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Pour ce nouveau Track-by-track, le 148ème, un disque remarquable sorti en 1977, le deuxième volet de la trilogie berlinoise de David Bowie, trilogie d'albums faits, entre 1977 et 1979, avec Brian Eno. Ce deuxième volet est le seul des trois a avoir été enregistré à Berlin (Berlin-Ouest, dans un studio, Hansa, collé quasiment au Mur). Il s'appelle "Heroes" (les guillemets sont dans le titre), et il fait suite à Low (1977), qui fut fait en France. Des trois albums de la trilogie, "Heroes" est le plus berlinois dans l'âme, vu qu'il est le seul fait dans cette ville. Ce n'est pas celui qui a le plus de crédits d'auteur/compositeur pour Eno (c'est Lodger, le dernier volet, de 1979, fait en Suisse), mais c'est un album, cependant, très dans l'esprit d'Eno, très ambient. L'album a été enregistré avec des musiciens fabuleux, Robert Fripp, Eno, et avec les musiciens habituels de Bowie depuis 1975, Carlos Alomar, Dennis Davis, George Murray. Ce disque, le voici :

Beauty And The Beast : Chanson bien débridée pour ouvrir le bal, et elle démarre d'ailleurs par une ligne de piano assez hésitante, agrémentée d'une ligne de guitare stridente de Fripp. Beauty And The Beast est une chanson remarquable, qui fait partie des classiques de Bowie, du moins, de l'époque (jouée souvent en concert durant la période 'cold-wave de Bowie, voir Stage de 1978). Les choeurs, féminins, sont omniprésents (My-my), le chant de Bowie est hystérique, les paroles sont assez amusantes, avec des touches d'allemant (liebling). Au final, c'est une chanson assez rythmée, comme l'ensemble (sauf un titre) de la première face. Et c'est super.

Joe The Lion : Robert Fripp en mode 'j'suis bien présent, là' sur ce titre aux paroles totalement connes (Joe the Lion went to the bar, a couple of drinks and he's a fortune-teller, put me to the car, and I'll tell you who you are). Chanson assez courte, 3 minutes, mais très rythmée et amusante, sympathique, très rock. Certes, Joe The Lion n'est pas le sommet de l'album, et en plus, elle se trouve avant une chanson immortelle (qui est, elle le sommet de l'album), mais c'est très bon.

"Heroes" : Bon, là, je crois qu'il n'y à rien à dire qui n'a déjà été dit cent fois. Précisons juste plusieurs choses : la chanson est sortie en version française en France, et en version allemande en Allemagne. Là, c'est l'originale en anglais. 6 minutes. Parfait de bout en bout, chant, guitare (Fripp), paroles, ambiance. La chanson parle de deux amoureux s'embrassant au pied du Mur de la honte. Bowie aurait fait la chanson après la vision de deux amoureux s'embrassant ainsi, le studio Hansa donnait sur le Mur. "Heroes" est une chanson immense, partie intégrante de la légende bowienne. Mais tout ça, vous le saviez déjà, non ?

Sons Of The Silent Age : Aaargh. Seulement 3,15 minutes, mais qu'est-ce que c'est nul ! Sons Of The Silent Age est poussive, une chanson insupportable sur laquelle Bowie hurle des paroles assez stupides (Sons of sounds, and sons of sounds) sur fond de musique assez lourdaude, chant, de plus, poussé à l'extrême, poussif, exagéré...Après une telle réussite (la chanson-titre), ça fait vraiment nul. Le point faible évident d'un album, sinon, quasiment parfait. Allez, assez parlé de cette chanson franchement mauvaise.

Blackout : Fin de la face A (la face 'chansons') avec ce Blackout totalement débridé et hystérique, interprété par un Bowie au sommet dans le registre péta oun ploumb. La chanson est franchement excellente (une de mes grandes préférées de cette période de Bowie), et elle détonne totalement après les deux précédentes, tour à tour fantastique et nulle à chier. Le final est irrésistible, le riff de Fripp aussi, le chant aussi, et même si je préfère la chanson-titre et la face B, Blackout est quand même superbe.

V-2 Schneider : La face B, totalement ambient, cold-wave, expérimentale et quasi intégralement instrumentale, s'ouvre sur V-2 Schneider. Assez court (3 minutes environ), cet instrumental riche en saxophone (joué par Bowie) est irrésistible. Son titre est à la fois une allusion aux bombes qui sont tombées sur la gueule des Anglais durant le Blitz, pendant la Seconde Guerre Mondiale (les missiles V-2) et à Florian Schneider, leader du groupe d'électrorock allemand (RFA) Kraftwerk. C'est excellent, avec quelques vocalises de Bowie, mais le morceau reste instrumental.

