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59ème Track-by-track et un sommet absolu, encore un, pour la peine : Forever Changes, troisième album de Love, groupe de rock psychédélique américain (californien) des années 60, dont le leader et chanteur, Arthur Lee, est mort en 2006, l'année et le mois de la mort de Syd Barrett. Love était un des premiers groupes multiraciaux (désolé pour le terme, qui peut sembler raciste, mais il n'est pas de moi, en même temps), car Arthur Lee et Johnny Echols (guitariste, ce qu'était aussi Lee) étaient de couleur, tandis que les trois autres musikos (Bryan McLean, Ken Forssi, Michael Stuart) étaient blancs. Je ne sais pas si Love est le premier groupe multiracial, n'oublions pas les Equals, mais en tout cas, il a fait date...avec du retard (leurs albums, dont Forever Changes, ne se sont pas vendus à l'époque). A noter, Arthur Lee, personnalité assez bizarre et controversée, qui fera de la taule pour des histoires de came et/ou de port d'armes, est celui qui a permis aux Doors de devenir ce qu'ils sont devenus, en proposant le groupe, alors naissant, au directeur de la maison de disques Elektra, Jac Holtzman (qui avait signé Love, et signera les Doors). On dit merci qui ?... Bon, on commence la description de ce sommet sorti en 1967 :

 Alone Again Or : Arthur Lee a beau être le chanteur majeur de Love, il n'était pas le seul à pousser de la voix dans le groupe. Alone Again Or (titre étrange) est une des deux chansons de l'album à ne pas être interprétée par Lee, mais par le guitariste Bryan McLean, à la voix assez proche du style des Bee Gees (en mode 'sobre', je veux dire). Amusant et déconcertant d'ouvrir l'album par une des deux chansons interprétées par un autre que le leader du groupe ! Une excellente chanson, rythmée par des cuivres sublimes et assez hispaniques/mariachis (que l'on entend pas mal sur l'album). Une voix magnifique, même si je préfère celle de Lee.

A House Is Not A Motel : Oui, je préfère la voix d'Arthur Lee, qui chante d'ailleurs ce morceau (comme je l'ai dit, seules deux chansons sont interprétées par McLean, et l'autre, c'est Old Man), à celle de McLean, pourtant belle comme tout. A House Is Not A Motel est un des incontestables joyaux de l'album (il n'est pas le seul joyau, loin de là), une chanson commençant calmement, en acoustique de toute beauté, voix posée de Lee, inimaginablement belle, touchante, qui marque bien les syllabes. Après un And you can call my name quasiment braillé, un solo de guitare on ne peut plus strident achève le morceau, dans un rythme assez effréné, changement radical par rapport au reste du morceau. Morceau qui fut repris, en mode punk-thrash assez brutal, par un groupe scandinave du nom de The Hellacopters.

Andmoreagain : Pure merveille à moitié symphonique (comme les cuivres, un orchestre de cordes est entendu sur quelques titres ; l'enregistrement de l'album fut épique, difficile, avec notamment des musiciens de studio, de l'équipe de Phil Spector - qui ne produit cependant pas - pour remplacer les Love, alors en manque de confiance, mais ayant, finalement, bien enregistré le disque). Sur ce titre au nom encore une fois étonnant, la voix de Lee est juste parfaite. Rien à dire, si ce n'est uqe...c'est magnifiquement beau.

The Daily Planet : Plus rythmé, enlevé, assez pop quand même, avec de beaux moments de guitare, The Daily Planet est une réussite de plus pour Love et Forever Changes. En plus d'être un grand chanteur (qui, par moments, semble imiter un chanteur blanc imitant le phrasé des Blacks, paradoxe amusant), Lee était un très bon guitariste, il le prouve par A+B=C ici. Une chanson imparable, on ne s'en lasse pas. Le mieux : il y à encore meilleur sur l'album !

