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Attention, grosse claclade dans la face en perspective pour les ceusses qui ne connaissent pas encore ce disque sorti en 1992. Brûlot incendiaire illustré à merveille par la fameuse photo de ce moine bouddhiste vietnamien, Thich Quang Duc, s'étant immolé par le feu en 1963 à Saïgon pour protester contre l'oppression des bouddhistes par le gouvernement du premier ministre du pays de l'époque (gageons que si cet album serait sorti cette année, il aurait eu comme photo, s'il y en à une, celle de l'immolation par le feu de ce jeune tunisien par qui tout le Printemps Arabe a commencé), ce disque est le premier de Rage Against The Machine, et il est éponyme. Rage Against The Machine, donc. Le groupe, américain, verra l'ensemble de son répertoire banni des stations de radio américaines, au lendemain du 9/11. Il faut dire que ce n'est pas un groupe de guignols et de gentillets. Constitué du guitariste Tom Morello, du batteur Brad Wilk, du bassiste Tim 'C' Commerford et du chanteur/hurleur Zach De La Rocha, Rage Against The Machine, ou RATM pour faire plus long, est un groupe de hard-rock extrêmement engagé - à gauche de la gauche - et proposant une fusion entre une musique très metal et un chant...de rap. L'effet est assez saisissant, même si ce n'est pas le premier groupe à proposer ce genre de fusion (Faith No More, en 1989, avec The Real Thing), mais c'est le premier avec lequel ce genre de fusion réussit parfaitement. Ce disque, le voici :

Bombtrack : Pas la meilleure chanson de l'album, mais ce Bombtrack ouvre les hostilités avec bestialité et fureur. Burn, burn, yes you're gonna burn... Le refrain est incendiaire (non ? vraiment ?) et est à écouter en regardant la cruelle et non trafiquée photo de pochette que j'ai décrite plus haut. Le riff de guitare de Morello (un seul guitariste, pas de claviers, pas de bidouillages électroniques, et le BOUCAN qu'ils font !!), De La Rocha qui hurle, invective, gueule plus qu'il ne chante (parlez d'un mec engagé à fond dans son trip ! Il ne plaisante pas, le mec !), basse violée, batterie martyrisée, paroles sanguinaires... C'est du lourd. Mais il y à mieux, bien mieux sur le disque, en fait. Précisons qu'avec 4,05 minutes, Bombtrack est le morceau le plus court de l'album. Mais pas de beaucoup.

Killing In The Name : Fuck you I won't do what you told me, fuck you I won't do what you told me, fuck you I won't do what you told me,  fuck you I won't do what you told me, fuck you I won't do what you told me, fuck you I won't do what you told me, fuck you I won't do what you told me, fuck you I won't do what you told me, fuck you I won't do what you told me,  fuck you I won't do what you told me, fuck you I won't do what you told me,  fuck you I won't do what you told me, fuck you I won't do what you told me... Entre autres joyeusetés. Monstrueux morceau dont les paroles sont si saignantes qu'elles ne sont pas dans le livret. Quel riff de malade !!

Take The Power Back : Une chanson assez marquante, une de mes préférées de l'album, et dont le titre est un petit poème à lui tout seul, 'reprendre le pouvoir'. La chanson parle des laisses-pour-compte, on y parle même des problèmes dans les milieux scolaires (The teacher stands in front of the class, but the lesson plan he can't recall...). Encore une fois, entre le chant dézingué de De La Rocha (qui signe les textes, au fait) et la musique bien sanguinaire, notamment cette guitare toute en écho, Take The Power Back est vraiment une réussite absolue et tétanisante. Le final (No more lies, no more lies..., d'abord prononcé d'une voix calme, puis allant de plus en plus dans la violence) est grandiose.

Settle For Nothing : En apparence plus calme que les trois précédentes chansons, et que les suivantes, mais ne vous y fiez pas : Settle For Nothing ('agir pour rien') est en fait une chanson bien bien teigneuse. Le refrain est encore plus braillé que de coutume (Read my writing on the wall/No one's here to catch me when I fall/But death is on my side/Suicide), refrain totalement efficace. If we don't take action now, we settle for nothing later/We'll settle for nothing now, and we'll settle for nothing later ('Si nous n'agissons pas maintenant, nous agirons pour rien plus tard, nous agirons pour rien maintenant, et nous agirons pour rien plus tard'). Une des chansons les plus remarquables de l'album, pleine de tension, faussement calme parfois, vraiment subversive. Immense.

Bullet In The Head : Un morceau encore une fois bien sanglant, dont le titre dit quasiment tout. Il y à selon moi, du bon et du moins bon dans ce Bullet In The Head. Le meilleur : le chant de Zach, totalement déchiré dans le final (A bullet in ya 'ead ! A bullet in ya 'ead ! Ya got a bbullet in ya fuckin' 'eaaaaaaaad ! Yeaaaaaaaah !). Aussi, le refrain est excellent, et comment ne pas parler de ce riff minimaliste, binaire, mais tellement jouissif dans ce même refrain ? En revanche, le début de la chanson est assez moyen, surtout les effets sonores (bruit d'alarme qui revient quatre fois), qui me font, aujoud'hui, bien bien ch.. ; mais, dans l'ensemble, une excellente chanson de plus.

