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Pour ce nouveau Track-by-track (le 158ème), un disque remarquable de vrai rock : Darkness On The Edge Of Town. Cet album, sorti en 1978, est le quatrième album de Bruce Springsteen. Son album précédent, Born To Run (1975), produit par Jon Landau (un rock-critic), était doté d'une production over the top, spectorienne, remarquable mais très très chargée en son. Entre ce disque qui sera son premier vrai et gros succès commercial et Darkness On The Edge Of Town, Bruce intentera (et gagnera) un procès contre Mike Appel, son précédent producteur. Assez aigri, il enregistre, assez sobrement (la production, de Landau, Steven Van Zandt et du Boss lui-même, est ici totalement opposée à Born To Run), ce disque fantastique rempli de classiques, mais dont le succès sera correct, mais sans plus à sa sortie. Ce disque, qui met la part belle à Roy Bittan (claviers), Steve Van Zandt (guitare), sans oublier le reste de l'E-Street Band et surtout Clarence Clemons (saxophone) récemment décédé, ce disque, donc, le voici :

Badlands : Intro claironnante typiquement springsteenienne, pour ce Badlands grandiose. On y entend le piano de Roy Bittan, des guitares vrombissantes (de Van Zandt et du Boss), une batterie carrée signée Max Weinberg... Par la suite, le saxophone du regretté Clarence Clemons surgira, entre autres, ce qui en rajoutera à la mélodie imparable du morceau. Badlands est une pépite, une des meilleures chansons de cet album assez intimiste (pochette montrant le Boss, expression assez obtuse sur la face, dans un décor d'intérieur de maison on ne peut plus sobre, même un petit peu décrépi). Les couplets sont enlevés, mais quand même plus cools que les refrains, qui sont, eux, bien nerveux. La chanson parle d'un homme dont la vie ne lui a apporté que des emmerdes, et qui souhaiterait, si c'est possible, un peu de bonheur pour le reste de sa vie, mais c'est loin d'être gagné. On le voit, sujet pas joyeux (la chanson ne l'est pas, même si le rythme est alerte). Interprétation grandiose.

Adam Raised A Cain : Encore un sommet pour l'album, et ce n'est que le deuxième titre. Adam Raised A Cain ('Adam a élevé Caïn') est une chanson très forte, brutale, violente, sanglante, sombre, sur laquelle le chant du Boss est aussi énergique et enragé que les parties de guitare que l'on entend. Explosif. La bombe H, pareil. La chanson parle du père de Bruce, lequel n'était pas spécialement, en tout cas, apparemment, un modèle de joie de vivre et d'éducation gentillette. En fait, le Boss, ici, règle son compte à la transmission filiale, disant qu'on ne peut pas faire un ange de quelqu'un qui n'a pas été élevé par un ange, ou bien, comme le Men Of Good Fortune de Lou Reed, que des mecs issus d'une bonne lignée ont déjà tout par rapport à d'autres, etc... La voix du Boss est violente, déchirée, il hurle, et à ce titre, on sent aussi un règlement de comptes entamé (d'autres chansons, comme Independence Day en 1980, viendront à ce sujet), entre lui et son père, relation tendue entre eux... Le dernier couplet est braillé, déchiré, la voix de Bruce à se moment, mon Dieu... Un très  très très grand titre !

Something In The Night : Un autre immense titre, ce Something In The Night, qui est même, personnellement, mon préféré de Darkness On The Edge Of Town (avec Adam Raised A Cain, mais devant ce dernier). La chanson commence lentement, mélodie de piano (ah, cher, cher Bittan !), on entend le Boss faire des vocalises d'une voix un peu éraillée, vocalises magnifiques. Le morceau finit par commencer, calmement, aussi bien au niveau du chant que de la musique. Le morceau, assez sombre (le thème unique : pas d'échappatoire pour fuir sa pauvre vie de merde, même dans le plus sombre de la nuit, les ennuis ne vous lâchent pas), est plutôt calme, sauf un bridge assez énergique. Something In The Night, c'est 5 minutes et des poussières de pur bonheur, mais la chanson ne fait pas partie des plus connues du Boss, hélas. Pour moi, une des toutes meilleures.

Candy's Room : Chanson courte, un peu moins de 3 minutes, et très sexuelle. On découvre une jeune femme du nom de Candy, on est, avec le narrateur, dans la chambre de Candy, avec elle. Inutile de vous faire un dessin en trois dimensions, hein : la chanson parle d'amour, mais aussi et surtout de baise. La chanson est sympathique comme tout, assez rapide, de plus en plus rapide, jusqu'à l'explosion (de jouissance ?) finale. Morceau assez trépidant, franchement remarquable.

