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Attention, sommet absolu pour ce nouveau Track-by-track : Exodus, album de Bob Marley & The Wailers sorti en 1977, alors que le leader incontesté de la scène reggae était en exil en Angleterre (suite à des emmerdes en Jamaïque, des problèmes de violences, Marley dirigeait par ailleurs un petit gang là-bas). Sous sa pochette dorée, avec ses reproductions de Hailé Sélassié (roi d'Ethiopie) et du lion éthiopien au verso, Exodus est le sommet du groupe, et probabement le plus grand album de reggae qui soit - en tout cas, un très très grand disque de reggae. Un disque sensationnel en deux temps, deux faces : une face engagée politiquement, et une face plus légère, remplie de tubes et de chansons plus guillerettes et populaires. L'ensemble, que voici, est hors du commun :

Natural Mystic : Ouverture juste d'enfer, admirable, inoubliable, que ce Natural Mystic, une des toutes meilleures chansons de l'album. Tout est parfait ici, des paroles (This could be the first trumpet, might as well be the last...) au chant, en passant par la sublimissime utilisation des cuivres, toute en discrétion et, en même temps, d'une redoutable efficacité (le final). Du reggae comme on l'aime, idéal pour ouvrir Exodus, avec panache et élégance. La classe internationale.

So Much Things To Say : Une chanson qui, limite, aurait pu se trouver sur la face B (qui est pus light que la A), malgré ses paroles engagées, car le ton est assez pop, dans l'ensemble. So Much Things To Say est une chanson sur laquelle je n'ai pas grand chose à dire, contrairement à ce que le titre promet ('tant de choses à dire'). Oui, c'est une superbe, une très très réussie chanson. Ce n'est pas le sommet de l'album, mais Exodus ne contient aucun mauvais titre, et cette deuxième chanson est franchement excellente.

Guiltiness : Des cuivres plus marqués sur ce Guiltiness franchement remarquable, au chant parfait (comme toujours, les I-Threes, les choristes féminins de Bob Marley et parmi elles, Rita sa femme, sont parfaites en contrepoint). Et quel refrain : Woe to the downpressors, they'll eat the bread of sorrow... Encore une fois, une chanson quasiment parfaite (la perfection, sur l'album, arrive en cinquième position, fin de face A !), vraie réussite que ce Guiltiness assez engagé, comme son titre ('culpabilité') le proclame.

The Heathen : Chanson la plus courte de l'album avec seulement 2, 30 minutes, The Heathen est une chanson remarquable, assez hypnotique (paroles répétées, musique répétitive et lancinante, chant assez lancinant, quasiment robotique, la chanson fait penser à un mantra). De heathen back yeah, 'pon de wall... Ce n'est pas ma chanson préférée de l'album, car être placée avant cette merveille absolue qu'est Exodus, et après Guiltiness, franchement, n'est pas la meilleure place, et cette position de chanson coincée entre deux chefs d'oeuvre rend The Heathen un peu mineure (et sa durée courte aussi y est pour quelque chose). Mais quand je dis 'mineure', c'est par rapport aux deux chansons qui la sandwichent, et qui sont juste immortelles, parce que sinon, The Heathen est du niveau de So Much Things To Say, Three Little Birds et d'autres chansons de l'album (et du niveau des meilleures chansons de Marley, d'autres albums) !

Exodus : 7,40 minutes tout simplement inoubliables. Dans le vinyle, unique chanson dont les paroles sont offertes (et, dans l'édition vinyle publiée en France, on a même droit à la traduction en français, trop littérale comme souvent, mais très utile aux non-anglophones pour bien saisir le sujet de la chanson). De quoi parle Exodus ? Le titre est une allusion évidente au roman et au film qui parlaient de l'exode des Juifs vers la Palestine (future Israël), en 1947, par un bateau qui fut renommé "Exodus 1947". La chanson ne parle pas de cela, mais de l'exode des rastafaris vers le pays de leurs ancêtres, quittant Babylone la perfide pour se rendre dans la paradisiaque et mythique Zion. Pour Marley, Babylone, c'est Londres, où il fut quasiment forcé de s'installer pour préserver sa vie suite à l'attentat contre sa personne, en Jamaïque, quelques mois plus tôt. Mais Londres n'est pas vraiment le genre de ville qui convient à Marley, et sa Jamaïque lui manque... La chanson est monumentale, hypnotique, avec ses paroles en forme, encore une fois, de mantra (Exodus ! Movement of Jah People, mantra d'ailleurs écrit au dos de pochette, à côté du portait d'Hailé Sélassié et de deux lions fiers et altiers). Are you satisfy with the life you're living ? Inutile de le dire (je le dis quand même) : ceci est le sommet de Marley, et de l'album par la même occasion.

