42

Pour ce 169ème Track-by-track, voici un disque très étrange, assez contesté parfois (il fut moyennement accueilli à sa sortie, il faut du temps pour l'apprivoiser, et il sera réhabilité par la suite) : Lodger. Sorti en 1979 sous une pochette assez amusante et glauque en même temps (le principal intéressé s'y représente en locataire de morgue, visage un peu déconstruit, posture pas normale du tout), c'est un album de David Bowie, et le dernier volet de sa trilogie berlinoise commencée par Low et poursuivie par "Heroes", tous deux en 1977 (entre temps, Bowie sortira le grandiose double live Stage en 1978). Enregistré à Montreux en Suisse (seul le deuxième opus de la trilogie a été fait à Berlin), Lodger ('locataire'), produit par Bowie et Tony Visconti, est, des trois albums de la trilogie, celui sur lequel il y à le plus de crédits d'auteur signés Brian Eno (la trilogie est parfois appelée 'trilogie Eno, car Eno a travaillé sur les trois albums). Mais la touche Eno est peu marquante ici, 'lalbum est plus world et rock que cold-wave. Il n'est, en fait, pas cold-wave du tout ! Ce disque, assez court (35 minutes), le voici :

Fantastic Voyage : Quelle splendeur. Je me souviens de ma première écoute de l'album (voir plus bas pour savoir ce que j'en pensais alors), et je me suis dit, en écoutant les 2,55 minutes décidément trop courtes de Fantastic Voyage, mais quelle merveille ! Si le disque entier est comme cette chanson, ça promet. En fait, Fantastic Voyage, avec son rythme chaloupé et lent, enivrant, son chant aérien, également enivrant, et sa mélodie vaporeuse, éthérée, comme venue du plus haut des nuages, Fantastic Voyage est un peu un OMNI (Objet Musical...) par rapport au reste, qui est plus terre-à-terre, moins planant. Pour moi, clairement le sommet de Lodger, et une des plus grandes chansons de Bowie. Quel dommage qu'elle soit si courte...

African Night Flight : Adrian Belew qui tient la guitare principale sur Lodger (mais pas la seule), parvient à sonner, ici et un peu ailleurs sur l'album, comme un certain Robert Fripp. Tout en ayant son propre style (Belew, de plus, aussi bien guitaristiquement que vocalement, même s'il ne chante pas du tout ici, est une éponge, il assimile plusieurs styles avec talent et, quand il chante, parvient à sonner comme du David Byrne ou du Lennon, ou du Dylan, c'est selon). African Night Flight, chanson très africaine dans l'âme, est la première descente sur Terre de Lodger, album définitivement aussi terrestre que Low et "Heroes" planaient dans l'éther. C'est une excellente chanson, au mantra tribal (Asanti habari habari habari, asanti nabana nabana nabana), mais il faut plusieurs écoutes pour bien s'en imprégner. Chanson encore une fois courte, 2,55 minutes.

Move On : Encore une réussite qu'il faudra apprivoiser au bout de plusieurs écoutes attentives. Move On est une chanson de voyages, on y cite Chypre, l'Afrique, la Russie, le Japon, on y parle de ce désir de partir, de bouger ('move on'), pour découvrir d'autres horizons, échapper à son quotidien pas toujours très folichon, vivre d'autres aventures, multiplier les expériences et les sensations... Une chanson très rock, mais également assez space, il faut l'écouter pour le comprendre. Guitares assez saturées, chant atone et grave, Move On est superbe, mais exige qu'on s'y attarde, les premières écoutes seront sans doute compliquées.

Yassassin (Turkish For : Long Life) : Argh. Insupportable, cette chanson. Rythme orientalisant, chant de muezzin par moments (les refrains, Yaaaaassaaaassiiiiiiiin, I'm noooot a moody guyyyyyy...), musique assez répétitive et franchement ratée, paroles débiles, ce Yassassin (Turkish For : Long Live), malgré qu'il ajoute une touche world supplémentaire à Lodger, est vraiment un ratage absolu, une chanson, de plus, terriblement longue (4,10 minutes, quasiment la plus longue de l'album, car Red Money fait 10 secondes de plus), trop longue...En fait, en ce qui me concerne, cette chanson est littéralement épuisante. Désolé si je m'arrête là, mais je ne la supporte pas, je ne veux plus en parler, même !

Red Sails : Excellente chanson bien énergique pour achever la face A. Robert Fripp ne joue pas sur cet album, mais c'est dingue à quel point le son de guitare de cette chanson (et de quelques autres chansons : Look Back In Anger, Boys Keep Swinging, African Night Flight) fait penser au guitariste de King Crimson et à son style 'écorché vif' ! Comme je l'ai dit plus haut, c'est Adrian Belew, qui fera partie de King Crimson dès 1981, qui est à l'office ici (Carlos Alomar, fidèle de Bowie depuis 1975, et Bowie lui-même en jouent aussi). Red Sails est une chanson maritime assez efficace et trépidante, qui achève à merveille la face A, surtout après une telle déception (Yassassin). Remarquable.

D.J. : La face B s'ouvrait sur un tube. Enfin, un tube... D.J. sortira en single, il y aura un (très très très réussi, d'ailleurs) clip, comme pour les deux chansons suivantes. Mais si D.J., chanson énergique, pop et franchement remarquable, sortira en single et marchera bien, je ne sais pas si on peut parler de tube au même titre que les futures Let's Dance, China Girl ou Loving The Alien. Elle est, en tout cas, meilleure que ces trois réunies. Quel solo de guitare (de Belew) ! Le chant de Bowie est remarquable, lui aussi, et le drive de la chanson est juste parfait, dansant, mais très rock aussi. Une très grande réussite, en somme.

