Z1

Pour ce...80ème Track-by-track, un disque me tenant vraiment à coeur, mon album préféré des Who, double album (toujours en CD) sorti en 1973 et totalement conceptuel (il raconte une histoire, et a même été adapté au cinéma en 1979 par Franc Roddam), j'ai nommé Quadrophenia. L'album a été écrit en totalité par Pete Townshend (guitare, claviers), et est le deuxième album-concept, ou opéra-rock, du groupe après le cultissime Tommy de 1969. Tommy était surchargé (mais quand même fantastique), Quadrophenia, bien que contenant quand même pas mal de cuivres et claviers, est plus soutenu. Plus réussi, même s'il est moins encensé par les masses populaires que Tommy. C'est avec ce disque que j'ai découvert les Qui, et rien que pour ça, c'est mon chouchou du groupe !

CD 1 :

I Am The Sea : L'histoire de Quadrophenia, c'est celle de Jimmy, un jeune Mod vivant dans le Londres des années 60, et qui a la particularité d'être atteint de quadrophrénie (maladie mentale vraisemblablement fictive, en fait une double schizophrénie, il a quatre personnalités en lui). Su fond de bruit de marée, I Am The Sea permet de découvrir, succintement, les quatre thèmes musicaux illustrant les quatre personnalités de Jimmy, quatre thèmes écrits par les quatre Who, et s'appelant Is It Me ?, Love Reign O'er Me, Bell Boy et Helpless Dancer. Pas dans cet ordre, d'ailleurs ! Ces quatre thèmes auront leurs chansons par la suite, ce I Am The Sea très court sert juste à introduire, instrumentalement, l'album.

The Real Me : Riff tueur de Townshend, et ça démarre ! Un rock bien efficace, teigneux, voix agressive de Daltrey qui nous raconte donc, à la première personne du singulier, l'histoire de Jimmy le Mod (bref, il est Jimmy). Jimmy nous raconte ici qu'il va voir son médecin (psy), sa mère, et même un homme d'Eglise, pour savoir ce qui ne va pas, putain, dans sa tête. Son médecin lui file une ordonnance, sa mère lui dit de ne pas s'en faire, que dans la famille, la dinguerie est quasiment traditionnelle, et l'homme d'Eglise lui conseille de s'en remettre à la foi, sympa le gars. Can you see the real me, can you, can you ? Une chanson bien nerveuse et efficace !

Quadrophenia : Instrumental assez long (dans les 6 minutes) et franchement remarquable, qui offre un autre condensé de certains thèmes (Is It Me ? notamment). Pas mal de synthétiseurs ici, trop sans doute au goût de certains (comme l'album en général), mais musicalement, je trouve Quadrophenia remarquable, un des meilleurs passages du double album. En général, on ne s'ennuie pas durant l'écoute de ce morceau auquel il ne manque que les paroles !

Cut My Hair : Chanson très mélancolique dans laquelle le héros se demande ce que ça va bien changer dans sa vie s'il se fait couper les cheveux, lui qui porte une veste de cuir, une tenue de zazou, de mod, et conduit une belle Vespa dans les rues de Londres. C'est Pete Townshend qui chante, et il chante magnifiquement bien ce Cut My Hair mélodique, nostalgique et un peu triste, mais au refrain assez énergique. Excellent.

The Punk And The Godfather : Le titre dit tout. Une chanson pas punk, attention, mais très nerveuse, dans le style de The Real Me, avec un Daltrey en grande forme, glapissant un texte redoutable (allusion à My Generation, fameux tube des Who, avec la phrase I'm the punk with the stutter : 'je suis le punk avec le bégaiement' - Daltrey, sur My Generation, chantait en bégayant volontairement). The Punk And The Godfather est clairement une des meilleures chansons de l'album, et même du groupe, enfin selon moi ! Ligne de basse remarquable d'Entwisle, batterie thermonucléaire, guitare en fusion... La classe ! Et la fin de la face A.

I'm One : Retour au chant pour Townshend, qui nous offre ici une autre merveille de douceur nostalgique et résignée, I'm One, magnifique (et courte) ouverture de la face B. Ce n'est pas le sommet de l'album, mais c'est franchement une très jolie petite chanson bien mélancolique et douce, on en redemanderait presque, si le ton global de l'album n'était pas plus mouvementé et rythmé que ça !