Jamming : La face B commence avec ce Jamming mythique, un des plus gros tubes de la carrière de Bob Marley. Inutile de dire à quel point cette chanson est majestueuse. Pendant 3,30 minutes, Jamming offre un reggae lumineux, à mille lieues des chansons engagées de la face A. J'ai longtemps cru que la chanson avait été co-écrite par Marley et Stevie Wonder (il me semble l'avoir lu quelque part), mais apparemment, c'est faux, la chanson a été écrite, composée, par le Tuff Gong seul. Une pure petite merveille reggae-pop dont on ne se lassera probablement jamais. Difficile de parler d'un tel tube, tant il est connu et emblématique (tout le monde le connait, même ceux qui n'y connaissent strictement rien en reggae).

Waiting In Vain : Chanson imparable, pop, sortie en single en 1977, la chanson la plus longue de la face B de l'album avec 4,15 minutes. Waiting In Vain est une pure merveille, une de plus (mais, de toute façon, Exodus ne contient aucun mauvais titre, aucun titre moyen non plus). Le rythme est magnifique, le chant, inoubliable, les paroles, sublimes, l'ambiance, sensationnelle. Waiting In Vain, difficile d'en parler, il faut écouter ! I don't wanna wait in vain for you love...

Turn Your Lights Down Low : Ma chanson préférée de la face B (la face 'pop') de cet Exodus mythique. Une chanson qui sortira en single en... 1980, assez bizarre (surtout qu'entre temps, d'autres albums de Bob Marley & The Wailers sortiront : Kaya, Survival, Uprising, même si ce dernier, datant de 1980 et ultime de Marley, est peut-être sorti après le single de Turn Your Lights Down Low). Une pure merveille pop, au refrain inoubliable (I want to give you some love, I want to give you some good, good lovin'), et qui sera reprise par Lauryn Hill, Colbie Caillat. C'est quasiment un tube (absent des compilations les plus connues de Marley, mais elle mériterait d'y être), et c'est une totale réussite.

Three Little Birds : Chanson courte (3 minutes) mais sublime, qui sortira en single en...1980, comme la précédente, soit trois ans après l'album. Chanson apaisante, apaisée, dans laquelle Marley parle à sa femme Rita : Don't worry 'bout a thing, cause every little thing's gonna be alright. Quelques mois plus tôt, en Jamaïque, Marley sera victime d'une tentative d'assassinat, c'est pour ça qu'il a quitté son pays et a entamé son exil en Angleterre. La chanson est cependant pleine d'espoir pour un avenir forcément meilleur (s'il avait su que trois ou quatre ans plus tard, à même pas 40 ans, il mourrait d'un cancer...). Très jolie chanson sur laquelle l'orgue de Tyrone Downie a une grande part d'importance.

One Love/People Get Ready : Encore un tube, et celui-ci finit l'album sur une note nettement plus positive et légère que celle qui ouvrait Exodus, décidément et définitivement un album qui fonctionne vraiment sur le principe du deux faces/deux styles. Assez courte (2,55 minutes), One Love/People Get Ready offre un message de paix, d'amour, chanson universelle et mondialement connue qui fait partie des meilleures, des plus emblématiques, du reggae et de Bob Marley. Après, je pense que, sur l'album, la chanson-titre, Natural Mystic ouTurn Your Lights Down Low (notamment) sont supérieures, mais ça n'enlève rien à cette chanson ! Comme pour Jamming, difficile d'en parler. C'est un tube, un classique, tout le monde l'a déjà entendu, et il est, comme Jamming, sublime.

Exodus est donc un immense album de reggae (et un immense album tout court), 38 minutes sublimes, à la fois engagées (face A) et légères (face B, qui est nettement plus courte, et dont toutes les chansons sortiront en single, même si, pour certaines, ça sera tardivement). Aucune mauvaise chanson ici, et un lot incroyable de classiques. En fait, Exodus est tellement parfait qu'on croirait entendre un best-of plutôt qu'un album original ! L'album a été enregistré à Londres alors que le Punk-rock battait son plein, Marley ira voir les Clash en live et appréciera le spectacle (le côté altermondialiste, engagé pour le peuple du groupe lui plaira beaucoup), et il enregistrera une chanson présente en bonus-track sur le CD, Punky Reggae Party, dans laquelle il cite les Clash, les Jam (mais pas les Sex Pistols), entre autres. Une chanson qui sortira en single en même temps que l'album, et aurait franchement eu sa place sur l'album initial plutôt qu'en bonus. Exodus est donc grandiose, et encore plus en CD qu'en vinyle !