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Attention, sommet absolu pour ce nouveau Track-by-track (le 127ème). C'est le meilleur album de Marvin Gaye et un des sommets de la soul music. Sorti en 1971 sur le label cultissime Motown, sous une pochette admirable représentant Marvin, pharaonique, en imper sous la pluie dans un jardin, cet album est aussi et surtout un des chefs d'oeuvre absolus de l'histoire de la musique enregistrée, un disque, pourtant, fait dans la douleur et ayant eu quelques légers soucis à sa fin d'enregistrement (remixage intempestif du patron de la Motown, Berry Gordy, qui trouvait le mix de Gaye pas assez commercial - heureusement, le CD, dans sa réédition DeLuxe, offre les deux mixes de l'album). Cet album, qui dure 35 minutes pour 9 titres, et que voici, c'est bien entendu What's Going On :

What's Going On : Sublime chanson qui a subi un léger coup du sort pendant l'enregistrement (mais ce bug a été conservé au final et rend le morceau plus réussi, finalement) : la voix de Gaye a été mixée en double, en écho, ce qui n'était pas prévu à la base. Chanson imparable, rien à dire, What's Going On, qui ouvre à merveille l'album du même nom, fait partie de ces chansons contre lesquelles le temps ne peut rien faire. Sauf les bonifier. Devant une telle merveille, qui critique cependant vertement les dérives de notre société (Gaye, dans le titre et le refrain, s'interroge d'ailleurs, mais que se passe-t-il ? ), on ne peut rien dire.

What's Happening Brother : Le frangin de Marvin était un soldat, un Marine, embarqué dans le conflit vietnamien, et What's Happening Brother, qui fait un peu penser à What's Going On par moments (et possède une ambiance admirable, des orchestrations et choeurs de toute beauté) est une chanson qui parle de lui, parle à lui, en abordant un sujet alors inédit pour une chanson Motown : la soul. Comme Philippe Manoeuvre l'a dit en abordant, il y à longtemps, ce disque dans la "Discothèque Idéale" de Rock'n'Folk, le fait qu'un chanteur estampillé Motown se mette à faire un album sur les dérives de notre société équivaudrait à Astérix dénonçant la pédophilie dans un de ses albums. C'est de l'inédit total, hors normes. La chanson, courte (moins de 3 minutes), est immédiatement culte.

Flyin' High (In The Friendly Sky) : Gaye n'épargne rien, pas même lui-même. Dans cette chanson à l'ambiance aussi planante et aérienne que son titre ('je vole haut, dans le ciel amical'), il parle de ses problèmes d'addiction aux drogues. La chanson est sublime, aérienne, comme je l'ai dit, les arrangements de David Van De Pitte sont juste sublimes, et les paroles, cruellement vraies (I know I'm hooked, my friend). Je ne sais pas ce qui est le plus marquant ici : les paroles crues et sublimes, les arrangements planants, le chant de Gaye ? L'ensemble ? Quoi qu'il en soit, un autre sommet pour ce fantastique album.

Save The Children : Les enfant sont les premières victimes de tout : de la guerre, de la misère, des violences, etc... Chanson éminemment engagée, bénéficiant d'une interprétation juste époustouflante, à moitié en chant et à moitié en spoken-word (deux canaux auditifs permettent d'entendre Gaye prononcer les paroles d'une voix solennelle et les chanter, en même temps), Save The Children est absolument magnifique, même si un peu plombante (évidemment, ce n'est pas un sujet gai du tout...). Une montée en puissance admirable qui se fond à merveille dans le court morceau suivant, suite logique de tout cet engagement.