Sense Of Doubt : 4 minutes terrifiantes, tétanisantes au possible. Sense Of Doubt est mon instrumental préféré de l'album  (et de Bowie). Qu'entend-on ici ? Des claviers parfois dissonnants (Joy Division, pour Closer, s'en est fortement inspiré), un piano très sombre et oppressant, du silence, et, de temps en temps, des sons bizarres, des gémissements glauques, rauques, inhumains. L'effet est saisissant, on se croirait dans un tunnel totalement noir, avec, près de nous, invisible car dans l'obscurité, des créatures gémissantes, rampantes, dont on se demande si elles sont humaines ou pas, amicales ou agressives. Et qui nous encerclent, car les sons se font, parfois, plus audibles que d'autres. Flippant, ce morceau sur lequel les crédits sont totalement signé Bowie aurait pu être signé Eno, qui ne fait sans doute que jouer, ici. Immense, marquant, un des sommets de l'album et de Bowie. On ne s'en remet jamais vraiment. Un conseil, si vous n'êtes pas cardiaque, écoutez ça dans le noir le plus complet, et avec le volume à fond (voir au casque, volume élevé, et dans le noir). Ambiance.

Moss Garden : Instrumental saisissant de 5 minutes, radicalement différent de Sense Of Doubt, et dans lequel on entend beaucoup de koto (instrument traditionnel japonais), ce qui donne un petit air nippon à Moss Garden (un quartier ou jardin public de Berlin, probablement), morceau assez relaxant et très très très planant, aérien, éthéré. Brian Eno a, comme le suivant, co-écrit ce titre, et ça se ressent, il y à indéniablement sa patte ici. Ca fait parfois penser à ces morceaux présents sur son immense Another Green World de 1975. Moss Garden est vraiment sublime.

Neuköln : Le titre est basé sur un quartier de Berlin, quartier dans lequel vit une importante communauté turque (il y à beaucoup de Turcs en Allemagne). Enormément de saxophone ici, joué par Bowie, et Bowie en joue d'une manière déchirante. En fait, il se dégage de Neuköln une ambiance franchement déprimantes et triste, sinistre même, ce qui n'empêche pas le morceau, derner des instrumentaux de l'album et commençant directement après Moss Garden, sans pause, d'être sublime, en tant que tel. Bref, ce n'est pas à  écouter si vous avez le bourdon, mais c'est superbe. A noter, quelques intonaations un peu orientalisantes, arabisantes, dans le saxo.

The Secret Life Of Arabia : Je suis partagé, pour cette chanson. Entendons-nous bien, elle est excellente. The Secret Life Of Arabia est une chanson très orientalisante (heureusement, vu le titre), et elle se finit sur un solo de piano irrésistible, agrémenté des Arabiaaaaa, secret, secret de Bowie et de ses choristes (Antonia Maas, Tony Visconti). Mais, mais, mais...cette chanson n'a rien à foutre sur l'album, en tout cas, pas en final. La face B est quasi intégralement instrumentale, excepté cette chanson, et l'album est quasi intégralement cold-wave et sombre, excepté cette chanson, qui vient tout foutre en l'air avec son rythme sautillant et oriental largement opposé au reste de"Heroes". Bref, The Secret Life Of Arabia est excellente, mais aurait plus eu sa place sur Lodger (assez world et terre-à-terre) plutôt qu'ici. Erreur de casting, malgré que la chanson soit excellente.

Pour finir, "Heroes" est donc un remarquable album de David Bowie, un de ses meilleurs albums, et un fantastique (et sombre) disque de cold-wave. Interprétation sans failles, que ce soit la face A, ou la face B, quasi intégralement instrumentale. Le seul problème réside donc dans le dernier morceau, excellent mais pas à sa place en final. Et à ce Sons Of The Silent Age qui, lui, est franchement mauvais, mais n'empêche pas l'album d'être immense en globalité. Au final, on tient ici 41 minutes indispensables, un album à posséder à tout prix si vous aimez Bowie et/ou Eno. Comme, en plus d'adorer ces deux artistes de génie, j'adore aussi la cold-wave et le son de guitare de Fripp, vous comprenez donc à quel point "Heroes" compte pour moi !