41

Pour ce nouveau Track-by-track, un album aussi court (32 minutes, 7 titres) que cultissime et terrifiant, minimaliste et controversé. C'est le premier album, éponyme, de Suicide, un groupe américain comptant parmi les plus mythiques, étranges et mal-aimés (voire le plus mal-aimé) de l'histoire du rock. Suicide est un duo, composé du chanteur Alan Vega (un fou furieux capable de pousser des cris terrifiants, de taper les gens pour les empêcher de quitter la salle, n'ayant pas peur, aussi, de s'en prendre plein la gueule) et du claviériste Martin Rev. Ce dernier, toujours caché derrière de grosses lunettes de ski, tripatouille des synthés pourris, orgues dévastés et boîtes à rythmes foutues en guise d'instruments. L'album, sort sous une pochette glauque (et le nom du groupe est également quelque chose de fort peu commercial...), est considéré comme un classique du rock, mais sera un bide doublé d'un scandale, et il est, encore aujourd'hui, controversé, entre fans (dont Bruce Springsteen, Christophe, parmi les plus connus ; une chanson du Boss telle que State Trooper est sous influence Suicide) et ceux qui pensent que c'est musicalement stupide et abominable. Je me place dans les premiers. Ce disque, le voici :

Ghost Rider : 2,33 minutes bien marquantes pour ouvrir le bal. Ghost Rider est un des morceaux les plus marquants de l'album, ne serait-ce que parce qu'il ouvre l'album, et que c'est donc le premier morceau que l'on entend (et la première écoute de l'album est tellement difficile que Ghost Rider reste bien en tête parce que la première partie de l'épreuve, ah ah ah). Ghost rider, oh psycho-hero, baby-baby-baby-baby oh you looking so cute. La mélodie, synthétique et minimaliste, dissonnante (terme qui convient tellement bien que je vais le réutiliser souvent ici, croyez-moi), est également un peu rockabilly, quelque part. Le chant de ce fou furieux de kamikaze de Vega est inoubliable de par sa sobriété dérangeante, son côté morne. Robotique. Comme la musique. Inoubliable, choquant (et encore, il y à plus choquant sur Suicide), et culte. America, America's killing his youth... 

Rocket U.S.A. : Chanson cynique et flippante qui, en 4,15 minutes, semble aller plus loin encore que Ghost Rider. Rocket U.S.A. est une chanson qui défonce les U.S.A., pays pourtant de Suicide, et qui, il me semble aussi (pas facile de s'intéresser aux paroles quand elles sont chantées d'une telle voix de malade, et quand la musique est si prenante par son minimalisme qu'on en est tout hypnotisé), parle de la guerre du Vietnam (thème qui reviendra plus longuement et efficacement encore dans Frankie Teardrop). Encore une fois, les cris de Vega, sa voix morne quand il ne crie pas, et la musique violemment dissonnante en font un morceau aussi choquant que mémorable, et unique en son genre (sauf avec les 6 autres titres de l'album, hein) à l'époque. Sublime et barge. Sublimement barge, bargement sublime.

Cheree : Une chanson d'amour...made in Suicide. Cheree (manière anglaise phonétique de prononcer 'chérie') se paiera même le luxe de sortir en single (avec, en face B, I Remember, chanson présente en bonus-track sur le CD), est la chanson la plus à part de Suicide. Oui, mis à part ces claviers étranges mais, ici, pas oppressants, ils distillent même une mélodie aussi fragile et instable que douce et belle, ces quelques notes de claviers dissonnants (avec Vega sussurrant cheree, cheree, je t'adore, baby, Oh I love you, oh come play with me), mis à part ces claviers, donc, Cheree a tout du slow qui tue. Mais, voilà, c'est du Suicide, donc, accessible ou pas, reposant ou pas, doux ou pas, ça reste du Suicide, et, donc, chelou, quelque part.

Johnny : Chanson assez 'amusante'. Attention, n'allez pas croire que Johnny est une chanson drôle, hein, j'ai d'ailleurs mis 'amusante' entre guillemets. Johnny, chanson courte (2,10 minutes, la plus courte), est une chanson rockabilly effrénée qui n'aurait pas dépareillé sur une compilation de chansons des années 50...à ceci près que c'est Alan Vega qui chante et non pas Buddy Hlly ou Elvis, et que la musique, bien qu'assez rockab', est quand même constituée des claviers volontairement dissonnants, pourris musicalement parlant, de Martin Rev. S'il n'y avait la voix morne de Vega et ces claviers chelous, la chanson serait vraiment du pur rock'n'roll old school. La mélodie, bien que synthétique et 'suicidienne', ne trompe pas ! Pas mon préféré de l'album, mais franchement pas mal.

