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Pour ce nouveau volet des Track-by-track, un disque assez méconnu (aujourd'hui), troisième album de David Bowie, sorti en 1970 (sauf, dans certains pays, en 1972, avec des pochettes différentes) : The Man Who Sold The World. La pochette ci-dessus, montrant Bowie, avachi sur un divan, entouré de cartes à jouer, et dans une 'robe d'homme', fera scandale, on s'en doute. L'album, qui contient deux-trois chansons assez médiocres (mais surtout pas mal de grandes chansons), est connu aujourd'hui pour sa chanson-titre, que Nirvana reprendra en live sur leur MTV Unplugged In New York bien connu. Ce n'est pas mon préféré de Bowie, ce n'est pas non plus son meilleur, mais il est à découvrir. Ce disque, le voici, morceau par morceau (il y en à 9 pour 41 minutes) :

The Width Of A Circle : La chanson la plus longue de l'album, et même une des plus longues de Bowie (pas la plus longue, cependant), elle fait 8 minutes. Assez basée sur l'occulte (on y 'aperçoit'  un démon invoqué), la chason fera partie des moments-clés de Bowie sur scène dans la période 1970/1974 (sans doute même après), qui en fera souvent des versions longues (sur le live mythique Ziggy Stardust And The Spiders From Mars, elle dure le double de temps de la version studio, soit 16 minutes). Changements de rythmes, riff bien saignant de Ronson, rythmique efficace (Visconti, qui dire de cet album des années plus tard qu'il est une de ses meilleures productions de Bowie, est un bon bassiste), paroles cryptiques, ambiance un peu progressive, The Width Of A Circle est une réussite, malgré un texte parfois un peu moyen (Well I say 'Hello', and I say 'Hello !', par exemple, est une phrase d'une rare connerie).

All The Madmen : Chanson juste parfaite, le sommet de l'album. 5,40 minutes de bonheur, même si All The Madmen ('tous les fous') est une chanson très sombre, inquiétante même. Bowie y fait allusion aux maladies mentales, à la schizophrénie surtout (rappelons que son demi-frère Terry était schizophrène, interné dans un asile, et qui se suicidera en 1985. Bowie, qui interprètera cette chanson durant sa tournée de 1987 (et probablement avant, mais pendant un certain temps, je crois qu'il ne la jouera pas), fera aussi, en 1971 sur Hunky Dory, une chanson sur son demi-frère (The Bewlay Brothers). All The Madmen, qui inspirera The Cure, Nine Inch Nails, et autres groupes d'apparence gothique et sombre, a été qualifiée de mélodrame gothique, une chanson magnifique dont le final (Zane, zane, zane, ouvre le chien répété plusieurs fois) est on ne peut plus étrange.

Black Country Rock : Bof. Parfois considérée comme une ode à Marc Bolan (chanteur/guitariste/leader du groupe de glam-rock T-Rex, une autre icone glam avec Bowie), ne serait-ce que parce que Bowie chante un peu comme Bolan (et que le Black Country du titre serait le surnom de la région d'où Bolan serait issu en Angleterre), Black Country Rock est une chanson rock assez légère, pour laquelle les paroles furent écrites à la va-vite (Bowie avait la mélodie, mais pas de texte, et il fallait en faire une chanson). Pour être honnête, c'est une des moins bonnes de l'album, sans être la plus mauvaise. Elle est répétitive et lassante. Bon riff de guitare, cependant, et ce n'est pas très long (3,30 minutes).

After All : Encore une chanson baignant dans l'occulte et la théorie du surhomme de Nietzsche. On y voit aussi, par la phrase Live til your rebirth and do what you will, une allusion à Aleister Crowley, fameux et sinistre occultiste qui se croyait être la réincarnation de 666. En effet, un des credos de Crowley était Do what thou wilt ('Fais ce que tu veux'). Sinon, la chanson, qui achevait la face A, est belle, assez sombre. Les Oh, by Jingo du choeur, trop souvent utilisés, sont franchement insupportables à la longue, mais After All, mis à part ça et le texte un peu limite, est vraiment belle, musicalement parlant. Au fait, ce Oh, by Jingo fait aussi bien allusion au jingoïsme (sentiment chauvin, nationaliste et belliciste) qu'à une ancienne prononciation, très ancienne, de Oh, mon Dieu.

Running Gun Blues : La face B s'ouvrait sur cette chanson méconnue et mal-aimée, mais que j'aime assez. Une mélodie un peu hard-rock, mais pas trop violente, sorte de folk métallique assez étonnant. Oui, c'est sûr, Running Gun Blues ne fait pas partie des joyaux de l'album, et encore moins de Bowie, mais bon, je l'ai toujours aimée, cette petite (3,10 minutes, la plus courte de l'album) chanson !

