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90ème Track-by-track !! Et pour ce faire, un disque qui m'est totalement à coeur, un de mes chouchous personnels absolus : Starless And Bible Black de King Crimson, sorti en 1974. C'est le deuxième album de la trilogie métallique du groupe (le premier opus est leur précédent album, de 1973, et le dernier opus, sorti en 1974 aussi, est Red). C'est un disque particulier, enregistré en majeure partie live, mais complété avec des morceaux enregistrés en studio. De plus, les morceaux live, tous instrumentaux sauf un (The Night Watch), ont été remodelés en studio (plus précisément, on leur a effacé les applaudissements et bruits de foule, et on a rajouté un passage fait en studio sur deux titres). Pour cette raison, l'album est connement estimé, par certains fans, comme bancal, tandis que d'autres estiment que c'est un des sommets, voire le sommet, de Crimso. Je suis de l'avis des seconds. Il faut dire que les 46 minutes de cet album (à quelques secondes près, il fait la même durée que Larks' Tongues In Aspic, le précédent opus de King Crimson !) sont intenses. Et ce disque, le voici :

The Great Deceiver : Ca démarre en fanfare, avec The Great Deceiver, morceau enregistré en studio, chanté (John Wetton, aussi bassiste, qui prend d'ailleurs plus d'assurance, au chant, que sur Larks' Tongues In Aspic), et tellement important, pour le groupe, que leur coffret longbox (depuis reconverti en deux double-CDs) live proposant des extraits de concerts de la période 1973/1974 s'appelle The Great Deceiver. Held-food faggot, burtered bride... Le chant est remarquable, voix morne, méprisante de Wetton. Fripp, en forme, offre aux auditeurs des giclées de guitare très agressives, comme à son habitude. Le morceau est court (4 minutes), se finit brutalement, et est très efficace !

Lament : Tout aussi court que The Great Deceiver, Lament est une autre réussite absolue, chantée et enregistrée en studio. Ca démarre doucement, chant posé et magnifiquement sobre de Wetton, musique calme (quoiqu'un petit peu inquiétante, on sent de la tension) et, avant tout ça, un bruit de cloches, en intro, comme celles de Big Ben. Rapidement, la musique s'intensifie, devient un peu oppressante, tendue, et tout explose. Le chant devient hystérique, la musique, violente. La chanson s'achève violemment, brutalement. Remarquable morceau qui représente bien ce qu'est l'album, au fond !

We'll Let You Know : Instrumental court (un peu moins de 4 minutes) et saisissant, le genre de truc qui vous retourne, vous chavire. Enregistré live, We'll Let You Know ('Nous vous laisserons savoir') est une pièce remarquable, sur laquelle le groupe fait preuve de son indéniable génie pour offrir des ambiances glauques et flippantes. Et sachez que, si vous commencez à prendre peur avec ce morceau, que la face B est encore plus extrémiste dans ce style (Fracture) ! L'un dans l'autre, un morceau remarquable, mais ce n'est généralement pas le plus réputé de l'album (il faut dire que la face B...).

The Night Watch : Enregistré en live mis à part la deuxième partie, qui est faite en studio, The Night Watch est une pure merveille mélancolique, sur laquelle la voix de John Wetton est tout simplement magnifique. Le morceau, il me semble, parle d'un homme, de ce qu'il éprouve à la vision du tableau de Rembrandt portant le même nom que la chanson ("La Ronde De Nuit", en français), un tableau rempli de mystère, de codes, d'énigmes. La chanson, douce, portée par une guitare lacrymale et, en même temps, écorchée (le son Fripp), est une sorte de petit répit, d'autant plus fort qu'il est suivi d'un autre répit, instrumental celui-là, Trio. Une fausse sensation de calme avant une bonne grosse tempête, un doublé de morceaux qui endort l'auditeur avant la violence sournoise de la face B...

Trio : Enregistré live, Trio est une pièce instrumentale qui mérite bien son titre, car elle a été enregistrée en trio (seul Bill Bruford, le batteur, ne participe pas aux 5,30 minutes, morceau le plus long de la face A, du titre). C'est une pièce très classique, douce, gentille, même si la première écoute peut sembler inquiétante, tant on s'attend à ce que la musique explose à un moment où à un autre (mais ce moment n'arrive jamais, on peut le dire). C'est reposant, jamais chiant malgré sa longueur, et l'alchimie entre la basse de Wetton, la guitare (ici calme) de Fripp et le violon de David Cross est parfaite. Trio est une pure merveille, un moment de douceur, de fraîcheur, une oasis au milieu de la violence et de l'oppression représentées par le reste de l'album.