The Dirty Jobs : Excellente chanson dans laquelle Jimmy, afin de pouvoir gagner sa vie, se met à bosser, pas vraiment qu'il en a envie (dans le très copieux livret de l'album, rempli à 99% de photos faites pour l'album, on voit une photo de Jimmy soulevant des poubelles, l'air de pas aimer ce qu'il fait !), mais faut bien gagner sa vie, de l'argent, de la reconnaissance, de la maturité, etc. Il vivote de petits boulots de ci de là, prend un boulot d'éboueur (la fameuse photo), mais il a des opinions gauchistes pas vraiment du goût de ses employeurs... Une très bonne chanson, sur laquelle, selon Townshend, les cuivres symbolisent la puanteur des poubelles, environnante et omniprésente (et, donc, beaucoup de cuivres !) et, à la fin, un synthé joué par Chris Stainton (invité).

Helpless Dancer : Le premier des quatre thèmes représentatifs des personnalités de Jimmy. Helpless Dancer, sur laquelle la voix de Daltrey est en alternance sur les deux canaux auditifs, et sur laquelle Daltrey chante d'une voix martiale, avec un piano entêtant et minimaliste et un thème joué à la trompette, est une courte mais efficace petite chanson. Cette personnalité est celle d'un type assez violent, dur (la phrase représentant cette personnalité est a tough guy, an helpless dancer).

Is It In My Head ? : Jimmy a bien des soucis, des frustrations, et cette chanson assez pop dans l'ensemble, loin d'être ma préférée de l'album (c'est même celle que j'aime le moins sur le premier disque) le montre en train de douter de lui-même, de se faire envahir par ses obsessions et frustrations. Il se demande si tout ce qui lui arrive n'est que dans sa tête, ou bien ailleurs. Il pète les plombs ? Non, mais il se rend vraiment compte que dans son crâne, il y à quelque chose de bizarre ! Bonne petite chanson, mais comme je l'ai dit, celle que j'aime le moins sur le disque 1.

I've Had Enough : Excellent final (du premier disque), 6,15 minutes fantastiques, multiples rythmes (lent, puis énervé), sur lequel Daltrey est en forme. Jimmy en a marre, il aperçoit une amie qu'il aime beaucoup (et qu'il aimerait bien pécho, comme on dit vulgairement) avec un autre mec, et il craque. Il fracasse son scooter et prend le train, direction Brighton, il coupe les ponts. De son intro de batterie à son final mélancolique (sauf le hurlement de Daltrey, I've had enough of trying to LOOOOOOOVE), I've Had Enough est immense. Voilà.

CD 2 :

5:15 : Intro magnifique à base de piano, et la voix de Townshend chantant Why should I care ? Why should I care ? Puis, le morceau s'emballe (et c'est Daltrey qui reprend la suite du chant). 5:15 (c'est assurément l'heure du train de Jimmy en direction de la côte et de Brighton) est une chanson formidable, qui sortira, il me semble, en single (et je suppose que c'est une des chansons de l'album à se trouver sur au moins un best-of des Who, car je ne possède aucun best-of du groupe). A un moment donné, Daltrey bégaie légèrement en rendant un petit hommage discret mais amusant à My Generation, le premier classique du groupe (My-my-my-my Generation), c'est la deuxième (et dernière) chanson de Quadrophenia à rendre hommage à cette chanson après The Punk And The Godfather (vu que My Generation est un des hymnes des Mods, et que Quadrophenia parle notamment des Mods, on sait pourquoi). Chanson très efficace, pas mal de cuivres, mais pas saoûlants pour un sou ici.

Sea And Sand : Brighton est au bord de la mer. Jimmy y déboule par le 5:15 et retrouve un lieu qu'il aime, où il a autrefois bien déconné avec ses amis Mods. Allusions à une ancienne chanson du groupe, I'm The Face (qu'ils firent alors qu'ils ne s'appelaient pas encore The Who, mais The High Numbers), et on entend même, dans la coda, des citations de paroles de cette chanson. Alternance entre douceur et énergie, entre révolte et mélancolie, la chanson parle du passé de Jimmy, ses conneries londoniennes, ses errances, tout en préparant son avenir pour le moins incertain, seul à Brighton. Magnifique !