God Is Love : Chanson la plus courte de l'album, 1,40 minute, mais pendant ce court délai, Gaye nous offre une merveille absolue, rien à dire. God Is Love mérite bien son titre, en plus. Ici, Gaye, après avoir parlé de la société, de la guerre, de la drogue et des enfants, parle de Dieu, il était très croyant. La chanson est admirable, même si elle passe trop vite (au fait, les morceaux de la première face, et surtout de Save The Children à Mercy Mercy Me (The Ecology), sont imbriquées les unes aux autres), et on ne saurait mettre en doute la sincérité de Gaye quand il l'interprète. Sublime chant d'espoir.

Mercy Mercy Me (The Ecology) : Une des premières fois, si ce n'est la première, qu'on utilise le mot 'ecology' dans un titre de chanson (mais à aucun moment Marvin Gaye ne le prononce dans les paroles). Achevant la face A, laquelle est largement plus longue que la B (la face B ne fait que 16 minutes contre 19-20 minutes pour la A, ça fait un peu bizarrement agencé, mais bon...), Mercy Mercy Me (The Ecology) est une merveille de plus, cultissime, une des trois chansons les plus connues de l'album avec la chanson-titre etInner City Blues (Make Me Wanna Holler). Tout est parfait, ici, entre les arrangements luxuriants et le chant engagé et magnifique de Gaye. Sublime, et ça donne furieusement envie de retourner le vinyle ! 

Right On : La chanson ouvrant la face B est la plus longue de l'album, de loin : Right On, charge féroce, bien que musicalement assez calme (enfin, en majeure partie), chanson dénonçant les inégalités sociales, dure 7,20 minutes. Le Men Of Good Fortune de Gaye, avec deux ans d'avance que la chanson de Lou Reed cependant. Dans le genre 'engagement', cette chanson met le paquet ! J'ai cependant toujours trouvé qu'elle était trop longue, je pense que deux minutes de moins aurait été parfait (mais, dans ce cas, il aurait fallu rallonger une ou deux chansons pour ne pas que l'écart de durée entre les deux faces soit trop marqué). Right On n'en demeure pas moins superbe, un peu longue, mais superbe !

Wholy Holy : Après une telle série de chansons engagées, rien de tel qu'un peu de répit, de douceur, afin d'entamer avec sérénité la dernière chanson de l'album, qui suit après. Wholy Holy est une chanson douce, calme, sobre, une chanson religieuse qui semble demander pardon à Dieu (Gaye était un pasteur, donc, dire qu'il était croyant est un peu un pléonasme) pour les diverses dérives que Gaye à étalées sur ces précédentes chanson. Courte (3 minutes), la chanson est sublime, même si elle est moins marquante que la suivante et que les précédentes. La moins bonne ? Sûrement pas, il n'y à aucune chanson moins bonne que les autres ici. Mais la moins facile à aimer du premier coup. N'empêche, c'est sublime.

Inner City Blues (Make Me Wanna Holler) : Et le final, chanson insensée, grandiose, qui, en un peu plus de 5 minutes, nous catapulte dans le ghetto, avec tout ce qui s'ensuit. Inner City Blues (Make Me Wanna Holler) est un des sommets absolus de la carrière de Gaye, pourtant remplie de classiques (Sexual Healing, Let's Get It On, I Want You, I Heard It Through The Grapevine, tout What's Going On). En guise de conclusion, ce morceau remplit parfaitement son office, c'est une chanson engagée mais sobre, interprétée à la perfection. Ma préférée de l'album, bar none !

Au final, cette collection de chansons engagées (un vrai séisme dans le monde Motown, alors que les artistes Motown, à l'époque, se devaient, commerce oblige, de faire des ritournelles courtes et légères comme des bulles de savon pour plaire aux masses), parlant de la guerre, de la came, des inégalités sociales, de la violence, de la violence faite aux enfants, de la misère, de l'écologie, de Dieu, de Gaye lui-même qui ne s'est pas épargné, tout le disque est un sommet absolu qui, avec sa production inoubliable (orchestrations de David Van De Pitte) et ses textes qui ne le sont pas moins, s'impose vraiment comme un inestimable trésor. Indispensable.