Racing In The Streets : Le final de la face A, et le morceau le plus long de l'album avec presque 7 minutes au compteur. Racing In The Streets est une des chansons les plus calmes, sobres de l'album, et aussi une des plus tristes, mélancoliques. Tout, ici, transpire la solitude, la mélancolie : la musique, tristounette (de Bittan au regretté organiste Danny Federici, en passant par la guitare, la basse de Garry Tallent, enfin, tout, tout transpire une certaine tristesse) ; le chant, posé, sobre, et également très mélancolique. La chanson semble l'anti-Jungleland (chanson qui achevait Born To Run et était à la fois mélancolique et énergique). Ici, pas vraiment d'énergie rock, c'est assez calme. Et, inutile de le dire, superbe. La chanson parle des loisirs, parfois dangereux, des petites gens, courses de bagnoles dans les rues. Le final est sublime.

The Promised Land : La face A s'ouvrait sur un Badlands énergique, et la face B s'ouvre sur The Promised Land, tout aussi énergique. Que dire ? Encore une fois, une chanson parfaite, refrain dantesque (Mister I ain't a boy, no, I'm a man, and I believe in a promised land), une chanson qui décapsule le fameux sujet du rêve américain, de la terre promise. La chanson est cependant un peu espérante, malgré des paroles assez cyniques. Mais qu'on ne se méprenne pas, il n'existe pas de rêve américain ; Springsteen le sait bien, lui qui est Américain ! Une chanson tout simplement remarquable qui redonne un bon coup de fouet après un Racing In The Streets majestueux mais triste.

Factory : Chanson courte (avec ses 2,20 minutes, c'est la plus courte de l'album) et faisant partie des plus simples. Le message de Factory est aussi clair et évident que son titre est sans équivoque ('Usine') : la chanson parle des ouvriers, des 3-8, du travail à la chaîne, du faut bien bosser pour vivre, le bleu de travail, etc. Le rythme (pas très énergique, la chanson est plutôt calme) est répétitif, musicalement, mais aussi au niveau des paroles (The working, the working, the working life), tout ça fait évidemment penser au travail à la chaîne en usine, répétitif, sans fin... Une chanson très sincère, très belle, mais, honnêtement, loin d'être ma préférée de l'album.

Streets Of Fire : Encore une merveille absolue. Une chanson interprétée à la perfection, la voix du Boss est rugueuse, enragée, comme sur Adam Raised A Cain. La chanson n'est pas aussi violente que cette dernière, mais clairement, Streets Of Fire ne parle pas des coquelicots qui fleurissent dans la prairie et du dernier Disney à l'affiche au Rialto. La chanson parle de la misère, de la solitude, de la vie dans la rue (pas des SDF, mais des prolos, des paumés aussi), du mécontentement. Au départ, on peut penser que la chanson parle de manifestants, mais en fait, non, elle parle de la rue, de la vie dans une société partant en noisettes... Une très grande chanson triste et désabusée.

Prove It All Night : Une chanson faussement pop...Faussement ? Prove It All Night est, en fait, la chanson la plus joyeuse de l'album, au point qu'elle en semble un peu intruse. Qu'on ne s'y méprenne pas, la chanson est fantastique, le refrain est attachant, inoubliable, on le retient facilement et il reste longtemps en mémoire. La chanson semble parler de Q, encore une fois, comme Candy's Room (coïncidence, que ce soit sur la face A ou la B, les deux chansons parlant de sexe sont en avant-dernière position, avant une chanson très sombre et triste). C'est du simpliste, très efficace mais pas la chanson la plus originale de l'album. Je l'aime beaucoup, mais elle est très (trop) évidente !

Darkness On The Edge Of Town : Ainsi que la face A se finissait sur une note intimiste et mélancolique, la face B se finit sur une autre chanson de la sorte, ici beaucoup plus courte (dans les 4 minutes), et ayant donné son titre à l'album. Darkness On The Edge Of Town pouvait-il mieux s'achever qu'avec Darkness On The Edge Of Town, chanson magnifique encore plus sombre que Racing In The Streets ? Le chant du Boss est touchant, la musique est magnifique et triste, le final, à base d'orgue s'en allant dans le lointain, reste longtemps en mémoire. Une montée en puissance fantastique et une conclusion qui l'est tout autant.

 Au final, que dire ? Darkness On The Edge Of Town est un disque de pur rock, et un des sommets absolus du Boss. Il est ici en état de grâce, aussi bien sur les chansons énergiques (que sa voix enragée rend plus puissants encore) que sur les morceaux plus sobres et reposants. Avec toujours, cet engagement dans certaines chansons, en faveur du petit peuple, des ouvriers, des paumés... Un disque fantastique qui offre 43 minutes de bonheur, tout simplement, et un des plus essentiels de Springsteen, là aussi tout simplement.