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Disque admirable, fantastique, sensationnel, pour ce nouveau Track-by-track, le 86ème de la série : Horses, premier album de Patti Smith, sorti en 1975, produit par John Cale, un des albums ayant considérablement influencé sur la future scène punk (bref, un disque de rock protopunk). Mais c'est aussi un intense albums de poésie rock, un disque intellectuel, recherché. Et, en même temps, très efficace. Entourée de son Band (Lenny Kaye : guitare, Ivan Kral : guitare et basse, Jay Dee Dougherty : batterie, Richrd Sohl : piano), Patti Smith, immortalisée sur la pochette par la photo de Robert Mapplethorpe (qui fut son petit ami de l'époque), offre ici 8 titres magnifiques, que voici :

Gloria (Gloria In Excelcis Deo) : Jesus dies for somebody's sins, but not mine... ('Jésus est mort pour les péchés de quelqu'un, mais pas pour les miens'). Sur une ligne de piano minimaliste et entêtante, la chanson démarre par un long poème de Patti, lentement agrémenté du reste du groupe (guitare, basse, puis batterie). La chanson dérive lentement vers une reprise d'un standard rock des années 60, chanson britannique des Them, Gloria (G, L, O, R, I, A, G-L-O-R-I-A, Gloooooooria, G-L-O-R-I-A, Gloooooooria), reprise admirable, énergique, limite punk, et se fondant parfaitement dans la première partie poétique de la chanson. En tout, quasiment 6 minutes au Paradis, et ce n'est que le début du disque (mais quelle intro !!) !

Redondo Beach : Un petit peu de reggae ne fait de mal à personne (d'ailleurs, ça me fait penser qu'il faudrait que j'aborde un disque de Bob Marley dans cette rubrique). Redondo Beach est une gentille chanson reggae/rock, bien sympathique, rythme chaloupé et choeurs parfaits, chant du même tonneau. Soyons honnêtes, ce n'est pas la meilleure chanson de l'album, c'est même la moins exceptionnelle (surtout, elle est coincée entre deux chef d'oeuvres), mais elle n'en demeure pas moins très sympa et bien foutue. A l'évidence, Patti se démerde bien en reggar, même si elle ne fera plus d'autres chansons aussi typées que celle-ci.

Birdland : 9 minutes magistrales, basées sur un livre de Peter Reich, A Book Of Dreams, livre parlant de la quête de Reich pour retrouver l'âme de son père décédé, Wilhelm (psychiatre autrichien mort en 1957 aux USA, mort en prison alors qu'il s'y trouvait pour outrage à la Cour). Lente, avec peu de musique derrière (piano, guitare), cette chanson est touchante et bluffante, Patti la chante comme un chamane déclamerait ses prières rituelles. D'ailleurs, le final est très chamanique, étonnant. On sent diverses influences, autres que Reich, sur ce titre, comme Rimbaud, Verlaine, tous les poètes français, dont Patti était amatrice, mais aussi Ginsberg, Burroughs, la Beat Generation. 9 minutes, certes, et c'est donc long, mais pas longuet. Un autre morceau de l'album aussi fera cette durée, et si je préfère cet autre morceau, Birdland n'en demeure pas moins époustouflant, absolument époustouflant.

Free Money : Immense. Tout simplement immense. Mieux, même : IMMENSE (je peux l'écrire encore plus gros, mais ça fera con, donc je me retiens). Free Money est une de mes cinq chansons préférées de Patti avec Dancing Barefoot, Pissing In A River, Poppies et Because The Night, une chanson parfaite, tout simplement parfaite. Mieux, même : PARFAITE (promis, j'arrête). Où comment passer de la douceur absolue du début à la furie toute aussi absolue du final, en quelques secondes, sans que ça paraisse forcé, sans que ça fasse grotesque. On ne sent tout simplement pas cette montée en puissance, au départ, tant tout ça paraît naturel. Et puis, arrive le moment où on sait que ça va péter à la fin, et là, on touche au sublime. Magnifiques choeurs, final dantesque, Patti qui chante comme une déesse des paroles assez remarquables sur la misère et le pognon... Légendaire.

