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Pour ce nouveau Track-by-track, un disque remarquable sorti en 1981, mais qui sera assez froidement accueilli à sa sortie : Faith. C'est le troisième album de The Cure, et le deuxième volet de la trilogie glacée commencée avec Seventeen Seconds (1980) et finie avec Pornography (1982). Assez court (37 minutes, 8 titres), l'album, sous sa pochette grisâtre et floue représentant les ruines de la Bolton Abbey dans le brouillard (photo faite par Porl Thompson, qui incorporera le groupe en tant que guitariste plus tard), est plus sombre que Seventeen Seconds, mais nettement moins sombre et violent que Pornography. C'est un disque de transition qui marque les vrais débuts gothiques, sombres, de The Cure, ici au nombre de trois (Robert Smith : chant, guitare, claviers ; Simon Gallup : basse ; Laurence Tholhurst : batterie), même formation que pour le futur Pornography. Un disque contenant des classiques, et que voici :

The Holy Hour : Ligne de basse immense, tout simplement immense, pour ouvrir le bal. The Holy Hour est sublime, chanson hypnotique, interprétée par un Robert Smith en état de grâce (c'est à dire, voix extrêmement morne, sombre). Que dire ? La chanson possède un groove haletant (basse parfaite claviers sublimes, guitare impeccable ; le batteur n'est pas un tueur du genre, il est monolithique, mais ça fonctionne bien avec le style de l'album et du groupe), des paroles assez marquantes, une durée parfaite...C'est génial.

Primary : Chanson qui ne fait certainement pas partie des meilleures de Faith. Primary est un rock limite punk par moments, assez rythmé, énergique, violent même, mais sans grand intérêt, au final. Je ne sais pas quoi dire au sujet de cette chanson : le chant est pas mal, ainsi que la musique en fait, mais ça n'a rien à voir, niveau style, ambiance, avec les autres chansons de l'album. Plus loin sur l'album, le groupe retentera une chanson dans le genre, encore moins bonne, Doubt. Ca détonne vraiment trop avec le reste de Faith, je trouve.

Other Voices : Ma préférée de l'album, clairement, et je n'exagère pas. Other Voices est la jonction parfaite entre le rock gothique de Seventeen Seconds et la cold-wave sombre et flippante de Faith et Pornography. Que dire ? Ligne de basse sublimissime, chant sublime tout en écho, guitare parfaite, paroles en béton armé, durée idéale... Attendez, je préfère ne rien dire de plus plutôt que de sombrer dans les clichés les plus abominables. Une grande, grande chanson, quoi.

All Cats Are Grey : Attention, choc. Très lente, All Cats Are Grey, qui achevait la face A, est faussement calme et zen. Oui, on croirait entendre une chanson apaisante, et de ce fait, la musique est plutôt apaisante, c'est vrai (nappes de claviers reposants, lents), et même le chant est calme, sobre, doux. Mais les paroles sont assez oppressantes, cauchemardesques au possible (Smith, je crois, décrit un cauchemar qu'il aurait fait). Et quant à la dernière partie du morceau, instrumentale, elle distille une atmosphère franchement glauque, malgré qu'elle ne soit pas violente et rythmée. Le morceau fait peur, clairement, et fait partie des sommets de Faith. Sensationnel.

The Funeral Party : Ouvrant la face B, The Funeral Party met mal à l'aise direct. Déjà, le titre ('la fête de l'enterrement') est glauque, gothique, sombre. Et ces claviers planants et glauques en intro, direct, foutent limite le frisson, tant ils ne semblent pas normaux (quasiment dissonants, comme chez Joy Division : Decades). Le chant, un peu en écho, est superbe, lent, morne, empesé, et les paroles sont assez sombres, comme il se doit. Les claviers prennent le pas sur tous les autres instruments, sur ce morceau imparable et faisant partie des sommets de l'album.

Doubt : Très moyenne, cette chanson qui tombe comme un poil de Q sur une savonnette, surtout après une chanson aussi glauque que The Funeral Party (et avant une autre chanson bien glauque et atmosphérique, The Drowning Man). Doubt, c'est une chanson assez courte (dans les 3 minutes) qui fait un peu beaucoup penser à Primary (voir la face A), mais en moins convaincant, déjà que Primary ne fait pas partie des classiques de l'album... La chanson est nerveuse, limite punk, très bruitiste, à la limite même de la cacophonie. Les paroles sont moyennes, sauf une ou deux fulgurances comme Knowing I'll murder you again tonight, que l'on entend à outrance dans le final.

The Drowning Man : Chanson totalement...sublime, grandiose, immense, mais aussi...terrifiante, effrayante, glauque comme on en a rarement entendu à l'époque, sauf chez Joy Division. The Drowning Man mérite bien son nom, on y parle de quelqu'un en train de se noyer, lentement, la chanson décrit la mort de cette personne (une femme, et pas un homme, mais on comprend qu'elle se noie comme, auparavant au même endroit, un homme) avec un sens du détail marquant et flippant (One by one her senses die, the memory fades and leave her eyes). La musique est planante, déchirante, sombre et aérienne, sublime et aussi triste à en mourir. Une chanson qui rend mal à l'aise...on a l'impression de se noyer soi-même !

Faith : 6,40 minutes très lentes, hypnotiques, pour achever l'album. La chanson qui lui doit son nom, Faith ('la foi') est, sans être ma préférée de l'album, une incontestable réussite du genre. Pas aussi sombre et terrifiant que The Drowning Man ou All Cats Are Grey, mais franchement belle, cette chanson, avec son mantra final (With nothing left but faith) est sans aucun doute trop longue, elle se traîne quelque peu en longueur, mais mis à part ça, rien de négatif à dire. L'atmosphère est lugubre, on s'imagine, dans le brouillard, dans les ruines de cette Abbaye de Bolton prise en photo pour la pochette, même si les paroles ne parlent pas de ça. Il y à un effet de lien entre la pochette et le son, tous deux sont brumeux, ténébreux, inquiétants et planants en même temps. Une superbe chanson.

 Au final, pas totalement parfait (deux titres plutôt moyens, surtout Doubt), Faith est un disque quand même vraiment intéressant, offrant un lot ahurissant de classiques. Ambiance glauque, sépulcrale, dérangeante (mais Pornography ira plus loin encore, interprétation de qualité, textes marquants, musicalité parfaite et bien dans la norme cold-wave de l'époque, ce disque mal-aimé à sa sortie est aujourd'hui considéré comme un des classiques du groupe et de la cold-wave. Essentiel, quoi !