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Pour ce 132ème Track-by-track, un disque tellement immense, tellement monstrueux, tellement beau, tellement mythique, tellement intouchable, que j'ai pas mal de craintes au moment de l'aborder : vas-je réussir à parler correctement de cette Histoire De Melody Nelson, sorti en 1971, album immense, le meilleur, le plus connu, le plus estimé de Serge Gainsbourg (malgré son manque de succès à sa sortie) ? L'album est affreusement court, 28 minutes pour seulement 7 titres, mais il est, mis à part ça, parfait. Sans plus attendre, le voici, ce disque, qui est conceptuel (il raconte une histoire totalement gainsbourgienne, bien que basée sur le Lolita de Nabokov) :

Melody : 7,33 minutes pour ouvrir le bal. Ligne de basse gironde, spoken-word de Serge Gainsbourg (parfois difficile à entendre si on n'écoute pas le disque trop fort), guitare discrète mais quand même bien présente, arrangements luxuriants... Ici, dans Melody, le narrateur, dans sa Rolls-Royce Silver Ghost de 1910 ornée d'un bouchon de radiateur représentant une Vénus de Milo miniature (heureusement, miniature, d'ailleurs) baptisée Spirit Of Ecstasy (Serge a réellement possédé une telle voiture, dont il ne conservera, au final, n'ayant pas le permis, que le bouchon de radiateur), le narrateur dans sa bagnole, donc, percute le vélo d'une charmante jeune fille, Melody, adolescente qui a 14 automnes et 15 étés, comme dit dans la chanson suivante. Cette aimable petite conne (pareil, chanson suivante) qu'il blesse très très légèrement, il en tombe raide dingue. Tu t'appelles comment ?  - Melody. - Melody comment ? - Melody Nelson... Melody Nelson a les cheveux rouges, et c'est sa couleur naturelle. Ce final est juste cultissime (et sera repris, mis à part l'allusion à la couleur des cheveux, dans Cargo Culte, boucle bouclée avec élégance). Immense.

Ballade De Melody Nelson : 2 minutes tout rond, pour ce classique interprété en duo par Jane et Serge (au fait, sur la pochette, évidemment, c'est Jane, et dans ses bras, un singe en peluche qui, désormais, depuis 1991, est dans le cercueil de Serge Gainsbourg ; et dans le ventre de Jane, Charlotte !). Que dire face à cette chanson ? C'est probablement, de toutes les chansons faites en duo par Jane et Serge, la plus réussie, oui, devant le pourtant fantastique Je T'Aime, Moi Non Plus ! En fait, c'est tellement fantastique (intro de basse, arrangements...) que ça se passe de commentaires.

Valse De Melody : Le morceau le plus court, 1,30 minute. Et un des plus beaux, malgré qu'on aurait vraiment adoré une durée plus étendue, vu la réussite totale du morceau. Valse De Melody, dont le texte fait partie des sommets de Serge (Les murs d'enceinte du labyrinthe s'entrouvrent sur l'infini), mérite son titre, c'est une valse, qui servira de musique de générique (début et fin) du film de Johann Sfar Gainsbourg (Vie Héroïque), lequel est par ailleurs juste superbe, mais là n'est pas la question. On tient, encore, un sommet absolu avec ce titre-phare et cependant très court.

Ah ! Melody : 1, 45 minute, encore un morceau très court, pour achever la face A. Pas ma préférée de l'album, mais Ah ! Melody, qui montre le narrateur devenu vraiment fou amoureux de Melody et lui passant ses caprices (et faisant des conneries pour elle, le genre de conneries qu'on fait quand on est amoureux) est une réussite, rien à dire. C'est un peu trop court, quand même, comme le précédent morceau (un sentiment de bâclé, un petit peu), mais les arrangements de Vannier, et cette trompette, sont juste sublimes.

L'Hôtel Particulier : La face B, plus longue que la A (elle fait quasiment un quart d'heure) s'ouvre par L'Hôtel Particulier (comprendre, un hôtel de passes), chanson pop/rock absolument immense dans laquelle le narrateur emmmène Melody afin qu'ils puissent tirer un coup en toute quiétude. Apparemment, le narrateur est un habitué des lieux, il conseille, aux auditeurs de louer, quand ils viendront, la chambre 44, celle dite de Cléopâtre, dont la décoration rococo est sublime (des nègres portant des flambeaux au pied du lit, de genre de choses). Lente et magnifique description des lieux, avant le feu d'artifices du morceau suivant, qui se passe de paroles (et d'ailleurs, n'en a pas vraiment), et qui est...

En Melody : Instrumental (malgré que les dernières secondes, à la limite avec le morceau suivant, soient parlées, un texte d'ailleurs bien sombre et en totale opposition avec l'éxubérance du morceau), En Melody est un morceau très léger, drôle et musicalement très groovy, sur lequel on entend des cris et rires féminins, ceux de Jane, qui fut chatouillée, pendant la séance d'enregistrement, par son frère Andrew, pour qu'elle parvienne à pousser ces petits glapissements rigolos. En Melody est un morceau dont le titre est sans équivoque : une fois dans la chambre de Cléopâtre, avec sa décoration rococo, le narrateur et Melody s'en tapent une bonne petite tranche, et il en profite pour la dépuceler. En Melody (car il est dans Melody) et en mélodie, car le morceau est, musicalement, sublime. C'est, encore une fois, grandiose.

Cargo Culte : Le grand final de 7,40 minutes, même durée que Melody qui ouvrait le bal (ce n'est évidemment pas une coïncidence, de même qu'on apprend, à la fin de En Melody, que pendant le trajet de retour de Melody en avion cargo 747, elle décèdera dans le crash de cet avion. 747, encore des 7, comme le nombre de morceaux sur l'album, comme la durée des deux plus longs titres, qui ouvrent et ferment l'histoire...). Se finissant sur un passage tout simplement dantesque (des choeurs angéliques, aériens, qui accompagnent le backing-band de Serge, effet 'cheveux dressés sur la tête' totalement garanti à moins d'être fait en glaise), Cargo Culte montre le narrateur, dévasté par la mort accidentelle, dans le crash du 747, de sa Melody, devenir un adepte du culte du cargo, qui était pratiqué par des tribus amazoniennes, lesquelles, en voyant des avions décoller ou voler, les prenaient pour des dieux modernes (si vous avez vu le film Mondo Cane, un passage du film, le dernier, parle de ça). Où est-tu, Melody, et ton corps disloqué hante-t-il l'archipel que peuple les sirènes ? Immense conclusion de l'album, et pour moi, son sommet.

Pour un fan de chanson française, de pop, de rock aussi, il suffit de prononcer ces quatre mots, Histoire De Melody Nelson, pour qu'un silence respectueux se fasse (à moins de tomber sur un gros beauf bien lourd ou sur un adolescent encore trop jeune pour vraiment connaître cet album - au fait, j'envie vraiment celles et ceux qui, régulièrement, découvrent ce disque, qu'il n'est jamais trop tard ou trop tôt pour découvrir). Spoken-word et arrangements luxuriants de Jean-Claude Vannier, textes sublimes et concept scandaleux (un homme adulte tobe amoureux d'une adolescente de 15 ans, qu'il dépucelle) typique de Gainsbourg, ce disque est son meilleur. Je lui préfère Vu De L'Extérieur, son album suivant, mais c'est quand même son meilleur, je le dis sans hésitation. ESSENTIEL.