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Attention, chef d'oeuvre absolu pour ce nouveau Track-by-track : Starsailor, de Tim Buckley, sorti en 1970. Cet album, le sixième de l'artiste (un des meilleurs artistes folk américains, le père de Jeff par ailleurs, et artiste maudit par excellence mort d'overdose en 1975 - et son fils, mort en 1998 par noyade), est très difficile d'accès, et mis à part en téléchargement légal ou en vinyle, il est introuvable (il n'a été édité en CD qu'en 1989 et aux USA, on le trouve à un prix terriblement élevé en CD d'occasion sur le Net ; Blue Afternoon, le quatrième album de Tim, sorti en 1969, subit le même sort). Ce fut un bide à sa sortie, comme quasiment tous les disques de Tim. C'est pourtant, malgré qu'il soit vraiment difficile d'accès (on pense plus à du Captain Beefheart qu'à de la folk pure en l'écoutant), un chef d'oeuvre, au même titre que son précédent album, le contesté Lorca (facile à trouver en CD, celui-là), que j'aborderai ici un jour. Mais en attendant, voici Starsailor :

Come Here Woman : Soyez prévenus : Starsailor est un disque très très complexe et difficile d'accès. Si vous ensez que l'album va progressivement dans l'expérimental et le cinglé, dans un sens, vous n'avez pas tort (la face B est plus barge que la A). Mais ne pensez pas que Come Here Woman soit accessible, parce que c'est le premier titre de l'album, oh non ! A peine le disque sorti de sa pochette zen représentant un Tim souriant et relax, que l'épreuve commence (je dis 'épreuve', mais c'est si vous n'aimez pas l'expérimentation musicale). Come Here Woman est terrifiant, totalement malade, Buckley chante comme un muezzin fou, sur une mélodie qui semble tirée au cordeau, fragilisée, sur le point de se rompre. L'effet est garanti, on croirait entendre un groupe posé sur un fil, prêt à tomber, fragile équilibre. Mais, le mieux, là-dedans, c'est que c'est sublime.

I Woke Up : Bon, Come Here Woman était bien cinglé, alors I Woke Up ne peut être que plus mainstream, vous dîtes-vous. Et, en effet, ce second morceau, aussi long que le premier (soit 4 minutes), est moins extrémiste et bizarre que le premier, ce qui ne l'empêche pas d'être aussi magnifique (aucun mauvais titre sur les 9 de l'album) que vraiment spécial, aussi. Encore une fois, le chant de Tim est juste admirable, tout en étant très space, avec moult vocalises assez étonnantes rendant l'écoute de l'album, au premier abord, assez difficile. Superbe, sinon.

Monterey : 4,30 minutes absolument grandioses, avec une mélodie très répétitive et rock. Par la suite, sur l'album, Jungle Fire sera construite sur la même structure (avec mélodie différente, mais pas de beaucoup). Ici encore, et même plus encore que sur les deux précédents titres, on assiste à une dinguerie musicale absolue, les yodels de Tim Buckley sont étonnants, parfois flippants, toujours magnifiques (dingue de se dire que, malgré l'aspect totalement flingué de l'album, Starsailor reste ce qu'il est, une merveille absolue). Monterey est un des classiques de l'album et de l'artiste.

Moulin-Rouge : La chanson la plus courte de l'album (un petit peu moins de 2 minutes), et c'est une des plus belles. C'est aussi la plus traditionnelle. Enfin, traditionnelle...si on veut. Moulin-Rouge n'est pas aussi barge que Starsailor, Come Here Woman ou Jungle Fire, mais elle est chantée en partie en français (difficile de bien saisir ce que Buckley dit, son accent et sa prononciation étant assez moyen(ne)s). Malgré cela, c'est franchement magnifique, rien à dire ! Ah ! si, c'est définitivement trop court.

Song To The Siren : La face A se finit sur une pure merveille, Song To The Siren. C'est un peu expérimental, mais surtout totalement magnifique. C'est probablement une des chansons les plus connues de Tim Buckley, une de ses plus réputées avec, entre autres (et issues d'autres albums), Pleasant Street, Buzzin' Fly, No Man Can Find The War ou Sweet Surrender. Une pure magnificence hélas trop courte (3,20 minutes).

Jungle Fire : Sur ce titre ahurissant ouvrant la face B, Tim Buckley se laisse aller, sur une mélodie très vive et groovy, à des cris, des vocalises tout simplement incroyables, insensées. Jungle Fire, c'est 4,40 minutes dans la tête apparemment gavée de drogues diverses de Buckley (à écouter Starsailor, on ne s'étonne pas de savoir que Buckley est mort par overdose en 1975). Difficile d'en parler, c'est un peu comme Monterey (même style de mélodie répétitive), c'est excellent, mais faut s'accrocher.

Starsailor : A vous qui pensiez, en écoutant Jungle Fire, que c'était le plus dingue des morceaux de l'album, bienvenue encore une fois dans la tête enfumée de Tim Buckley, avec ce morceau-titre aussi long que Jungle Fire et encore plus givré. En fait, Starsailor est limite terrifiant, tant il va loin dans l'expérimental à la Captain Beefheart (avec la voix de Buckley, aiguë, magnifique, et si particulière). Starsailor, c'est 4,35 minutes de vocalises assez barges. C'est encore une fois magnifique, mais vraiment spécial.

The Healing Festival : Le saxophone de Bunk Gardner (des Mothers Of Inventions, le groupe de Zappa et la trompette de Buzz Gardner (son frangin ?) sont à l'honneur sur The Healing Festival, chanson à peine plus normale que les deux précédentes. Plus courte (3,15 minutes), elle est en fait quasiment aussi cinglée que Starsailor, et il est encore une fois difficile d'en parler sans ressasser les mots 'expérimental', 'free-jazz', vocalises', 'dingue', flippant' ou 'drogue'. Et 'magnifique', aussi, car quoi qu'on en dise, ça a de la gueule !

Down To The Borderline : Et Starsailor de se finir avec son titre le plus long, Down To The Borderline, morceau qui, en 5,20 minutes, est, lui, nettement plus normal que le reste de l'album, Moulin-Rouge excepté. Le morceau permet quand même, encore une fois, à Buckley Sr de s'offrir quelques vocalises (j'ai envie de dire 'des yodels') bien senties et frappadingues, cet album n'est définitivement pas une oeuvre facile d'accès et conseillée aux néophytes es Tim Buckley. Mélodie répétitive et légèrement groovy, trompette, chant spatiard... Encore une fois, sublime et étrange.

 Voilà pour Starsailor, album aussi court (36 minutes) que totalement malade, qui mérite bien son titre de 'marin des étoiles' tant il nous embarque dans un tout autre univers. L'album fait suite à un Lorca tout aussi givré (sans doute encore plus, car les morceaux y sont largement plus longs), et il sera suivi, en 1972 (après, donc, plus d'un an et demi de silence radio), d'un Greetings From L.A. radicalement différent, funky, sexuel, commercial, très accessible. Avec Lorca et Starsailor, Buckley s'est aliéné une partie de ses fans, même si pas mal d'entre eux (et moi y compris) sont d'accord pour dire que Starsailor est le meilleur opus du chanteur folk maudit par excellence. Un disque rare (d'autant plus qu'il n'existe qu'en vinyle et téléchargement légal) et immense.