Know Your Enemy : Riff mortel en intro, chant parfait, rythme dévastateur, final encore une fois (et pas pour la dernière fois, RATM étant apparemment des spécialistes es final de chanson en folie furieuse) marquant dans lequel Zach énonce une liste de choses qui, selon lui, sont ses ennemi(e)s : les professeurs, la compromission, la conformité, l'assimilation, l'ignorance, la soumission, l'hypocrisie, la brutalité, l'élite de la nation, All of which are American dreams, il hurle cette dernière phrase au moins cinq fois, sans aucune musique derrière, histoire de bien faire rentrer le message. La chanson est une des meilleures absolues de Rage Against The Machine (album) et de Rage Against The Machine (le groupe). Que dire de plus ? C'est trippant, jouissif, subversif, mortel.

Wake Up : Chanson tellement forte, tellement immense, tellement culte, que si vous ne la connaissez pas et que vous vous prétendez quand même fan de rock et de hard-rock, alors, vous serez impardonnable tant que vous ne l'aurez pas découverte. Wake Up, chanson très très virulente s'achevant sur une coda dévastatrice (Zach De La Rocha hurlant des wake uuuuuuup ! terrifiants, capable de réveiller les morts), a même été utilisée dans la bande originale de Matrix (le premier), on entend ce morceau dans le final, quand Keanu Reeves raccroche le taxiphone et sourit à la caméra, juuuste avant le générique de fin (qui, d'ailleurs, défile avec la chanson). Mais la chanson n'avait pas besoin de ce film (que je déteste, comme les deux autres volets, mais là n'est pas la question) pour être mythique. Que dire face à une telle merveille subversive ?

A Fistful Of Steel : Mouais. Bof. Incontestablement le morceau le moins réussi de Rage Against The Machine, ce A Fistful Of Steel ('une poignée d'acier') dont le titre est une allusion au fameux film de Sergio Leone (Pour Une Poignée De Dollars). Je ne sais pas, mais ce morceau, dans l'ensemble, m'a toujours profondément ennuyé. Même le chant de Zach De La Rocha, pourtant toujours aussi expressif et invectif, semble un peu à la ramasse ici. Je ne vais pas jusqu'à dire que c'est le morceau de trop pour l'album, mais franchement, c'est le moins bon, et de loin, et c'est celui que je n'aime pas. 5,30 minutes, en plus...

Township Rebellion : Aaah, c'est nettement meilleur, et pour la même durée, à quelques secondes près. Township Rebellion, comme les autres chansons de l'album, dit tout dans son titre (un township, c'est un quartier pauvre, un ghetto Noir, quasiment un bidonville, en Afrique du Sud). La chanson ne parle pas du fait qu'il faut libérer Nelson Mandela, vu que Mandela était déjà libéré en 1992, année de sortie de l'album. Mais elle décortique et démantibule encore une fois les dérives de la société. Et ça fait bobo par là où elle passe ! Pas le sommet de l'album, mais franchement, une excellente chanson.

Freedom : Le final dévastateur de l'album. Chanson qui clame le droit à la liberté, évidemment (RATM se fera des amis au Gouvernement ricain en se ralliant à des causes humanitaires altermondialistes et d'extrême-gauche assez virulentes ; quand je dis que le groupe se fera des amis au Gouvernement américain, c'était évidemment de l'ironie...), et qui se finit en apothéose (Freedom, freedom, freedom, scandé, gueulé, hurlé, braillé, par Zach De La Rocha), ce qui permet à l'album de se finir aussi en apothéose. Freedom est une des meilleures chansons de l'album, clairement. Du niveau de Take The Power Back ou Know Your Enemy, ou de Killing In The Name.

Pour finir, ce premier opus de Rage Against The Machine est un disque brutal. 52 minutes sanguinaires, ultra-violentes, à ne pas écouter trop souvent (ce n'est pas mon cas, d'autant plus que si j'aime le disque, RATM, en général, ne me plaît pas : je déteste le rap et le hip-hop, et ce chant rappé me gêne à la longue), car non seulement on peut s'en lasser assez vite, mais, en plus, le fait qu'il n'y ait strictement aucun répit sur l'album 10 déflagrations nucléaires extrêmes) fait qu'on sort de ce disque avec l'impression d'avoir morflé pendant 10 rounds contre un boxeur poids-lourd. Ecouter cet album au casque, musique assez forte, fait mal au crâne ! Rage Against The Machine est l'album le plus violent et engagé que je connaisse, un disque sans concessions, saisissant, quasiment parfait, mais je l'écoute vraiment rarement (je l'ai réécouté dernièrement, et ça faisait deux ans que je ne l'avais pas fait), car trop souvent, ce disque en devient limite insupportable, tandis que, de temps en temps, il vous ravage la tête comme quasiment aucun disque ne le fait. A petites doses, c'est salvateur !