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Attention, chef d'oeuvre absolu pour ce 137ème Track-by-track : Innervisions, sorti en 1973, un des meilleurs albums de Stevie Wonder. Sur ce disque sorti sur le label Tamla/Motown, Stevie s'est entouré de musiciens tels que David 'T' Walker, Dean Parks (guitares), Malcolm Cecil, Willie Weeks (basse), ainsi que d'autres musiciens, mais tout ça ne l'empêche pas, sur trois titres (je préciserai lesquels plus bas dans le détail des morceaux), de jouer de tous les instruments (compte tenu qu'il est aveugle, chose que je ne comptait au départ pas préciser car tout le monde le sait, chapeau !), et de jouer, sur les autres titres au moins des claviers, et, parfois, d'autres instruments (il est indiqué que, sur les chansons Too High, He's Misstra Know-It-All, Visions et Don't You Worry 'Bout A Thing, Stevie joue de tous les instruments non occupés par les musiciens crédités, c'est à dire, entre autres, batterie, claviers, guitare, basse, percussions). L'album est une pure merveille douce-amère, que voici :

Too High : Immense chanson pour ouvrir l'album. Sujet difficile (les drogues, apparemment, Stevie en a pris sa part), mais le rythme funky, groovy de la chanson est tel qu'on ne s'ennuie pas une seule seconde. Evidemment, niveau texte, c'est excellent, Wonder a toujours été un auteur remarquable, et Too High ne déroge pas à la règle. Les choeurs sont parfaits, la rythmique est élastique et funky, ce morceau est un de ses meilleurs, dans la catégorie 'dansante', malgré le texte assez sombre. Sublime.

Visions : Magnifique chanson, belle à en pleurer dans sa chope de bière, que ce Visions qui doit quasiment son nom à l'album (on y parle de visions in my mind, 'visions de mon esprit', manière détournée pour Innervisions, 'visions intérieures'). De même que All In Love Is Fair situé plus loin, Visions est une chanson douce comme une petite pluie, pas follement gaie (pas sombre non plus, c'est juste mélancolique), dotée d'une mélodie tout simplement somptueuse, de paroles superbes, d'un chant passionné. Chanson sur la manière dont Wonder voit le monde, derrière ses yeux aveugles (I Know that leaves are green), teintée d'un petit peu de tristesse bien normale, mais pas d'auto-apitoiement. Pour moi, la plus belle de l'album. Une des meilleures de l'album, mais, musicalement, et à mon humble avis, la plus magnifique de toutes.

Living For The City : Un des trois morceaux de l'album sur lesquels tous les instruments sont joués par Stevie. C'est, avec 7,25 minutes, la chanson la plus longue de l'album, et c'est une diatribe assez cinglante sur la vie dans la ville, décrite comme une vraie jungle (avec effets sonores pour agrémenter le tout). Anecdote : au moment de la sortie de l'album, Stevie a embarqué, pour un trajet en voiture dans New York, des journalistes, à qui il a fait bander les yeux au préalable, afin qu'ils puisse entendre, vivre la ville comme lui il la ressent au quotidien. La chanson, pur trésor funky agressif et en même temps très mélodieux, doté d'un refrain et de vocalises entêtantes, est une des plus belles, des plus fortes, de la carrière de Wonder. Inoubliable.

Golden Lady : Achevant la face B, Golden Lady est une bluette pop magnifique, interprétée à la perfection. Une chanson d'amour, mais ça ne l'empêche pas d'être totalement magique, bien que la force de Living For The City, le morceau précédent, fait qu'elle paraît un petit peu mièvre après (difficile de passer après Living For The City). N'empêche, ces 5 minutes sont quand même vraiment belles, le refrain reste en mémoire très longtemps après l'écoute de l'album. En fait, Golden Lady est, avec Too High, une des chansons qui se retient le plus facilement sur l'album, elle est très 'évidente', mais vraiment réussie dans son genre.

