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J'ai déjà abordé Lou Reed dans la catégorie Track-by-track, mais je ne pouvais pas ne pas l'aborder encore une fois, d'autant plus que l'album que je vais aborder de lui là est son sommet absolu : Berlin, sorti en 1973. L'album, produit par Bob Ezrin (un génie es arrangements luxuriants), est extrêmement sombre, flippant même, et est un album-conceptuel centré autour d'une histoire d'amour qui finit mal, dans le Berlin d'après-guerre (avec le Mur). Ambiance chatoyante, grand nombre de classiques, musiciens en pagaille et extrêmement talentueux (Stevie Winwood, B.J. Wilson, Steve Hunter, Dick Wagner, Aynsley Dunbar, Jack Bruce, Michael et Randy Brecker, Tony Levin, Bob Ezrin, Reed lui-même à la guitare acoustique, Allan Macmillan...), production parfaite... mais, au final, Berlin, conçu comme étant un film pour les oreilles et réduit de quelques minutes par la maison de disques RCA qui jugera le disque inepte, sera un bide commercial et critique, il sera sévèrement défoncé par la presse, excepté en France, et excepté, aussi, aux USA, par le critique Lester Bangs, grand adorateur louridien (au point d'en devenir gênant, pour Lou Reed). L'album commencera à bien se vendre une fois une tournée destroy entamée par Lou Reed (et illustrée par deux immenses albums live, Rock'n'Roll Animal et Lou Reed Live). Et il est devenu culte, au fil du temps, évidemment. Cet album, décortiqué, le voici :

Berlin : Ca commence en douceur, même si les gimmicks sonores d'intro (une voix comptant, en allemand, et d'une voix heureuse, fond sonore d'assez mauvaise qualité, Ein, zwei, drei... et, ensuite, un choeur chantant Happy birthday to you) sont assez bizarres. Mais ils se terminent rapidement pour laisser la place à un piano de bar, très calme, magnifique, petit solo reposant qui laisse place, pour la fin du morceau (avec encore un court solo de piano entre les deux couplets et en final), à Lou Reed chantant d'une voix on ne peut plus calme et douce, des paroles très douces (voir la photo plus haut pour les paroles, car elles étaient imprimées sur la pochette, et dans un livret reproduit pour le CD). C'est magnifique. A noter, à la base, ce morceau se trouve, dans une autre version, sur le premier album solo de Lou Reed (Lou Reed) de 1972, lequel n'est franchement pas terrible.

Lady Day : Plus mouvementé (en fait, Berlin n'étant pas mouvementé, n'importe quelle autre chanson, après elle, paraît mouvementée !), mais pas violente, pas glauque non plus, que ce Lady Day, qui raconte l'histoire d'un homme qui, un soir, dans un bar de Berlin-Ouest, fait la connaissance d'une jeune femme qui l'emmène chez elle. Dans son appartement, des murs verdâtres, décorum assez moche. L'histoire d'amour commence, entre Jim et Caroline (les deux jeunes gens). Musicalement, c'est excellent, avec un piano de bar qui vient rythmer le tout.

Men Of Good Fortune : Une grande chanson sociale, qui fait un peu dériver Lou du sujet principal de l'album (une histoire d'A finissant plus que mal, pléonasme). En effet, Men Of Good Fortune, réussite imparable par ailleurs, permet à Lou de faire la comparaison entre les riches et les pauvres. Entre les fils à papa nantis ayant tout ce qu'ils veulent, et les classes populaires qui aimeraient bien avoir la même chose, tueraient pour ça, et sont plein d'espoirs déçus, utopiques. Il conclut chaque couplet par un And me, I just don't care at all ('Et moi, je n'en ai rien à foutre') bien cynique et louridien. Musique très ezrinienne, à savoir, très chatoyante, orchestrale. Superbe. Encore une fois.

Caroline Says, 1 : Musicalement, ce morceau est plus léger que les autres. Pour les paroles aussi, car on y parle de l'histoire d'amour entre Caroline et Jim. Vaguement inspiré par le Candy Says du Velvet Underground, Caroline Says, 1 est une réussite absolue qui détonne par rapport au reste de l'album. Car, dès le morceau suivant, la plongée en enfer commence, radicale, sans espoir de retour, sans remontée pour reprendre de l'air. She says she doesn't want a man who leans/But to me she's still a german queen. Les arrangements luxuriants (intro, et surtout final) font que le morceau est une petite brise de fraîcheur, nécéssaire avant de faire le grand plongeon. Aucune pause avec le morceau suivant, et le contraste est saisissant.

How Do You Think It Feels : Ligne de basse assez lente et calme, riff de basse entêtant, et batterie qui vient juste après pour rythmer un peu tout ça. How Do You Think It Feels est le constat que fait Lou Reed de la prise de drogues dures, lui qui, à l'époque, en était un grand consommateur (à force de speed, d'héroïne et de coke, il s'est carbonisé la tête, et a écrit et composé cet album dans un état second, voire troisième, voire septième, voire cent-quarante-huitième). La musique est angoissante de sobriété (solo de guitare presque salvateur en final ; les deux guitaristes engagés par Lou pour ce disque, et qui l'assisteront sur la tournée, Dick Wagner et Steve Hunter, sont des métalleux très talentueux), et les paroles sont déprimantes et réalistes. On y parle de came, de l'état physique et psychologique d'un camé rétamé au speed et à la horse. Le pire : si ce morceau fait allusion à la dépendance de Jim, personnage masculin principal de l'album, qui plonge dans la came, impossible, aussi, d'occulter le fait que Lou Reed parle aussi et surtout de lui ici. Et c'est ça le plus flippant. Le message est clair, c'est l'anti Heroin : touchez pas aux drogues.

