6

Pour ce nouveau Track-by-track, un de mes trois albums préférés du Floyd (les deux autres, Ummagumma et A Saucerful Of Secrets, ont déjà été abordés ici), sorti en 1969, leur troisième album, j'ai nommé More. Cet album est aussi et surtout la musique du film du même nom, de Barbet Schroeder (le groupe, en 1972, fera la musique d'un autre de ses films, La Vallée, sous le nom de Obscured By Clouds), un film ultime sur la drogue et ses ravages. Un film culte. L'album est également culte, et se dire que le groupe l'a composé en visionnant le film, et en l'espace d'une semaine, en dit long sur la créativité du groupe : c'est incroyable de se dire qu'un tel chef d'oeuvre de rock psychédélique ait été fait en si peu de temps ! L'album, en 13 titres (pour 45 minutes), le voici :

Cirrus Minor : J'ai longtemps cru que c'était Roger Waters (par ailleurs auteur unique du morceau) qui interprétait ce titre, mais il s'agit en fait de David Gilmour (c'est pareil pour The Nile SongCymbaline et Ibiza Bar, c'est Gilmour aussi qui chante). Intro lente, on y entend des pépiements d'oiseaux, nombreux, et une guitare acoustique qui, lentement, arrive. Le chant de Gilmour est lent, morne, accompagné de la guitare et d'un orgue Farsifa très très envoûtant, hypnotique, l'effet est totalement lysergique. Une sorte de mélodie gothique, très planante, un des sommets de l'album, apparaissant dans le film dans une scène où Stefan (Klaus Grünberg, le personnage principal) est en plein trip d'héroïne, avachi contre le mur extérieur de la petite maison qu'il habite, dans les collines d'Ibiza... Effet hallucinogène assuré, et morceau juste puissant.

The Nile Song : Une pure tuerie hard-rock, limite grunge en fait, chantée (non : hurlée !!!) par Gilmour, et dont Ibiza Bar, morceau situé plus loin sur l'album, semble être un calque plus 'apaisé'.  Le moins que l'on puisse dire, c'est que The Nile Song, qui apparaît dans une scène de soirée hippie dans un appartement branché parisien, est un des morceaux les plus violents du groupe avec Young Lust (The Wall, 1979) et Not Now John (The Final Cut, 1983). Guitare saturée, chant braillé, rythmique  ahurissante, aucun répit, ce morceau détonne totalement, surtout après un morceau aussi envoûtant et lent que Cirrus Minor (et le morceau qui suit est comme Cirrus Minor, lent et envoûtant) !

Crying Song : Une splendeur planante, sobre, calme, hypnotique, chantée par Waters (avec un peu Gilmour), aux paroles très répétitives, mais à la mélodie on ne peut plus admirable (superbe et court solo de guitare en final, ambiance lyergique et planante tout du long. Crying Song apparaît à peu près en même temps que More Blues, du moins dans mon souvenir sonore du film, c'est à dire, dans une scène de tension conjugale et camée, dans la piaule du couple, à Ibiza. Dans le film, le morceau est assez mal employé, mal utilisé, pas par rapport à la scène utilisée, mais on l'entend très peu. Dommage, il est superbe !

Up The Khyber : Instrumental, le premier de l'album (il y en aura d'autres !), au titre assez éloquent, car faisant allusion à la passe de Khyber, en Afghanistan (frontière avec le Pakistan), espace utilisé notamment par les passeurs de drogue faisant le transport entre les deux pays. Mais la passe de Khyber, évidemment, n'est pas connue que pour ça ! Seulement, vu le sujet du film, c'est assez parlant... Ce morceau est assez étrange, on a des nappes de piano free d'un côté, et une batterie syncopée de l'autre, le morceau est d'ailleurs signé Mason et Wright. Dans la pièce The Man And The Journey, pièce musicale live du groupe jamais mise sur album, ce morceau existe sous un autre titre, Doing It, et dans une version un peu différente. Si mes souvenirs sont bons, ce morceau apparaît juste après Crying Song, ou juste avant, dans la même scène (voir plus haut). J'adore ce court (2,10 minutes) morceau !

Green Is The Colour : Sublime chanson contenant un peu de flûte jouée par Lynette Mason, femme de Nick Mason, et apparaissant, dans le film, dans une scène assez bucolique, Stefan et Estelle dansant langoureusement dans la cour de leur petite maison d'Ibiza. Une scène gentille, calme, douce, à mille lieues d'autres séquences plus tendues ou choquantes. La chanson est acoustique (superbe solo de piano en final), chantée par Gilmour, on pense à Fat Old Sun (album Atom Heart Mother, 1970), que le groupe fera par la suite. C'est sublime.

Cymbaline : J'ai longtemps cru que Waters chantait, mais c'est bel et bien Gilmour (n'empêche, c'est Waters qui l'a écrite, comme la chanson précédente). Présente dans le film dans une version un peu différente mais aussi chantée par Gilmour (je n'ai jamais hésité, pour la version du film, à reconnaître Gilmour, c'est plus évident dans le film), Cymbaline, chanson on ne peut plus enivrante et hypnotique se finissant sur un long et grandiose solo d'orgue, est planante, mais aussi un peu oppressante. Elle apparaît, dans le film, dans une scène située dans la chambre d'hôtel parisienne d'Estelle, et scelle la rencontre entre les deux personnages (Estelle et Stefan), qui se roulent un burrito pétard avant de coucher ensemble. Après cette scène assez cruciale, le film part pour Ibiza, et cette scène est donc un tournant. La chanson, elle aussi, est juste inoubliable.