Drowned : Avec son piano joué par Chris Stainton (invité), Drowned est une autre réussite (décidément, le disque 2 commence bien !). Le titre de la chanson est sombre ('noyé'), et dans cette chanson qui fut très souvent jouée live, Jimmy compare l'océan à Dieu et les multiples gouttes composant cet océan seraient les Hommes. Sous un aspect très nihiliste, sombre, triste, Drowned est une chanson d'amour, et de résignation, aussi. C'est sans doute la chanson la plus à part de l'album, la plus difficile à bien saisir, mais elle est magnifique, en même temps ! Et prémonitoire, aussi, dans un sens...

Bell Boy : Deuxième des thèmes représentatifs des personnalités de Jimmy, Bell Boy ('groom'). Dans cette chanson, Jimmy retrouve, dans un hôtel de Brighton, Ace The Face, un ancien leader d'une bande Mod, reconverti en groom dans cet hôtel (faut bien gagner sa vie). La chanson est un dialogue entre Jimmy, chanté par Daltrey, et Ace, reconverti en bell boy, et chanté par le batteur Keith Moon, qui prend ici un accent cockney insupportable (et en même temps, hilarant). Chanson assez sombre malgré l'humour de l'accent traficoté de Moon, lequel était, de plus, un total déconneur dans la vie. Je dois dire, franchement, que des 17 titres de l'album, c'est celui qui ne me plait pas, je le place en dernier (et, en avant-dernier, Is It In My Head ? donc). C'est sans doute l'accent cockney et les bell booooy ! incessants du refrain qui me font ch...

Dr Jimmy (Is It Me ?) : La face D s'ouvrait sur les 8,40 minutes de Dr Jimmy, chanson contenant en son centre le troisième thème représentatif des personnalités de Jimmy, Is It Me ? (Is it me, for a moment ?). Les paroles sont parfois assez teigneuses et violentes (What is it ?  I'll take it/Who is she ? I'll rape it), la musique est rythmée par un piano assez présent et des synthés. Jimmy prend des amphétamines (en argot mod, 'leapers') et sa personnalité la plus sombre apparaît alors. Le titre et les paroles font allusion au roman de Stevenson L'Etrange Cas Du Dr Jekyll Et De Mr Hyde, évidemment (Dr Jimmy and Mr Jim/When I'm pilled you don't notice him/He only come out when I drink my gin). Un poil longuette, mais franchement excellente, cette chanson !

The Rock : 6,37 minutes admirables et totalement instrumentales, reprenant certains des thèmes de l'album : Bell Boy, Is It Me ?, Helpless Dancer et enfin, Love Reign O'er Me, qui est par ailleurs le final de l'album (chanson suivante). Petit défaut, un peu trop longue (je préfère amplement Quadrophenia, autre long instrumental de l'album, CD 1), mais mis à part ça, franchement bien foutue !!!

Love Reign O'er Me : Ah, le final. Dantesque. Sublime. Presque 6 minutes admirables, démarrant lentement (piano sublime, Daltrey en mode 'apaisé', subtils arrangements), avant de s'emballer pour le premier refrain et la suite du morceau. C'est le final par excellence pour un album-concept/opéra-rock de la sorte, comme le fut We're Not Gonna Take It ! pour Tommy (ou it pour The Lamb Lies Down On Broadway de Genesis, en 1974).  C'est juste parfait. Au fait, la chanson parle de Jimmy qui, en pleine crise personnelle, prend un bateau pour se rendre sur une petite île sauvage au large de Brighton, tente de se foutre en l'air par noyade, mais, finalement, renonce, et revient en ville, vraisemblablement plus fort qu'à son départ. La performance vocale de Daltrey sera classée parmi les meilleures de l'histoire du rock, et il faut dire qu'elle est bluffante. Un authentique sommet, et la meilleure de l'album (et des Who ?)...

Quadrophenia, au final, c'est 17 titres (pour environ 84 minutes de musique) pour la plupart, on l'a vu, ahurissants. Chant parfait de Roger Daltrey (et sa grosse voix de camionneur lad en rut, rien à voir avec les préciosités de Tommy), un batteur en forme qui n'a jamais aussi bien joué que sur ce disque (selon les membres du groupe), une histoire plus concise et vraisemblable que celle de Tommy et des orchestrations certes parfois lourdes en cuivres et synthés, mais la plupart du temps inoubliables. Bref, un classique !!