Saviour Machine : Chanson parlant d'une entité omnisciente, un ordinateur intelligent, Saviour Machine est le ratage de l'album. Voilà, c'est dit. Je n'ai amais pu pifer cette chanson, trop longue en plus (4,25 minutes), possédant un tempo hard-rock assez foiré, et un chant totalement nul (la voix de Bowie, sur cette chanson, et surtout les refrains, est insupportable). La seule chose que je veux bien sauver, à la rigueur et dans ma bonté extrême, est le texte, plutôt pas mal foutu. Mais le reste...

She Shook Me Cold : La chanson la plus rock de l'album. She Shook Me Cold, qui parle apparemment d'une relation hétérosexuelle (rien que la pochette de l'album en dit long sur le fait que Bowie jouait déjà bien d'une certaine ambiguïté sexuelle), possède un long, long solo de guitare, tellement long qu'il en est, en fait, trop long (la chanson dure un peu plus de 4 minutes, et si on devait retirer ce solo, elle perdrait au moins une minute, si ce n'est plus). A la longue, c'est un peu épuisant, surtout que le heavy metal n'est pas vraiment ce qui convient le mieux à Bowie. C'est une de ses chansons les plus musclées, musicalement parlant. Un peu inégale, mais, bon, Ronson sait bien jouer de la guitare.

The Man Who Sold The World : Classique absolu qui est plus connu sous sa reprise acoustique faite par Nirvana que sous cette version. The Man Who Sold The World, qui puise son titre d'une longue nouvelle de science-fiction de Robert Heinlein, qui s'appelle L'Homme Qui Vendit La Lune. Avec son riff entêtant, ses choeurs planants, son chant remarquable, la chanson fait partie des intouchables de Bowie. Ce n'est pas un hasard si Nirvana a repris la chanson : Cobain dira de l'album qu'il était le 45ème dans sa liste de ses 50 albums préférés ! La chanson, une des meilleures de l'album, et de Bowie, est vraiment sublime, et possède une ambiance assez étrange, accentuée par des paroles cryptiques qui ne font pas allusion à la nouvelle de Heinlein, mais pourraient parler, entre autres, de maladie mentale, ou bien aussi de doppelgänger (double maléfique)...En tout cas, superbe.

The Supermen : Attention, polémique ici. Pour beaucoup de fans de Bowie, The Supermen fait partie des joyaux, des intouchables, des classiques. Mais franchement, j'ai toujours trouvé cette chanson douteuse, à plusieurs niveaux. Musicalement, c'est pompier, entre ce gong, ces choeurs, cette ambiance assez outrancière. Je n'accroche pas trop. Bon, le chant est très bon, et la chanson n'est pas trop longue (3,40 minutes), donc, ça peut passer, à la rigueur. Oui, mais le texte, qui lorgne vers la théorie du surhomme selon Nietzsche (théorie qui est une des bases du nazisme...), est très douteux. Une des chansons qui, avec Quicksand ou The Width Of A Circle, se basent sur les préoccupations de Bowie à l'époque, il était passionné par l'occulte, la Golden Dawn, Aleister Crowley, mais aussi par cette théorie un peu douteuse... Pour moi, entre ce texte douteux et la mélodie pompeuse, ça coince !

 Au final, que dire au sujet de cet album ? The Man Who Sold The World contient 9 titres, et sur ces 9 titres, on peut compter 4 classiques absolus, une chanson que personnellement j'aime beaucoup mais qui n'est pas un classique (Running Gun Blues), deux chansons que je trouve insipides (Saviour Machine, Black Country Rock), une que je trouve pas mal mais trop longue et inégale (She Shook Me Cold), et enfin, une que beaucoup de monde considère comme étant un classique, mais que je trouve un peu surestimée (The Supermen, mais, allez, je la rentre dans les classiques, donc, il n'y en à pas 4, mais 5). Bref, 5 classiques sur 9 titres, c'est une bonne moyenne. Et 5 chansons que j'aime sur 9, pareil. Dans l'ensemble, cet album lorgnant vers le hard-rock (c'est le disque le plus heavy de Bowie, du moins des années 70-80) et marquant la première collaboration de Bowie avec Mick Ronson, Woody Woodmansey (guitare et batterie, deux des futurs Spiders From Mars) et le producteur Tony Visconti (ici, aussi à la basse, guitare et piano), sans être un sommet, est quand même un disque intéressant et essentiel à tout fan de l'artiste. Une sorte de disque un peu fantôme, mais charnière.