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Pour ce nouveau volet des Track-by-track, un disque qui me tient à coeur, un de mes préférés de King Crimson, mais un disque, aussi, assez controversé, que certains fans du groupe (et de rock progressif) estiment être un des moins bons de Crimso : Islands, sorti en 1971. Sorti sous une pochette représentant la nébuleuse Triffide (une pochette astronomique très belle, mais en inadéquation avec le titre de l'abum !), Islands marque l'entrée, dans le groupe, de nouveaux musiciens, car, entre 1969 et 1972, King Crimson a été très instable, niveau personnel. Ici, c'est Boz Burrell (chant, basse) et Ian Wallace (batterie) qui sont les nouveaux arrivants. Mel Collins (flûte, saxophone, choeurs) et Robert Fripp (guitare, claviers, leader du groupe) restent. Pour Fripp, logique, c'est son groupe. Islands marque aussi la dernière participation du parolier Peter Sinfield, qui partira après l'album. En plu, Boz, Collins et Wallace quitteront aussi le groupe au moment de la sortie du live Earthbound (1972), Crimso splittera encore, mais trouvera, dès la fin de 1972 et jusqu'à 1974, un semblant de cohésion avec un groupe reformé (la trilogie métallique Larks' Tongues In Aspic/Starless And Bible Black/Red)... Mais revenons à Islands, le dernier album 'soft' du groupe :

Formentera Lady : Si on excepte le morceau-titre dans l'édition CD (car il possède une petite particularité le rendant plus long que sur le vinyle), Formentera Lady, avec ses 10 minutes, est le morceau le plus long de l'album. Et c'est aussi un des plus envoûtants de la discographie du Roi Cramoisi, autant le dire tout de suite. Pour les incultes, Formentera est une des îles des Baléares, au large de l'Espagne, non loin de Majorque, Ibiza ou Minorque. Peter Sinfield, parolier du groupe, a vraisemblablement du s'y rendre et ça lui a inspiré cette superbe chanson rythmée par un orchestre de cordes discret, une ligne de basse entêtante et minimaliste, et des vocalises superbes (dans le final) de la soprano Paulina Lucas, invitée. Le chant de Boz est calme, posé, sobre, parfois trop bas pour être toujours bien audible. Malgré sa longueur, ce morceau est parfait de bout en bout.

The Sailor's Tale : Suite directe de Formentera Lady, The Sailor's Tale, 7 minutes, est un instrumental bluffant qui démarre là où le précédent morceau se finit. Unique morceau de l'album à se trouver sur le live Earthbound sorti en 1972 et capté (dans des conditions assez pitoyables, le son du live étant à chier) au cours de concerts de la tournée de Islands, cet instrumental permet à Fripp de nous offrir quelques giclées de sa guitare électrique, son si fameux jeu 'écorché', agressif, violent. C'est, avec un passage de The Letters, le seul moment de l'album permettant à Fripp de faire des ambiances oppressantes, agressives (la chanson ouvrant la face B, Ladies Of The Road, est très rock, mais pas agressive musicalement parlant). Durant tout le morceau, on s'imagine parfaitement à bord d'un bateau, au cours d'une tempête ! Absolument magistral.

The Letters : Une chanson assez sinistre sur une histoire d'adultère se finissant mal, on apprend le retournement final (la femme trompée tue son mari et dit à l'amante de son mari 'je vous le laisse, j'ai pris ma dose de chair mortelle, prenez le reste') et en général le sujet de la chanson par le biais de deux lettres envoyées par les deux femmes. Ambiance assez victorienne, ça fait très 'old school', mais c'est magnifique. Encore une fois, Fripp se permet quelques notes assez stridentes, violentes, oppressantes, et même Boz Burrell se met à brailler à un moment donné. Sinon, le morceau est sublime, triste (glauque, même), mais il achève bien la face A.

Ladies Of The Road : Dans le livret de la réédition CD (pas la plus récente, mais celle de 2004, même si c'est possible que ça se trouve aussi dans le livret de la réédition la plus récente, de 2010) se trouvent des coupures de presse, comme pour les autres livrets des rééditions des albums du groupe (excellents livrets, d'ailleurs). On y trouve, concernant cette chanson ouvrant la face B, une coupure de presse de l'époque disant que Fripp parlait de Ladies Of The Road, chanson très très machiste sur les groupies, comme d'une réussite, la plus belle chose jamais faite par le groupe. Pour être franc avec vous, je pense, pour ma part, totalement le contraire. Enfin, je pense que cette chanson, un poil longuette (5,30 minutes environ) est la moins bonne de l'album (et la seule à ne pas être sur le même ton 'zen', aussi), et qu'elle ne mérite pas autant d'éloges de la part de Fripp, le même Fripp qui dit détester Lizard parce qu'il n'en a pas eu le contrôle total ! Une chanson sympathique, mais mineure, pour moi. Le refrain est sublime, c'est vrai !

Prelude : Song Of The Gulls : Intouchable joyau, un instrumental de 4 petites minutes et des poussières qui semble singer (ou rendre hommage à) Igor Stravinsky. Prelude : Song Of The Gulls, morceau le plus atypique de l'album (et du groupe ?) est en effet de la pure musique de chambre, rien d'autre. Pas de guitare, de basse, de batterie, de claviers, de cuivres, rien qu'un orchestre de cordes, symphonique. C'est juste sublime, ça donne même limite envie de pleurer tellement c'est beau... J'ai du ma à en parler, il faut écouter, c'est superbe !

Islands : Magnifique morceau qui a la particularité de s'achever par deux minutes de bonus audio assez étrange. Le morceau en lui-même fait dans les 9,30 minutes (en tout cas, moins de 10 minutes), mais il s'achève presque à 12 minutes. Le temps restant est constitué d'une sorte de chute de studio, on entend Fripp et d'autres gens en train de parler, de tester des instruments, avec pas mal de silence aussi. Ce petit passage rallongeant la durée de l'album ne se trouvait pas sur le vinyle, par ailleurs ! Mis à part ça, Islands est une pure merveille mélancolique, baignée d'une partition inoubliable de trompette, ou plutôt de cornette (de Mark Charig). Le chant de Boz est, comme pour le reste de l'album excepté Ladies Of The Road, magnifique et sobre, relaxant, calme, posé. Paroles sublimissimes. Bien que très long, Islands est un vrai sommet jamais ennuyeux !

Au final, que dire ? Parois très proche de la musique de chambre, totalement relaxant mis à part une chanson assez rock en ouverture de la face B et un passage plutôt stressant sur The Sailor's Tale, Islands est un disque zen, radicalement opposé au précédent opus du groupe, le très complexe Lizard. Pour moi, c'est une réussite absolue, même si, c'est vrai, Crimso innove peu ici. Et, comme toujours (et pour la dernière fois, d'ailleurs), on a du mal, parfois, à entendre le chant de Boz (comme, avant, de Gordon Haskell, ou de Greg Lake), qui chante souvent très doucement, voix basse, comme s'il murmurait. Ca, c'est chiant. Mais dans l'ensemble, ce disque à écouter les yeux fermés, allongé sur son pieu ou son divan, est une réussite dans la catégorie 'relaxation/zen', même si King Crimson n'est pas à proprement parler un groupe habitué à ce genre de musique. C'est à part, encore une fois, radicalement différent du disque précédent (et des suivants !), mais ce n'est pas pour ça que c'est mauvais, bien au contraire. Oui, pour moi, cet album est un sommet de plus pour le groupe, un disque cruellement sous-estimé parfois (souvent, en fait) !