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Attention, immense chef d'oeuvre hélas un peu méconnu de nos jours, pour ce nouveau Track-by-track : j'ai nommé Fear, de John Cale (ancien du Velvet Underground, où il était bassiste et violoniste, un peu chanteur et pianiste aussi), sorti en 1974, et premier volet d'une trilogie d'albums que Cale a fait sur le label Island (les deux autres : Slow Dazzle et Helen Of Troy, de 1975 tous deux). Enregistré avec des musiciens aussi talentueux que Phil Manzanera ou Brian Eno (lequel est crédité de la sorte : "Eno : Eno" !!), Fear est un disque rock, un des principaux instigateurs du mouvement punk à venir, avec Horses de Patti Smith ou Marquee Moon de Television. Un sommet !

Fear Is A Man's Best Friend : Intro admirable, inoubliable, grandiose. Quelques notes de piano, marquantes, sobres et élégantes, et qui créent direct une mélodie parfaite. Puis un son de guitare assez étrange pour contrebalancer le tout, et la voix de Cale qui déboule. Fear s'ouvre en fanfare avec ce Fear Is A Man's Best Friend ('la peur est la meilleure amie de l'homme') salvateur et dérangeant, s'achevant en pure folie psychiatrique (Cale braillant, sur une musique déglinguée et saturée, le titre de la chanson). Une des meilleures chansons de l'album, une chanson aussi pop que violemment rock. Une chanson géniale !

Buffalo Ballet : Trop courte (3,25 minutes, la plus courte) chanson, mais une des plus inoubliables de Fear, ce Buffalo Ballet. Piano qui, dès l'intro (comme pour la précédente chanson), offre une mélodie entêtante et magnifique, et chant parfait de Cale. Le refrain est inoubliable, Sitting in the midday sun, sitting in the midday sun, repris avec des choristes.

Barracuda : Je n'aimerais pas être le violon de Cale sur ce morceau, car, franchement, il a du dérouiller, le pauvre ! Il suffit d'écouter comment Cale (expert es cet instrument) en joue, c'est limite strident, on se croirait revenu au bon vieux temps du Velvet Underground (en moins expérimental). Barracuda est, avec son rythme sautillant et ses choeurs guillerets, une chanson assez amusante et légère, du moins en apparence. C'est une merveille de plus, sur laquelle la basse (d'Archie Leggat, vraisemblablement, même si Cale aussi en joue sur le disque) a une place prépondérante. Superbe.

Emily : Chanson sublime, avec choeurs angéliques et chant lyrique de Cale, Emily est une de mes préférées de l'album, tout simplement. Chanson à l'ambiance éminemment maritime (on entend même un effet de vague, de marée), la chanson est, il est vrai, un petit peu longuette (enfin, elle ne dure que 4,20 minutes), mais musicalement, c'est sublime, il faut bien l'avouer. Bref, une autre preuve de la totale perfection de Fear !

Ship Of Fools : Superbe mélodie pour une chanson pop achevant à merveille la face A. Aucun rapport entre cette chanson et celle des Doors (1970, Morrison Hotel) portant le même titre. Ship Of Fools est une des meilleures chansons de l'album. Avec sa mélodie entêtante et inoubliable et son chant lyrique de Cale, cette chanson, dont le titre est une allusion à une allégorie (la 'nef des fous', un bâteau allant à la dérive sans direction ni navigateur, avec, à son bord, des fous, des inconscients). La sublime et douce mélodie n'empêche pas le morceau d'être assez sombre, c'est bien là le génie de Cale : faire passer des textex assez noirs avec douceur !

Gun : 8 minutes infernales, quasiment punk avant l'heure, chant torturé de Cale. Gun ouvrait la face B avec force, violence, virulence et efficacité absolues. When you've begun to think like a gun/The rest of the year has already gone. Les paroles sont cyniques et brutales (I Picked up a doctor, he's good with a knife/Says anaesthetics's a waste of time), la musique est saturée de guitares, violente, agressive, et le chant, hystérique, borderline. 8 minutes quasiment terrifiantes, cinglantes, un des sommets de l'album.  

The Man Who Couldn't Afford To Orgy : Sortie en single, cette chanson au titre hilarant ('L'homme qui ne pouvait pas participer aux orgies', ou 'L'homme qui ne pouvait pas partouzer') et au rythme chaloupé et pop, bénéficiant de la participation vocale d'une certaine Judy Nylon, est une merveille absolue de plus. Chant parfait, un peu distant, mais remarquable, de Cale. Les musiciens (rappelons-les, en tout cas, certains : Phil Manzanera de Roxy Music à la guitare, Eno qui venait de quitter le même groupe aux claviers, Archie Leggat à la basse, Fred Smith à la batterie, Cale faisant claviers, guitare et basse également) sont en forme, et cette chanson, bien que trop pop après le déluge Gun, est formidable.

You Know More Than I Know : Quelle merveille ! Après deux chansons aussi insensées (le violent et long Gun et l'hilarant The Man... ), cette chanson toute en douceur apporte un vent de fraîcheur mélancolique bienvenu. Voix magnifique de Cale, arrangements superbes et sobres, paroles sublimes, mélodie inoubliable, You Know More Than I Know est, encore une fois, un trésor auditif absolu.

Momamma Scuba : Rythme tribal, titre de chanson assez étrange et vaguement oriental, Momamma Scuba est une réussite de plus, et la dernière de l'album. Il y à des albums grandioses qui, hélas, ne se finissent pas pas leur meilleure chanson (comme Katy Lied que j'ai abordé il y à quelques jours), ce qui laisse une dernière impression un petit peu décevante. Fear, heureusement, n'est jamais décevant, et si cette chanson est moins accrocheuse que les autres (on a toujours du mal à se souvenir de son rythme, de sa mélodie), elle n'en demeure pas moins remarquable. Bref, excellentissime ! 

 A l'arrivée, Fear est un disque sensationnel, aucune mauvaise chanson et 39 minutes ahurissantes, tour à tour mélodiques, violentes, expérimentales ou très pop. Le meilleur album de John Cale, artiste ayant quand même sorti d'autres grands albums tels Paris 1919, Vintage Violence, Slow Dazzle ou Helen Of Troy. Mais, assurément, avec sa pochette noir & blanc inoubliable et son titre flippant (appeler un album 'Peur', faut oser, ça peut augurer d'une musique difficile...), Fear est un authentique monument du rock.