà tout.

I Don't Want To Tie You Down : Quasiment 2 minutes pour une pépite tout simplement belle à pleurer. C'est une pure merveille qui n'aurait pas eu sa place, malgré sa courte durée, sur la face A, car elle est vraiment triste, et, de ce fait, colle bien avec l'ambiance générale de cette face B si réaliste (comparé à la face A pleine d'expérimentations et de folie psychédélique et glam). Tout en retenue, Todd chante, ici, à la perfection, sa voix si fragile est ici encore plus belle que de coutume (Zen Archer et Sometimes I Don't Know What To Feel exceptés). C'est juste puissant, et fragile en même temps.

Is It My Name ? : Après une telle pépite pop et douce, il fallait bien un peu de violence ! Et Is It My Name ?, qui fait furieusement penser aux Who, est le morceau brutal par excellence. 4 minutes de gros son bien rock, bien heavy, avec un Toddy-O totalement hystérique et furieux. Comme You Need Your Head ou Rock'n'Roll Pussy, mais en version longue et nettement plus structuré. Une excellente chanson rock, même si ce n'est pas une de mes préférées de l'album, en fait. Mais c'est clairement une bonne grosse chanson bien velue ! Et aïe donc !

Just One Victory : Aaaah, le final de l'album... Et côté final d'album, Todd ne plaisante pas. Just One Victory dure 5 minutes et est une des toutes meilleures chansons de l'album, mais aussi et surtout de Rundgren tout court, c'est dire si elle est belle. Emouvante, prenante, hypnotique, avec ce mantra final absolument inoubliable, ces vocalises sublimes, sa voix toujours parfaite, cette mélodie pop... Les albums de Rundgren des années 70 se finissent souvent sur une chanson de cet acabit, que ce soit Sons Of 1984, Slut, ou ce Just One Victory emblématique. IMMENSE.

 Au final, on a donc, avec A Wizard/A True Star, un sommet absolu de glam-rock et de rock tout court ; un disque rock, pop, glam, teinté d'expérimentations en tous genres, bruitistes pour la plupart. La voix de Todd, sublime, son génie absolu de composition et d'interprétation, en font un album essentiel. De plus, sorti sous une pochette absolument magnifique rendant bien compte de l'aspect schizophrène de l'album (face A, la face 'wizard', pochette recto, chatoyante ; face B, la face 'a true star', intérieur de pochette nettement plus sobre mais tout de même bordélique, moins chatoyant, pas du tout glam). A noter que dans le vinyle (et c'est aussi le cas de la réédition CD en vinyl-replica que je possède, import japonais), outre le fait que la pochette était découpée selon des formes bizarres aux coins (là où il y à du bleu foncé), on trouvait, dans le disque, un poème de Patti Smith imprimé sur une feuille de papier au format pansement (et à l'aspect visuel de pansement, aussi), ainsi qu'une carte postale à l'effigie de Todd, permettant à celui qui la renvoyait à Todd en mettant son nom et son adresse de se faire citer dans les remerciements pour l'album suivant de Rundgren (lequel sera Todd en 1974, un double album, mais j'ignore si des gens ont renvoyé la carte et si Todd l'a bel et bien fait, car rien ne le dit dans le livret du CD de Todd) ! Au final, donc, on a un immense album, et un disque culte !