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Attention, chef d'oeuvre méconnu pour ce nouveau Track-by-track (le 146ème) : le deuxième (et dernier, il me semble) album de Marquis De Sade, groupe rennais de rock apparenté à la new-wave, et plus particulièrement à la cold-wave, sous influence The Cure/Joy Division/Bauhaus/Pere Ubu. Ce disque, sorti sous une pochette que je compte comme étant une des plus glauques de l'histoire du rock, porte le nom d'un quartier chaud de Rennes de Brest, et s'appelle Rue De Siam. C'est un sommet absolu de cold-wave, interprété quasi intégralement en anglais, excepté deux titres. Un album quasiment impossible à trouver en CD, mais très facile à dégotter en vinyle (neuf) et en téléchargement légal (plateformes). Un disque à déconseiller aux âmes sensibles, le groupe allant assez loin dans l'extrême et le sordide, mais c'est une réussite totale :

Back To Cruelty : Dès l'intro, on est dans le bain, le son de guitare fait furieusement penser à Joy Division, mais surtout à The Cure de la même période (Seventeen Seconds et Faith). Back To Cruelty, chanson assez courte (un peu moins de 3 minutes) et très vive, violente même (le titre de la chanson, déjà, est assez sanglant). Ce n'est pas ma préférée de l'album, mais elle assure totalement, avec un texte assez violent, assez borderline même. De quoi parle la chanson ? De la cruauté, de la violence, aussi bien dans la vie que dans le sexe... Définitivement pas un groupe pour Bisounours...

Wanda's Loving Boy : Tube de l'album (sortie en single, en tout cas, pour cette chanson), Wanda's Loving Boy est une chanson qui parle de sexe, et même d'une relation SM  (la Wanda de la chanson est soumise par son petit ami, qui joue le dominateur). Relation SM assez violente, car ça se finit vraisemblablement sur la mort de Wanda. Même, le petit ami du titre (la chanson est en anglais), apparemment, est en pleine plaidoirie au tribunal, à son procès, comme certaines des paroles (I plead not guilty) le laissent supposer. Chanson juste grandiose, probablement ma préférée de l'album, qui démarre d'une manière très étrange (synthés) avant de laisser la place à la guitare de Franck Darcel (reconverti en écrivain), répétitive. Le chant de Pascal est marquant, morne et hystérique en même temps, et les paroles sont glaçiales. Superbes parties de saxophone, et final dantesque, pour une chanson juste parfaite.

S.A.I.D. : Chanson qui dénonce les totalitarismes (d'extrême-droite comme d'extrême-gauche, nazisme comme communisme). Que veut dire l'acronyme S.A.I.D. utilisé comme titre et au sujet duquel, dans la chanson, on apprend que c'est un slogan (S.A.I.D. is the slogan) ? Personnellement, je n'en sais rien, et j'aimerais bien le savoir, mais il y à des chances pour que ça ne signifie rien de particulier ! En tout cas, avec encore une fois une excellence section de cuivre (saxophones de Daniel Paboeuf et Philippe Herpin, trompette d'Eric Le Lann), S.A.I.D. est une excellente chanson. Rythme assez effréné, même s'il y à plus rapide encore sur le disque, et chant particulier, omme toujours, mais remarquable, de Pascal.

Stairs And Halls : Chanson remarquable et courte (dans les 3 minutes) dans laquelle on suit les errances d'un malade mental enfermé dans un asile psychiatrique, et cherchant apparemment à s'enfuir. La fin est glaçante, on entend Pascal, au loin, hurler, Help ! I'm drowning ! ('au secours, je me noie !'), signe que le malade mental a trouvé une mort certaine. Ce final m'a toujours fait penser à Ludwig II, roi de Bavière, roi fou (joué au cinéma, dans le film Ludwig Ou Le Crépuscule Des Dieux de Visconti, par Helmut Berger) qui est mort noyé dans un lac situé non loin d'un de ses châteaux, dans lequel il avait été interné par son entourage, afin de le protéger de lui-même. Il s'échappera, et se noiera, de nuit, dans le lac. Coïncidence troublante avec la fin brutale et sinistre du psychotique de Stairs And Halls, non ? Excellente chanson.

Silent World : Final de la face A, avec les 5 minutes dérangeantes (non, ce n'est pas un appel au suicide, même si la chanson parle de ça, I wanna die just for a while dit même le refrain) de Silent World. Chanson planante et angoissante, interprétée à la perfection, dotée d'un son de guitare juste sublime et de cuivres discrets, Silent World est une des meilleures de Rue De Siam, une des plus tétanisantes. Devant une telle perfection, je ne sais quoi dire, je préfère donc m'arrêter là ! Sublime !