Look Back In Anger : Chanson remarquable (mais trop courte, 3 minutes et des poussières) qui est sortie en single et a eu droit à un clip et à une place dans la bande-son du film de Uli Edel (1981) Moi, Christiane F., 13 ans, Droguée, Prostituée... dans lequel Bowie apparaissait dans une scène de concert (toutes les chansons du film sont de lui, aucune faite pour le film cependant). La chanson suivante de l'album est aussi dans la bande-son du film. La chanson, qui s'ouvre sur un riff tueur et vif, parle d'un ange tombé sur Terre et se rendant compte à quel point la vie est pitoyable, misérable, dure, sur cette planète. Chanson assez sombre et franchement remarquable.

Boys Keep Swinging : Un petit délire qui fut enregistré par des musiciens ayant échangé leurs instruments : Carlos Alomar à la batterie à la place de la guitare, et le batteur, probablement, à un autre instrument. Belew, lui, tient la guitare, en revanche, et ça se sent, le jeu est typiquement belewesque. Une chanson rigolote sur le fun que c'est d'être un adolescent, un jeune homme. Comme Look Back In Anger, la chanson aura droit à une place dans la bande-son du film de Uli Edel, et sortira en single. Elle aura droit à un clip hilarant (certaines des photos du livret CD en sont issues), avec Bowie travesti en trois femmes différentes. Une remarquable chanson rock !

Repetition : Argh 2 - le retour, il revient, et il n'est pas content. Placée, comme Yassassin, en avant-dernière position de sa face, Repetition est aussi ratée et insupportable que Yassassin, justement, mais radicalement différente, en même temps. Heureusement très courte (un peu moins de 3 minutes), Repetition mérite bien son titre, c'est une chanson ultra répétitive, construit sur un rythme assez plat, chantée d'une voix très morne, atone, ce qui accentue son côté répétitif (et chiant). La chanson parle d'un homme qui rentre du boulot, et découvre que sa femme, qui, selon lui, n'a rien d'autre à foutre de la journée, n'a pas fait réchauffer la bouffe, qui est là, sur la table, froide comme la pierre. Et le mec, fatigué de sa journée, et franchement macho aussi, l'engueule, et même la frappe probablement. On sent que cette scène de la vie conjuguale (pour citer Bergman) se répête souvent, le soir... Malheureusement, la musique est chiante comme un repas trop froid (Don't hit her), et le chant est du même acabit. Au final, c'est nul.

Red Money : Fainéant, le Bowie ? Non, je dis ça, parce que Red Money n'est ni plus ni moins qu'une reprise du Sister Midnight d'Iggy Pop, chanson présente sur l'album The Idiot de l'Iguane (1977), que Bowie a produit. Red Money possède une musique légèrement différente (plus énergique et 'moderne', moins robotique) et surtout des paroles totalement différentes, mais mis à part ça, ce n'est qu'un remake de la chanson d'Iggy... Une assez convaincante reprise masquée, mais tout de même, peu original. Bowie récidivera avec ça en reprenant notamment, et cette fois-ci sans changer les paroles, Tonight, Neighborhood Threat (sur Tonight) et China Girl (sur Let's Dance), trois autres chansons de l'Iguane respectivement présentes sur Lust For Life (les deux premières citées) et The Idiot (la dernière citée)... Pour en revenir à Red Money, elle finit bien Lodger (surtout après un Repetition médiocre), elle est plutôt pas mal, mais son côté 'remake déguisé' me gêne un peu quand même...

 Alors oui, c'est vrai que Lodger est le moins exceptionnel des trois volets de la 'trilogie berlinoise'. A peu près tout le monde l'admet. Je vais même vous faire un aveu : outre le fait qu'il y à, sur l'album, deux chansons que je n'aime pas, j'ai mis énormément de temps à l'aimer, ce Lodger. Ma première impression à son sujet fut qu'il s'agissait, à mes oreilles, du pire album de Bowie que j'avais jusque là entendu (je ne connaissais pas encore Tonight et Never Let Me Down, que Bowie lui-même a totalement reniés). Ce n'est qu'au bout de plusieurs écoutes que le déclic est venu, sauf pour Repetition et Yassassin, que, vraiment, je déteste. Il y avait un truc bizarre au sujet de ce disque (la pochette, les illustrations de pochette dans le livret et dans le vinyle qui ne sont pas toujours les mêmes mais restent space), et, en plus, j'en avais trop attendu, après les deux monstres cold-wave que sont les deux précédents opus de la trilogie. Mais, au final, après plusieurs écoutes, le coeur de Lodger m'est apparu. Disque world, disque terrestre après deux albums qui planaient quelque peu dans les vapeurs cold-wave et expérimentales, Lodger est un peu décevant, mais, au final, bien plus riche et intéressant qu'au premier abord. Il en est même attachant ! Bref, si vous aimez Bowie, écoutez ce disque, et si vous ne l'aimez pas (ce disque, pas Bowie - si vous n'aimez pas Bowie, pas la peine de perdre votre temps, retournez écouter Christophe Maë ou Grégoire), persévérez.