Kimberly : Chanson admirable ouvrant la face B, une ode de Patti à sa petite soeur. Une chanson fantastique, qui n'a aucun défaut. Tout y est parfait, de son intro (quel riff de basse ! Bravo, Ivan !) au phrasé de Patti, en passant par les refrains (Little sister the sky is fallin'/I don't mind, I don't mind...) et ce final sublime. Kimberly est une chanson rock toute en finesse, en douceur, en apaisement. C'est, tout simplement, beau comme un coeur.

Break It Up : Morceau très rock et enlevé, pas le sommet del 'album mais franchement on ne peut plus frais, et sur lequel participe, à la guitare, Tom Verlaine, de Television (groupe de proto-punk américain ayant commencé sa carrière à peu près en même temps que Patti, mais dont le premier album ne sortira qu'en 1977). Verlaine était, à l'époque, un amant de Patti, qui l'a donc convié à participer, sur ce titre, à l'album (un autre de ses amoureux participe à une autre chanson, il paraît qu'ils auraient été en studio le même jour, et se seraient frittés...). On sent la patte Verlaine ici, indéniable (son de guitare pleurant et suraigu, sa voix dans les choeurs du refrain), dans ce Break It Up sympa comme tout !

Land (Horses/Land Of Thousand Dances/La Mer (De)) : Là, c'est l'intouchable joyau. 9 minutes et 15 secondes de pur trésor rock, en trois sous-parties (sur une seule plage audio). On peut vraiment parler de morceau culte, il inspirera une chanson aux Libertines (The Boy Looked At Johnny), aux Waterboys (A Girl Called Johnny), elle donnera à elle seule, enfin quasiment, l'envie de chanter à Courtney Love (d'accord, pour ce dernier fait, c'est pas vraiment génial, mais bon)... Suddenly...Johnny...Gets the feeling...he's been surrended by...horses, horses... Première partie, Horses, très calme, mais passant rapidement le relais à une reprise du Land Of Thousand Dances (Do the watusi, do the watusi...). Enfin, La Mer (De) est le final chamanique à la Birdland (Go Rimbaud, go Rimbaud !), et achève de faire de cette folle cavalcade un grand moment, non seulement de l'album, non seulement de la carrière de Patti, mais du rock, tout simplement. Et le morceau se fond parfaitement dans le suivant, pour couronner le tout.

Elegy : Final fantastique et en même temps on ne peut plus sobre et émouvant, que ce Elegy sur lequel joue Allen Lanier (guitariste et claviériste du groupe de hard-rock Blue Öyster Cult, et qui fut amant de Patti Smith). I just don't know what to do tonight... La voix de Patti, sur un fond de guitare pleurante, est juste admirable, le final de la chanson (qui est courte, moins de 3 minutes) file des frissons. Admirable !

 Remarquablement produit par Cale, même si Patti a beaucoup fait de son côté niveau production et qu'on parlera plus d'un disque autoproduit qu'un disque produit par Cale (ce dernier aurait été soufflé par le talent et la folie de Patti, et l'aurait laissé faire pas mal de choses, niveau production), Horses, riche en influences (Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Peter Reich, mais aussi les Them de Van Morrison et d'autres groupes rock), est un disque sensationnel. On notera que sur la réédition CD la plus classique (Arista), car il en existe une autre qui est collector, sur la plus classique réédition CD, donc, se trouve un bonus-track enregistré live, et qui assure totalement, une reprise du My Generation des Who avec Ivan Kral aux choeurs et John Cale à la basse. Une chanson parfaite qui colle bien avec l'album, même si placer une chanson après Elegy fait un peu étrange. Dans l'ensemble, même si je préfère légèrement Easter (1978), Horses est un disque inoubliable !