The Mincer : Fin de la face A (oui, la face B ne contient que deux titres !) avec ce morceau, enregistré live mais sur lequel des paroles furent rajoutées en studio (vers la fin, on entend John Wetton déclamer, d'une voix froide et distante, froide mais quand même mélodique, un texte très court, et une fois ce texte dit, le morceau, comme la quasi totalité des morceaux de l'album, s'achève sèchement). Musicalement, c'est comme We'll Let You Know, en encore plus sombre et crépusculaire. The Mincer montre vraiment que la face A s'organise autour de six titres allant progressivement dans la perte de vitalité, une sorte de descente aux Enfers musicale, mais cela n'est rien à côté de la face B. Pour un possesseur du vinyle, et à l'époque, retourner le disque laissait présager qu'on acceptait de 'subir' encore, pour une vingtaine de minutes ou plus, un sort similaire à celui qu'on vient de 'subir' durant la face A, à savoir, se retrouver face à une musique inquiétante, lourde de sens, agressive ou oppressante. Starless And Bible Black ne prend son vrai sens qu'un vinyle, en fin de compte, car ce geste lourd de sens qu'était celui de retourner le disque, on ne l'a évidemment plus en CD !

Starless And Bible Black : Comme je viens de le dire, en vinyle, l'acte de retourner le disque est lourd de sens, et ce geste n'existe plus pour le CD. On comprend mieux ce geste lourd de sens, cette volonté de vouloir écouter le reste du disque, en écoutant le morceau-titre, instrumental enregistré en live (comme le suivant), d'une durée de 9 minutes, et franchement glaçant, glacial et oppressant. Imaginez le truc : vous venez de passer 25 minutes dans le Purgatoire, avec une musique assez froide et oppressante, et la face B, elle, vous plonge en Enfer ! Starless And Bible Black est un morceau remarquable, mais vraiment space, agressif et sournois (pas de violence réelle, juste une tension qui ne s'en va pas durant tout le morceau). Difficile d'en parler, il faut écouter !

Fracture : Et là, c'est l'Enfer qui s'ouvre sous vos pieds. 11,30 minutes, la folie pure. Fracture commence comme le précédent morceau, calmement, sournoisement, vicieusement, et, de temps à autre, un riff de guitare très très sanguinaire et malsain (ce terme, malsain, correspond parfaitement au moceau, et même au disque) survient. C'est, à chaque retour de ce riff, entre deux passages plus calmes mais toutefois très oppressants, un peu comme une plaie, une fracture, qui s'ouvre de plus en plus... Et, à 7,20 minutes (environ), la plaie éclate, le sang gicle, tout explose, violemment, dans une bronca libératrice qui, tous instruments mêlés (Cross au sommet avec son violon), renverse la vapeur pour permettre à l'auditeur de souffler. Mais après toute la tension accumulée au cours de l'album, c'est peu dire que même cette explosion libératrice finale est pleine de peurs, de tension. Le morceau (et l'album) se finit sur une dernière note malsaine, qui donne cependant totalement envie de remettre ça, masos que nous sommes. Le meilleur morceau instrumental (et morceau tout court) du groupe.

 Au final, Starless And Bible Black est un sommet. Un disque très difficile d'accès, il faut plusieurs écoutes (4 ou 5) pour arriver à pleinement l'apprécier. Sachez cependant que c'est typiquement le genre de disque qui reste incontrôlable et qui vous révèlera toujours quelque chose, on ne peut pas dire de ce disque qu'on le connaît par coeur et qu'on s'en est lassé. Si, au bout de 5 écoutes espacées, vous n'arrivez toujours pas à apprécier, alors c'est que Starless And Bible Black n'est pas vraiment fait pour vous. Non pas que l'album se mérite, car je ne vais pas jouer l'élitiste ici. Mais c'est vraiment un disque complexe et spécial (et magnifique, mais je pense déjà l'avoir dit) ! Bref, bon courage, les newcomers !