Higher Ground : Un des trois morceaux de l'album sur lesquels tous les instruments sont joués par Stevie. Higher Ground, qui ouvrait la face B, est une chanson très funky, groovy, qui sera reprise (et très mal, un vrai carnage) par les Red Hot Chili Peppers. Ce n'est pas ma préférée de l'album (ce n'est pas non plus celle que j'aime le moins, qui est Don't You Worry 'Bout A Thing, laquelle reste cependant superbe, c'est pour dire à quel point Innervisions est magistral), mais Higher Ground (contrairement à Too High, Stevie ne se demande pas ici s'il est trop haut, ah ah ah), dans le registre funky, est on ne peut plus réussi et entraînant. Excellent.

Jesus Children Of America : Un des trois morceaux de l'album sur lesquels tous les instruments sont joués par Stevie. Jesus Children Of America est une chanson qui nécessite plusieurs écoutes, elle n'est pas la plus marquante, au premier abord, de l'album, mais c'est devenue une de mes préférées. Assez calme dans le fond (chantée sobrement, avec une mélodie groovy mais pas guillerette, plus ou moins sombre), c'est une chanson assez religieuse dans laquelle Wonder parle de la manière dont les Américains sentent Jésus, de la manière dont Jésus est présent. Ce n'est pas toujours très optimiste, mais c'est assez religieux et sincère, une très belle chanson.

All In Love Is Fair : La chanson la plus courte (en concurrence avec Higher Ground qui est plus longue de 2 secondes) avec 3,40 minutes en tout. Et assurément une des plus belles de tout l'album. Une ballade/complainte douce sur l'amour, interprétée à la perfection, une chanson admirable et touchante. Que dire ? De même que Visions, je ne vois pas quoi dire au sujet de All In Love Is Fair. La mélodie est parfaite, le chant aussi, le texte aussi... C'est juste beau.

Don't You Worry 'Bout A Thing : Comme je l'ai dit plus haut, Don't You Worry 'Bout A Thing est la chanson qui me plaît le moins sur Innervisions, ce qui ne m'empêche pas de vraiment bien l'aimer. C'est bizarre que ça soit cette chanson qui m plaise le moins (sans doute parce qu'elle est située après le déchirant et magnifique All In Love Is Fair), car, dans le fond, c'est une des plus emblématiques du son Wonder sur cet album ! Musicalement, c'est magnifique, très latino dans l'âme, avec une insouciance, une légèreté, une joie de vivre qui sont vraiment marquantes, la chanson transpire la gaieté, malgré son titre ('ne te soucies-tu pas à propos d'une chose ?') interrogatif et le fait qu'elle aborde le problème des drogues. Bref, c'est très bon, mais allez savoir, je préfère les chansons plus cyniques ou douces (voire tristes) du reste de l'album.

He's Misstra Know-It-All : Chanson magistrale (5,35 minutes) pour achever l'album, He's Misstra-Know-It-All ('Il est Monsieur Je-Sais-Tout') est, avec Living For The City, la chanson la plus cynique et politique de l'album. Ici, Stevie s'en prend ouvertement au Président U.S. de l'époque (qui ne le sera plus dès un an plus tard environ, Watergate oblige), Richard Nixon. Un mec (un Républicain, est-il besoin de le préciser, et les Républicains sont rarement populaires aux U.S.A. : les Bush, Nixon...) franchement pas aimé des masses. D'autres musiciens feront des chansons anti-Nixon, une des plus connues et le A Song For Richard And His Friends interprété live par Chicago en 1971 (sur leur quadruple live au Carnegie Hall). Ici, c'est musicalement magnifique, suave, avec des choeurs inoubliables, mais le texte est assez cinglant. Une des réussites majeures de cet Innervisions impeccable.

Au final, Innervisons est un disque inoubliable qui n'a qu'un seul défaut, dans un sens, et ce défaut est non-musical : la pochette, sans être horrible, n'est pas la plus belle qui puisse exister, déjà chez Stevie Wonder (je préfère amplement la spirale orangée de Songs In The Key Of Life, album immense et double de 1976 que je compte bien aborder ici un jour en Track-by-track), même si elle représente bien le titre de l'album ('visions internes', les seules que Stevie puisse avoir, vu son handicap). Sinon, les 9 titres de cet album sont juste superbes, tour à tour douces, tristes, enlevées ou cyniques. Un disque mémorable faisant partie de ses plus grands (certains disent 'le plus grand', et je ne suis pas loin de penser pareil, mais encore une fois, le double de 1976 est supérieur encore, parce que double, en fait). Ultra conseillé !