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Pour ce nouveau Track-by-track, le 129ème, un disque sorti en 1975 (mais enregistré en 1973), incontestablement un des meilleurs albums de Neil Young (et son préféré), Tonight's The Night. Ce disque, le Loner (surnom de Neil Young) l'a enregistré en 1973, après le décès par overdose de son ami et guitariste de Crazy Horse (son groupe), Danny Whitten, et aussi celui du roadie du groupe, Bruce Berry. Whitten, Neil Young l'avait viré pour addiction, et quelques jours après l'avoir viré, il apprendra sa mort, de quoi bien le faire culpabiliser. Assez sensible de nature, le Canadien, marqué aussi, peu après, par la mort de Bruce Berry, enregistrera ce disque, avec Crazy Horse et le guitariste Nils Lofgren, pour exorciser sa peine. Dans Tonight's The Night, il se met à nu, et le résultat est le plus souvent assez glauque, surtout que, ça s'entend, le Loner ne sirotait pas que de l'eau à l'époque (tequila, whisky, par exemple, étaient ses amis). Ce disque, 45 minutes et zéro secondes, le voici :

Tonight's The Night : Chanson triste, déchirante, dont le premier couplet est un hommage à Bruce Berry, le roadie défunt par OD avant l'enregistrement. Whitten, le Loner n'en parle pas ici, mais son ombre rôde sur tout le disque, et le Loner aura une autre manière de lui rendre hommage par la suite sur l'album (de plus, dans le livret, une photo du groupe, avec un espace vide sous lequel est indiqué Danny Whitten, permet aussi de lui rendre hommage, en montrant celui qui n'est plus là, sauf en esprit). Une chanson folk déchirante et déchirée, comme sur beaucoup d'autres titres de l'album, on croirait que Young chiale en chantant. Bluffant.

Speakin' Out : Une de mes chansons préférées de l'album, et une de celles qui sonnent le plus vrai. La voix de Neil est, ici, chaloupée, hésitante, on ne sent marqué, bourré aussi (vraisemblable). Au même titre que la pochette montrant le Loner barbu, chevelu (look à la Charles Manson) et vêtu d'un costume de lin froissé, dans une posture de prédicateur fou, Speakin' Out fait un peu peur, car on sent vraiment Neil au bord de la rupture ici. La voix est hésitante, chevrotante, larmoyante, la musique est volontairement bancale... Ca sonne faux, parfois, mais ça sonne vrai.

World On A String : 2,27 minutes de surtension absolue, la chanson la plus violente de l'album. Enfin, il y en à une autre d'assez tendue aussi (Lookout Joe), mais celle-ci fleure bon la surcharge de tension, le câble qui va lâcher tôt ou tard, les fusibles qui grillent... Plein de tension ici, World On A String semble, comme le monde dans son titre, sur un fil. C'est du brutal, c'est du lourd, c'est du superbe.

Borrowed Tune : Neil Young le dit bien dans les paroles, il ne triche pas de ce côté-là : il était tellement carbonisé, tellement bousillé pour s'écrire une chanson, qu'il a préféré se baser sur la mélodie du Lady Jane des Rolling Stones pour ce Borrowed Tune ('chanson empruntée') aussi magnifique, avec le Loner seul au piano, qu'un peu fainéant. Oui, la mélodie est pompée sur les Stones. Oui, mais au moins, le Loner le revendique. Musicalement pas original, mais vraiment superbe, Borrowed Tune est interprété à la perfection par un chanteur au bord de la crise de nerfs, voix fragile, déchirée, fatiguée... Superbe et intense.

Come On Baby Let's Go Downtown : Le morceau le plus à part de l'album. Car Come On Baby Let's Go Downtown est un morceau enregistré live par Young et Crazy Horse, avec Danny Whitten, le regretté disparu, à la guitare et chant (partagé avec Young). Ce morceau date de 1972, du moins je crois, et il est ici en guise d'hommage à Whitten. Très énergique, guilleret, ce qui accentue le côté douloureux du morceau, après tout, on écoute un défunt, ici. Musicalement, si ce n'est pas le sommet de l'album, c'est quand même un très bel hommage, le témoin d'une époque révolue, quand Whitten faisait encore partie du groupe de Young, quand il était encore vivant et pétant le feu...

