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128ème Track-by-track, et pour ce faire, un disque sorti en 1974 et faisant partie des plus sombres, désespérés, glauques jamais enregistrés : Red, de King Crimson. Malgré son titre ('rouge'), la pochette de l'album est noire, une superbe photo (en fait, trois photos individuelles du groupe réunies en un montage) qui marque une première fois, pour Crimso : première pochette d'album avec le groupe dessus au recto, un groupe restreint ici à Robert Fripp (guitare, mellotron, composition, leadership), John Wetton (basse, chant) et Bill Bruford (batterie). Ici, de gauche à droite, Wetton, Bruford, Fripp. Participent, en invités, David Cross (violon), Ian McDonald et Mel Collins (saxophones), qui ont tous fait partie du groupe à un moment donné, ainsi que Mark Charig (cornet) et Robin Miller (hautbois). Red est le dernier album du groupe avant leur retour en 1981 (Discipline). Au moment de la sortie de ce disque concluant la trilogie métallique commençée par Larks' Tongues In Aspic et poursuivie par Starless And Bible Black, le groupe se sépare, et selon eux, c'est définitif. Le chant du cygne avant le retour du Roi en 1981, ce que tout le monde espérait sans vraiment s'y attendre. Red, en 5 titres, c'est ça :

Red : Instrumental saisissant qui, en 6,20 minutes, se pose là comme étant le morceau le plus heavy du groupe, du mois à l'époque (par la suite, sur des albums tels que THRAK ou The ConstruKction Of Light, se trouveront des morceaux au moins aussi violents). Red est une bombe, une décharge électrique. A l'écoute de ce morceau infernal et magnifique, impossible de ne pas penser à l'illustration du verso de pochette, montrant un VUmètre dont l'aiguille est totalement à droite, dans le rouge (et sous le numéro 7, car Red est le septième opus studio du Cramoisi), autrement dit, al limite. Fripp en forme, batterie thermonucléaire, basse vrombissante, ambiance crépusculaire, Red est grandiose.

Fallen Angel : En 6 minutes tout rond, Fallen Angel est le morceau le plus court de l'album, et la première chanson de l'abum, aussi. Si John Wetton était moyennement convaincant en chanteur sur Larks' Tongues In Aspic (il manquait de sûreté, mais bon, ça allait quand même, hein) et un peu meilleur sur Starless And Bible Black (mais il ne chantait pas beaucoup dessus), sur Red, rien à dire, il s'impose totalement. Chanson triste comme une nuit de noces sans cul, Fallen Angel parle d'un jeune homme embrigadé dans les Hell's Angels et se faisant tuer, au cours d'une bagarre, quasiment sous les yeux de son frère. L'histoire d'un ange déchu... Avec cette chanson déchirante, sombre, parfois violente, Crimso invente le grunge, quoi qu'on en dise. Oui, Red est, au final, plus un disque de proto-grunge (Kurt Cobain, il me semble, adorait cet album) que de rock progressif ou de hard-rock progressif !

One More Red Nightmare : 7,05 minutes pour achever la face A (amusant : mis à part pour les deux premiers morceaux, les durées des morceaux de Red vont à chaque fois en s'accroissant), et le moins que l'on puisse dire, c'est que ce One More Red Nightmare aux paroles, il me semble, signées Wetton (en tout cas, le morceau est crédité à Fripp et Wetton ; le parolier du groupe, Richard Palmer-James, crédité pour Fallen Angel et Starless, ne l'est pas ici, chose unique pour une chanson du groupe depuis l'entrée de Palmer-James en 1973), ce morceau, donc, est contesté. Pour certains des fans, c'est un des meilleurs morceaux de l'album, qui ne contient dans ce cas aucun mauvais titre, et pour d'autres, One More Red Nightmare est mineur, le moins bon ici, même un des moins bons morceaux du groupe de 1969 à 1974. D'autres, enfin, pensent que si ce morceau n'est pas le sommet de Red ou du groupe, il est quand même excellent, et je pense comme eux. Les paroles sont un peu moyennes, le riff est beaucoup trop proche de celui du Smoke On The Water de Deep Purple, mais ne serait-ce que pour ce long solo final, sans oublier les saxophones de Collins et McDonald (ce dernier a fait partie de Crimso pour le premier album uniquement) et l'ambiance crépusculaire, One More Red Nightmare est franchement excellent et n'est absolument pas à négliger !

Providence : La face A s'ouvrait sur un instrumental, et la face B aussi. Providence, 8,10 minutes, est donc un instrumental, dont le titre est aussi celui d'une ville du Rhode Island. Est-ce un morceau live enregistré à un concert à Providence, et dont les applaudissement furent virés ? Probable. En tout cas, sur le coffret long-box (depuis deux éditions double-CD) The Great Deceiver, Live 1973/1974, qui est immense, on a des extraits de concert à Providence, et parmi ces morceaux, une improvisation appelée Improv. - Providence, pas pareille que celle de Red, mais on n'en est pas loin. Sinon, c'est un peu comme les improvisations du style The Talking Drum ou Starless And Bible Black, ici, à savoir une mise sous tension de l'auditeur, avec guitare discrète et écorchée vive, ambiance oppressante, lourde de sens, et violon (David Cross) parfait. On a toujours l'impression que la tension va baisser, que la musique, comme dans Fracture, va exploser, mais, sur Providence, ça n'arrivera pas, autant le dire tout de suite. Une improvisation absolument immense.

Starless : Et le dernier morceau de l'album, chanté, est aussi le plus long, avec 12,18 minutes au compteur. Starless est juste parfait. Contenant le titre du précédent album dans ses paroles (Starless And Bible Black), ce morceau est baigné dans un océan de mellotron absolument sublime, c'est la première fois depuis Islands (1971) que cet instrument est vraiment réutilisé dans le groupe. Le chant de Wetton est posé, lent, magistral et déchirant, les paroles sont noires et tristes, l'ambiance globale est admirable, avec cette tension quasi-permanente durant tout le morceau. Que dire face à Starless ? C'est le morceau le plus long de Red, mais j'ai bien peur que ça soit le paragraphe le plus court de l'article (en fait, non, ah ah ah). Car je ne vois vraiment pas quoi dire qui ne serait pas rempli de clichés. Cet ultime morceau est dans la légende crimsonienne, un sommet absolu, à écouter de toute urgence.

 Bref, tout ça pour dire à quel point Red est un disque fantastique, malgré son côté très très noir et désespéré, et même s'il est, aussi, moins grandiose que les deux précédents albums studios du groupe. En fait, avec ce disque, il y à comme une sorte de stase, pour Crimso. à où le groupe évoluait, progressait (normal, rock progressif) entre chaque album, avec Red, rien, King Crimson ne fait que mélanger le progressif métallique de Larks' Tongues In Aspic avec l'expérimental malsain de Starless And Bible Black. Bon, le résultat, très très proche du heavy-metal par moments, est fantastique, mais Red n'innove en rien par rapport aux deux précédents opus. En plus, il est largement plus court, 40 minutes quasiment tout rond (39,59 minutes) comparé aux 46 minutes des deux précédents opus, même si, ça, c'est un détail. Au final, cet album est grandiose, puissant, même si j'aurais préféré, sans doute, un peu de folie en plus par rapport aux précédents albums, dont il n'est qu'une sorte de fils bâtard, de mélange, de résumé. Mais en tant que tel, Red est indispensable quand même.