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Attention : monument. Pour ce nouveau Track-by-track (le 68ème !), un chef d'oeuvre datant de 1973, Larks' Tongues In Aspic, de King Crimson, premier album de la trilogie métallique du groupe de rock progressif anglais mené par Robert Fripp (guitare, mellotron, direction générale). Assez instable entre 1969 (sa formation de base) et 1972, le groupe s'est quelque peu stabilisé en 1973 avec Robert Fripp, John Wetton (chant, basse), David Cross (violon, claviers), Bill Bruford (batterie) et Jamie Muir (percussions). Mais, mais, mais... : Muir quittera mystérieusement le groupe avant la sortie de l'album, et le groupe tiendra, en quatuor, pour l'album suivant (Starless And Bible Black, 1974, que j'aborderai ici, dans cette catégorie, un jour), avant de perdre Cross et de finir la trilogie (avec Red) en trio. Après Red, en 1974, le groupe splittera pendant 7 ans. Mais la suite de l'histoire plus tard, en attendant, retour à cet album, morceau par morceau :

Larks' Tongues In Aspic, Part 1 : Morceau le plus long de l'album, il dure 13,35 minutes, et démarre lentement, par des percussions tibétaines (petites cloches). Au bout d'environ 3 minutes, une mélodie oppressante émerge lentement, violon et guitare écorchée vive (la spécialité de Fripp). Gros riff bien saignant qui déboule, basse et guitare en fusion : en l'espace d'une minute, deux salves de la sorte mettent l'auditeur sous tension nerveuse absolue. Le reste appartient quasiment à l'histoire, entre fausse fin, rappel, voix bizarres émergeant du magma sonore, et final dantesque qui donne furieusement envie d'écouter le reste de l'album. Anthologique.

Book Of Saturday : Morceau le plus court de l'album, et de loin ! En effet, il ne dure que 2,55 minutes, et est acoustique. C'est le premier morceau chanté de l'album, et si ce n'est pas le meilleur (Exiles est supérieur, dans les titres chantés), il offre quand même à l'auditeur un superbe moment musical. Wetton chante plutôt bien, même s'il sera mieux affirmé en tant que chanteur par la suite (surtout sur Red). Dans l'ensemble, Book Of Saturday est aussi court que magnifique...enfin, un peu trop court, quand même !

Exiles : 7,40 minutes achevant à merveille la face A. Que dire de plus face à Exiles ? Des trois morceaux chantés, c'est celui sur lequel Wetton chante le mieux, sa voix monte parfois assez haut (refrains). Texte superbe. A noter, l'introduction, assez longue, lente, qui instaure un climat oppressant que la montée de la musique vient, subitement, détruire, pour laisser place à une mélodie très planante et reposante, enivrante. Exiles est une vraie réussite qui, malgré sa longueur, n'est jamais trop longue !

Easy Money : Bon, c'est vrai, Easy Money est un peu long, il dure à peu près 8 minutes (à une dizaine de secondes près, en fait...), et même si le morceau contient de très très grands moments (son intro métallique, l'improvisation avant la reprise des paroles) et d'excellentes paroles de Richard Palmer-James (j'ai oublié de le dire plus haut, mais ce type, rescapé de Supertramp première mouture, sera le parolier de Crimso de cet album à Red). Après, c'est vrai que les vocalises de Wetton (didadidada doududida...) sont chiantes, et que le morceau aurait été meilleur avec, disons, deux minutes de moins. Bref, le morceau le moins bon de l'album, mais il est quand même très bien ! Dernier morceau chanté de l'album, aussi.

The Talking Drum : Instrumental flippant qui, en l'espace de 7,20 minutes, fout le frisson. Le morceau met du temps, pas mal de temps à démarrer, le début est assez silencieux. Progressivement, une mélodie assez stridente et angoissante, guitare/violon/basse, surgit des profondeurs, et reste jusqu'au bout, avec une batterie et des percussions bien marquantes pour couronner le tout. Le final est inimaginable : terrifiant, strident (un son assez agressif, qui dure bien 10 secondes), et s'interrompant brutalement pour laisser la place au dernier morceau (l'enchaînement est un des grands moments de l'histoire du groupe). Puissant.

Larks' Tongues In Aspic, Part 2 : Marquant, ce riff, qui déboule immédiatement après les dernières notes (flippantes, stridentes, oppressantes) de The Talking Drum ! D'une durée de 7 minutes, cette dernière partie du morceau-titre est une furie métallique que n'aurait pas renié un groupe de hard-rock pur. De là à dire que ce que faisait le Crimso durant 1973/1974 était, en fait, du métal, il n'y à qu'un pas ! Littéralement, ce morceau instrumental met K.O. debout, il met à genoux, on en redemande, mais on en sort vidé, vraiment. Sous le choc. Un morceau de génie !

 Au final, Larks' Tongues In Aspic, sous sa superbe pochette, est un disque complexe, 46 minutes à la fois ensoleillées (les morceaux chantés, pas forcément joyeux-joyeux, mais quand même 'lumineux') et ténébreux (les pièces instrumentales, expérimentales et oppressantes). Si Easy Money est, il est vrai, un peu longuet et décevant (et encore), si Wetton n'est pas encore totalement affirmé en tant que chanteur, l'album est, dans l'ensemble, une bombe, un chef d'oeuvre du rock progressif. En un mot comme en cent : indispensable.