Girl : La face A s'achevait sur Girl, chanson assez étrange dans laquelle Vega chante (d'une voix un peu crooner en manque de Q), Oh, girl, oh turn me on ('oh, ma gonzesse, allumes-moi, excites-moi'), poussant, vers la fin, et toujours sur un lit musical très minimaliste et dissonnant, des glapissements de lover en rut et en manque de sexe, glapissements qui pourraient sembler hilarants sil n'y avait, toujours, cette atmosphère un peu sinistre, glauque, oppressante, présente sur quasiment tout l'album à l'exception de Cheree. Encore une fois un très bon morceau.

Frankie Teardrop : Ouvrant la face B, Frankie Teardrop dure 10,25 minutes. C'est, musicalement parlant, le morceau le plus minimaliste, la boîte à rythmes flinguée de Martin Rev faisant toute la mélodie, assez robotique et très angoissante. Autant le dire tout de suite, ce morceau est un des plus essentiels de l"histoire, il FAUT à tout prix l'écouter au moins une fois dans sa vie si on veut qu'elle ait un sens. Mais, autant le dire aussi tout de suite, Frankie Teardrop terrifie absolument. La chanson, sur ce fond sonore minimaliste, raconte, quasiment en spoken-word (je n'ose dire que Vega chante, ici, il déclame son texte d'une voix légèrement musicale, mais tout aussi morne et sinistre que d'ordinaire, plus, même), raconte, donc, l'histoire de Frankie, un ouvrier assez jeune (la vingtaine), marié, des enfants. Frankie a fait le Vietnam, en est revenu traumatisé. Son boulot ne lui permet pas de nourrir correctement sa famille. Endetté, plus d'argent, traumatisé par la guerre, on soupçonne même le fait qu'il devienne chômeur. Frankie craque, il bute ses enfants et sa femme par arme à feu, et se suicide juste après. A chaque meurtre de Frankie, et à son suicide final (survenant vers le centre du morceau, environ, en tout cas, pas vers la fin), un cri TERRIFIANT de Vega, qui le symbolise. Frankie put the gun to his head...and then...AAAAAAAAAAAAAAAH.... Frankie's dead... Le cri final de Vega, noyé dans les effet robotiques de la musique (We're all Frankies), a de quoi marquer, aussi. Le morceau, traumatisant, est un cri de détresse anti-guerre absolument bluffant et tétanisant, et dire qu'il est le sommet del 'album serait être encore loin de la vérité. Immense et dur.

Che : Inutile de dire qu'après les terrifiantes 10 minutes de Frankie Teardrop, n'importe quoi paraîtrait mièvre et secondaire. Ca aurait été vachement mieux que l'ordre des morceaux soit inversé pour la face B, parce que Che (une chanson, il me semble bien, qui parle du fameux 'Che' Guevara), bien que franchement remarquable (musicalement, on sent que, comme sur Cheree, les claviers dissonnants apportent plus de mélodie que d'ordinaire, ça fait plus 'travaillé'), ne parvient pas à totalement marquer l'auditeur, tout du long de ses 5 minutes (environ). La faute au phénoménal et marquant morceau précédent, parce que sinon, Che est vraiment excellent, un peu glauque (mais là aussi, après un tel déluge que Frankie Teardrop, il ne paraît pas aussi glauque, et il ne l'est pas - rien ne l'est), et franchement intéressant. Bref, l'album se finit efficacement, même si ça aurait été encore mieux si l'ordre des deux morceaux de la face B eut été inversé.

 Au final, Suicide est un disque aussi court que marquant, un album culte et essentiel, pas spécialement beau (la 'musique' qui s'y trouve est vraiment flippante et minimaliste), mais terriblement puissant. A noter que l'album, dans sa réédition CD la plus récente, propose quelques bonus-tracks ainsi qu'un deuxième CD rempli de titres bonus, et parmi eux, 23 Minutes Over Brussels, une piste live de 23 minutes, captée à un shox belge, au cours duquel le groupe passait avant Evis Costello et se fera virer au bout de 23 minutes de cacophonie (on entend le groupe jouer ses morceaux, avec en fond sonore un public déchaîné et très défavorable, qui lancera des sièges sur scène, ce genre de choses), performance culte et borderline ! L'album initial, ne serait-ce que pour Frankie Teardrop, est à écouter.