Mellow My Mind : Là, le Loner chiale. Sa voix est si larmoyante, aidée en cela par une consommation probablement gargantuesque de tise, qu'elle en est limite obscène. Ici, Neil est à genoux, chose assez rare pour un chanteur décidant de se la jouer autocritique et autoexorcisme. Sur l'album, le Loner, je l'ai dit, se met à nu, et Mellow My Mind est un des exemples les plus radicaux de cet état de fait. Limite flippante par son côté real-music, la chanson est d'une tristesse insondable, et achève aussi bien la face A que l'auditeur trop sensible. Mais il faudrait être comme le Lion du Magicien d'Oz, autrement dit ne pas avoir de coeur, pour passer à côté du monumental cri de douleur et de détresse que Neil Young pousse ici.

Roll Another Number (For The Road) : Le titre est sans équivoque : 'roules-en un autre pour la route' (en parlant de pétard, évidemment). Chanson folk assez classique, si ce n'est le chant un peu déglingué de Neil, mais ette chanson fait quand même partie, avec la suivante, des moins typées 'sombre' de Tonight's The Night. Ici, c'est presque de la folk classique à la Harvest ou After The Gold Rush, en plus sombre, mais pas trop. Ca n'oublie pas d'être superbe, en plus !

Albuquerque : Encore une chanson folk, un peu country même, aussi magnifique qu'un peu à part si on la compare avecle reste. Car moins sombre. Paroles sublimes, chant superbe et un peu déglingué, mais pas trop. On sent le Loner plus sobre ici, plus maîtrisé, plus sûr de lui. Albuquerque est une autre grande réussite, même si ce n'est pas le sommet de l'album. C'est quand même excellent.

New Mama : Avec 2,10 minutes, New Mama est la plus courte de l'album. Et c'est une des plus déchirante, une chanson quasiment a capella, chantée en choeur par le Loner et ses musiciens. C'est d'une tristesse tellement absolue que les yeux, limite, piquent à l'écoute Ca, plus la voix sensible et détruite par la peine de Neil Young font de cette chanson un grand momet d'intensité comme l'album en regorge. Intense et puissant, tout en étant d'une grande fragilité intérieure.

Lookout Joe : Comme World On A String, mais en plus long et maîtrisé, Lookout Joe est un morceau très rock, pas du tout folk. Excellent guitariste, le Loner sait, quand il le faut, être violent. On le considère avec raison comme le grand-père du grunge, et il faut dire que le grunge, sans cet album (et On The Beach, et Time Fades Away aussi, et Red de King Crimson que j'ai abordé ici hier), ne serait pas grand chose. Une chanson nerveuse, efficace, tendue comme un string, vraiment réussie, mais pas ma préférée de l'album quand même.

Tired Eyes : Autre grand moment d'intensité malade, comme Mellow My Mind, New Mama ou Speakin' Out, Tired Eyes est un classique absolu du Canadien, et une de ses chansons les plus tristes et lourdes de sens. Les paroles sont parfois un peu limite (le Loner fait un rapport assez étroit et douteux entre des morts de dealers et des victimes innocentes de divers drames), mais au niveau de l'interprétation, c'est juste bluffant, limite terrifiant de douleur. Sublimissime.

Tonight's The Night - Part II : Aussi longue (un petit peu plus, en fait, mais de peu) que la première version qui ouvrait le bal, Tonight's The Night - Part II possède à peu près les mêmes paroles, mais est musicalement plus sombre, limite violente (elle se finit dans un climat assez tendu, sec) que la première version. Rien à dire, c'est, sinon, aussi réussi, aussi marquant, que la première version de la chanson.

L'album fera tellement peur aux pontes de Warner/Reprise (maison de disques de Young), qu'ils attendront deux ans avant de le sortir. L'album sortira après On The Beach, album de 1974 quasiment aussi noir et qui fut fait après, et il sortira, aussi, à peu près en même temps que Zuma, album très léger comparé à Tonight's The Night. Au final, ce disque intense et difficile, à la fois rock et folk, totalement déchiré et déchirant, est un des sommets absolus du Loner avec les deux autres que je viens de citer et Everybody Knows This Is Nowhere (et Time Fades Away de 1973, jamais réédité en CD). Une oeuvre culte et essentielle, mais à écouter plusieurs fois, pour bien l'apprivoiser.