Oh, Jim : Morceau tétanisant achevant la face A. Aucune pause entre le précédent morceau et celui-ci, qui démarre par une batterie distante, et progressivement au premier plan. La voix de Lou est cynique, agressive, railleuse. Le pauvre Jim, dépendant aux cames, seul chez lui à se morfondre, avec un chat pour toute compagnie, pendant que sa Caroline se tape d'autres mecs (mais ça, on le saura plus tard, en fait). Si le final de la chanson est assez reposant (sauf les paroles, déprimantes), l'ensemble du morceau est d'une violence absolue, entre allusions à la drogue, la solitude et aux violences conjugales (Beat her black and blue and get it straight). Tétanisant de noirceur. Impossible de ne pas retourner le vinyle après ça...

Caroline Says, 2 : La face B s'ouvre sur une merveille apaisante, musicalement parlant, mais pas du tout apaisante en ce qui concerne les paroles. Caroline Says, 2 (comme son nom l'indique...), qui n'a, musicalement, rien à voir avec Caroline Says, 1, parle de la pauvre Caroline, qui se fait battre comme plâtre par Jim. Caroline Says, as she gets up from the floor, 'you can beat me all you want to, but I don't love you anymore'... Les paroles sont d'une telle tristesse (All of her friends called her Alaska et, plus loin, It's so cold in Alaska) et d'une telle noirceur cynique qu'un grand malaise survient durant l'écoute. En même temps, musicalement, c'est superbe.

The Kids : Jim et Caroline sont séparés. Jim est en pleine dépendance aux cames, et pour Caroline, femme battue (on l'a vu), ce n'est guère mieux : elle aussi plonge dans la came, et, en plus, on lui retire ses enfants parce qu'elle se prostitue avec n'importe qui, hommes, femmes, les deux en même temps. The Kids, chanson la plus longue (7,45 minutes) de l'album, ne parle que de ça. Chant calme de Reed, quasiment aucun accompagnement, le morceau est à prédominance acoustique, mais n'en demeure pas moins violent, dans les paroles. Cynisme absolu de Reed qui traîte Caroline de miserable rotten slut ('misérable salope pourrie'). Le bridge instrumental situé dans le final, avant un rappel vocal du refrain, est aussi culte que tétanisant : on y entend deux enfants brailler mommy, mommy, mommy, en pleurant. Ce sont les enfants de Bob Ezrin qui, un soir, les a emmenés dans le studio, pour les enfermer temporairement après leur avoir fait croire que leur mère ne reviendrait pas les chercher. Les pleurs sont authentiques, non simulés. Terrifiants, nauséeux. Ezrin, par la suite, dira qu'il aurait mieux valu ne jamais faire ça. Un grand moment d'intensité foldingue, c'est clair, et même si l'effet est saisissant, impossible de ne pas en vouloir à Ezrin, qui a vraiment fait un coup de trafalgar à ses enfants ce soir-là.

The Bed : Ca y est. Caroline a craqué, elle s'est suicidée, ouvert les veines sur un lit, le lit sur lequel tout avait commencé. C'est Jim qui raconte, sur cette chanson (et la suivante), presque 6 minutes intenses et flippantes (le final, avec des choeurs étranges et dissonnants). Le chant est comme distant, neutre, pas joyeux, mais certainement pas attristé, en tout cas. Le contraste entre la musique acoustique assez reposante et les paroles d'une cruauté noire, remplie de détails (And this is the place where the took the razor, and cut her wrists, that odd and strangeful night, and I say, oh oh oh oh oh oh oh, what a feeling), est oppressant et, en même temps, ce morceau est une réussite.

Sad Song : 6,40 minutes achevant l'album sur un déluge orchestral, lyrique, bravo la production d'Ezrin. Final à raloonge (Reed et le choeur chantant, ad libitum, Sad song, sad song, sad song, sad song...). Encore une fois, constrate violent entre musique reposante et enchanteresse et paroles cruelles (I'm gonna stop wasting my time/Somebody else would have broken both of her arms : 'Je vais cesser de perdre mon temps/Un autre que moi lui aurait pété les deux bras'). Voilà ce que pense Jim de sa Caroline, morte, ressemblant, selon lui, à Mary, Reine d'Ecosse, mais dont la mort, cependant, ne lui fait rien. Berlin se finit en fanfare avec un morceau portant bien son nom, et totalement magnifique, tout en apportant le malaise.

Bref, vous l'aurez pigé, Berlin est tout sauf un moment de douceur. Même si, musicalement, c'est le plus souvent acoustique et/ou lyrique, et assez calme, l'album, au niveau des paroles, est on ne peut plus violent et dépressif. Aucun répit, surtout sur la face B, dont les quatre (longs) morceaux forment une sorte de descente aux Enfers, à la fois pour les personnages, mais aussi pour les auditeurs. Malgré la production chatoyante de Ezrin (ou plutôt, cette production accentue un peu le côté glauque de par son décalage avec les textes), l'album est d'une noirceur terrifiante. Et n'oublie pas, n'oublie jamais d'être absolument magnifique et grandiose. Un des rares albums pour lesquels les avis sont globalement unanimes, à savoir, c'est un chef d'oeuvre intouchable. Et indispensable !