Party Sequence : 1 minute de percussions et une petite flûte irlandaise jouée par Lynette, la femme de Nick Mason (batteur et percussionniste). Ni Gilmour, ni Wright, ni Waters sur cet instrumental achevant la première face, et composé par le groupe, malgré le fait que seul Mason et sa femme joue dessus ! Dans le film, le croirez-vous (oh si, vous allez le croire), Party Sequence, un peu différent (plus long et étendu), apparaît dans une séquence de fête hippie à Ibiza, scène remarquable par ailleurs. En tant que tel, le morceau n'est pas extraordinaire (1 minute, bongos et flûte, thème sympa mais peu original), mais c'est agréable.

Main Theme : Ouvrant la face B, Main Theme ouvre aussi le film, comme son titre l'indique. Etrange de ne pas avoir mis ce morceau en ouverture d'album ! Enfin bref... Morceau plutôt long, il dure 5,20 minutes, et il est assez étrange. Il démarre assez bizarrement, mélodie oppressante, flippante (un passage de Quicksilver lui ressemble), synthétiseur de Wright, puis le morceau passe à un ton plus rock, entre basse gironde de Waters, batterie solide et guitare bluesy (le thème guitaristique de ce morceau sera plus ou moins repris dans Dramatic Theme). Composé par le groupe, Main Theme est une réussite absolue qui apparaît donc dans le générique de début du film, au cours duquel on voit Stefan faire de l'autostop par un temps de merde (normal, la scène se passe en France). Un morceau comme celui-ci, on ne s'en lasse pas !

Ibiza Bar : Bizarre, mais vrai : dans le film, ce morceau illustre une scène de bar (jusque là, au vu du titre de la chanson, ça va), mais un bar situé... à Paris ! C'est un des tous premiers morceaux, après le Main Theme, à être dans le film, chronologiquement. Au vu du titre, on aurait plus vu Ibiza Bar, morceau très rock faisant vraiment penser à The Nile Song, dans une scène située dans un bar d'Ibiza, surtout que More se passe quasi-intégralement sur cette superbe île espagnole ! Enfin, bref, passons... Sinon, très rock, limite hard-rock en fait, ce morceau est peu original (car il ressemble trop à The Nile Song, qui est meilleur), mais il n'en demeure pas moins très sympathique. Chant de Gilmour, et morceau signé du groupe en entier.

More Blues : Un morceau qui mérite bien son titre, car c'est tout simplement un blues. Instrumental assez court (2,10 minutes), il apparaît dans la dernière partie de l'album, dans une courte scène où Stefan est avachi dans sa piaule, une scène assez tendue entre lui et Estelle, tous deux devenus deux camés en manque et en crise. Ecrit par le groupe, mais interprété surtout par Gilmour, qui joue à merveille ici, More Blues est, donc, un blues, un des rarissimes blues du groupe, et en tant que tel, c'est remarquable.

Quicksilver : Existant aussi, dans une forme plus courte (cette version de More - Soundtrack dure 7,15 minutes et est le morceau le plus long de l'album), et sous un autre titre (Sleep), dans la pièce musicale The Man And The Journey que le groupe a joué live durant cette période (mais n'a jamais placé en album), Quicksilver est un instrumental très planant et limite silencieux, sur lequel on entend en majeure partie les claviers du regretté Rick Wright (ainsi que des percussions du type gong, et un peu de guitare). Le morceau est hypnotique, il apparaît d'ailleurs, à quelques reprises, dans le film, dans des passages où le couple Stefan/Estelle (Estelle est jouée par Mimsy Farmer, j'ai déjà donné le nom de l'acteur jouant Stefan) se came et délire. Pour moi, un des sommets de l'album, mais il faut bien s'accrocher, car c'est long et souvent peu musical (il faut tendre l'oreille, ne pas hésiter à monter le son, car c'est assez silencieux parfois). Excellent !

A Spanish Piece : Morceau de 1 minutes, assez idiot et inutile, dans lequel on entend une guitare très hispanique, mariachi, et des percussions, ainsi que des vocalises en arrière-plan, en espagnol et anglais, avec un accent hispanique caricatural (on y parle d'un certain Manuel, de tequila, etc...). Ca passe vite, ça apparaît, dans mes souvenirs, très brièvement (sans les voix), dans une scène d'hôtel à Ibiza, et c'est franchement inutile et stupide. Un mauvais titre, assurément, entièrement signé Gilmour (je ne sais pas si c'est lui qui fait les voix, je pencherais plus pour Waters...). A Spanish Piece est le ratage de l'album, mais sa courte durée n'empêche évidemment pas l'album d'être grandiose.

Dramatic Theme : Il me semble que ce morceau court (2 minutes 15) est le dernier à apparaître dans le film, quelques minutes avant la conclusion fracassante de More. C'est un instrumental franchement réussi, sur lequel la guitare de Gilmour prend la plus grande place musicale. Ca ressemble un peu à Main Theme et à More Blues, c'est, en fait, un instrumental bluesy qui instaure une ambiance assez dramatique, d'où son titre sans équivoque. Sans être le meilleur instrumental de l'album, c'est quand même excellent. 

 Bref, More - Soundtrack est un remarquable album. En tant que musique de film, ça fonctionne parfaitement (Barbet Schroeder dira même qu'il a du baisser le niveau de la musique, dans le film, car elle était si évocatrice et puissante qu'elle tuait littéralement certaines scènes), on regrettera juste que, dans le film, peu de morceaux soient présents en intégralité (mais tous se trouvent dans le film, même si ce n'est, parfois, que par segments). En tant qu'album, ça fonctionne aussi très bien, même si un disque de musique de film n'est pas fait de la même manière qu'un album traditionnel (la musique étant, ici, faite pour accompagner l'image). L'un dans l'autre, cet album est juste grandiose !