Cancer And Drugs : La face B s'ouvrait sur Cancer And Drugs, chantée en français (sauf le refrain, dans les deux langues, français et anglais), et faisant partie des meilleures de l'album. Saxophone très présent, riff galopant, basse idem, et chant inspiré, hystérique et marquant, de Pascal. La chanson parle à la fois d'une addiction à la came et du cancer, les deux semblent apparemment indissociables pour le narrateur de la chanson, un certain Marc (coïncidence ou pas, un des groupes suivants de Philippe Pascal s'appellera Marc Seberg), qui semble bien souffrir et, ce qui est dans un sens le pire, aimer ça (Cancer et drogues, dictez vos ordres/Cancer suffer please pick my nerves). Le groupe passera à la TV, au moment de la sortie de l'album, dans une émission présentée, il me semble, par Thierry Le Luron, pour chanter cette chanson. Le clip est sur YouTube, on voit le groupe se faire interrompre par Le Luron, qui prétextera un souci technique, et appellera Marquis De Sade 'nos amis normands', alors que Rennes est en Bretagne (mais bon). Pas de souci technique, en fait, mais la chanson possède un sujet tellement limite, et en français en plus, qu'à la TV, ça ne le faisait pas (le groupe, ceci dit, chantera bien la chanson en totalité)... Grande chanson de malad(i)e.

Iwo Jima Song : 5,40 minutes de pure folie. Iwo Jima Song, chanson en deux temps (la dernière partie est lente, hypnotique, tandis que le reste est digne du Joy Division période Unknown Pleasures). La chanson parle de la guerre, de la bataille d'Iwo Jima, dans le Pacifique, durant la Seconde Guerre Mondiale, et elle s'intéresse surtout au sort des vétérans, marqués à vie par ce qu'ils ont vu et vécu (et fait) là-bas, ainsi que des séquelles, des victimes, des morts, etc... Pas un chant de gloire, donc. Haisen da ('la guerre est finie' en japonais) hurle, à un moment donné, le chanteur, dans cette chanson effrénée, flippante, violente et marquante, une des meilleures de l'album.

Final Fog (Brouillard Définitif) : Chantée en français (avec un peu d'anglais et un tout petit peu d'allemand), Final Fog (Brouillard Définitif) est, avec Back To Cruelty, la chanson la plus courte, à peine moins de 3 minutes, et c'est une des plus dérangeantes. La musique, speedée et glauque en même temps, fait furieusement penser à du Joy Division période Unknown Pleasures (encore une fois). Les paroles sont marquantes, mais parlent d'un fait divers aujourd'hui passé à la trappe, mais ayant fait couler pas mal d'encre à l'époque : les morts étranges, suspectes, survenus en une nuit, dans la prison d'état de Stammheim (en RFA, aujourd'hui ex-RFA), des membres de la Bande à Baader (fameux groupe terroriste d'extrême-gauche allemand), en 1978. Se seraient-ils suicidés, tous, en même temps, ou bien les aurait-on 'aidés' ? Il faut dire que ça a bien arrangé le pouvoir en place, tout ça... It's such a nice place to die, to be handed suicide, chante, en anglais donc, Philippe Pascal. Aussi glaçant que le fait divers ayant inspiré la chanson.

Rue De Siam/Submarines And Icebergs : Avec 7 minutes, c'est le morceau le plus long de l'album, et il s'agit en fait de deux morceaux réunis sur une seule plage audio. La première partie, chantée, et en anglais malgré le titre français, est une chanson d'une noirceur telle qu'elle en est limite insoutenable. Je pense que l'illustration de la pochette (un homme en talons aiguilles, tête masquée par sa posture, au bord de l'eau) est inspirée par cette chanson. Apparemment, la chanson parle d'un homme errant en ville, sur la Rue de Siam, et réfléchissant à plusieurs manières d'en finir (et, apparemment, sans effusion de sang, car il n'aime pas la vue du sang). Ambiance oppressante, nocturne, glauque, triste aussi... La deuxième partie, Submarines And Icebergs, est un instrumental répétitif et planant qui offre une mélodie magnifique (et quelque peu flippante, car on s'attend à tout instant à ce que ça dérape) qui dure jusqu'à la fin du morceau complet, et est constituée d'une ligne de basse sublime et minimaliste, de claviers vaporeux et d'une guitare assez curienne. Sublime et étonnante manière de finir l'album !

Au final, Rue De Siam, que je suis content de posséder en vinyle, c'est 39 minutes ahurissantes et assurément un des tous meilleurs disques de rock français au monde. Le chant de Philippe Pascal est parfois assez dérangeant, mais franchement excellent. Dans l'ensemble, ce disque intense et marquant, assez dérangeant dans ses textes (on accusera un temps mais ça ne durera heureusement pas, le groupe d'être des nazillons, mais ils sont totalement le contraire), qui dénoncent les totalitarismes, parlent de suicide, de sexe déviant, de violence, de guerre, de folie, de maladies, de cames... On s'en doute, le succès public ne sera pas vraiment au rendez-vous, même si Marquis De Sade fait partie des groupes emblématiques de sa génération. A l'arrivée, un disque grandiose à écouter absolument.