Old Man : Deuxième et dernière chanson de l'album à être chantée par Bryan McLean, Old Man est courte (moins de 3 minutes), et absolument superbe. Plus que jamais, la voix de McLean fait penser à celle des Bee Gees, assez haut-perchée, touchante, pas chiante, assez sobre. Et ces arrangements symphoniques, mmmm, c'est superbe. 'Old man' étant un argot anglophone pour parler du père, j'imagine que la chanson parle du père de McLean. Ou d'un vieillard quelconque. J'avoue ne pas m'être encore totalement penché sur les paroles, de toute façon absentes de la pochette de l'époque, et du livret CD. Superbe petite chanson pop.

The Red Telephone : Le sommet de la face A, et sa conclusion. Incontestablement. Une chanson glauque, marquante, morbide, froide comme la mort, sujet qui semble d'ailleurs être celui de la chanson. Sitting on the hillside/Watching all the people die ('Assis sur la colline, je regarde tout le monde mourir', youpi). Il paraît qu'à l'époque, Arthur Lee s'imaginait mourir bientôt, en l'espace d'un an ou deux, et, donc, il était dans un trip assez morbide et mélancolique, assez dépressif, du pur Baudelaire. La chanson est sublime (guitare acoustique discrète, arrangements symphoniques, voix posée et calme de Lee), ce qui accentue le côté morbide et sinistre des paroles. Malaise. Le mantra final (they're locking them up today, they're throwing away the key/I wonder who it'll be tomorrow, you or me ?... We're all normal and we want our freedom, freedom, freedom...) est inoubliable.

Maybe The People Should Be The Times Or Between Clark And Hilldale : Titre à rallonge pour une chanson assez mariachi (les cuivres) ouvrant la face B, interprétée par un Lee en grande forme. Assez énergique mais pas violente, la chanson (dont le titre, sur l'étiquette du vinyle, était raccourci en Between Clark And Hilldale) est une petite réussite dans le genre de The Daily Planet : très agréable et frais. On en redemande.

Live And Let Live : Paroles brutales (Oh the snot has caked against my pants : 'la morve est collée sur mon pantalon', beurk) pour une chanson très calme, douce, apaisante, avec une voix très posée de Lee et des arrangements acoustico/lyriques de toute beauté. Le refrain, principalement instrumental, est sublimissime. Live And Let Live est assurément une des trois plus belles chansons de l'album (et du groupe, probablement, mais je connais moins le reste de la discographie de Loive, excepté Out Here et Da Capo).

The Good Humor Man He Sees Everything Like This : Encore un titre à rallonge, raccourci, sur l'étiquette vinyle, en The Good Humor Man. Une chanson étonnante, très très réussie, avec énormément de cuivres et un orchestre de cordes, l'effet, assez chargé, n'en est pas moins superbement réussi. A noter, le final, assez brutal, qui m'a bien marqué à la première écoute, car je croyais mon CD flingué : un effet de bandes interrompues, niquées, sautantes. Les possesseurs du vinyle, lors de la première écoute, devaient pétocher en pensant leur exemplaire déjà flingué, mais cet effet est volontaire !

Bummer In The Summer : Chanson la plus courte de Forever Changes, avec même pas 2,30 minutes. Très enlevée, avec un rythme tressautant, virevoltant, elle fait limite funky avant l'heure, et est très efficace. Le chant saccadé (et vif) de Lee, la musique assez entraînante, mais quand même pas violente pour un sou, font de cette petite chanson (probablement la moins bonne du lot, mais c'est relatif) un petit moment de fraîcheur.

You Set The Scene : Enfin, le grand final, en deux temps, morceau le plus long du disque avec quasiment 7 minutes. You Set The Scene commence de manière acoustique, un peu comme A House Is Not A Motel, et rien que cette première partie suffirait à faire de ce morceau le sommet de l'album (avec The Red Telephone). Puis, changement de rythme, orchestre et cuivres mariachi (trompettes sublimes), pour une deuxième partie radicalement différente, chant plus posé, mais musique plus énergique, paradoxe. Le final, étiré, avec cette trompette s'en allant dans le lointain, en fade-up, est inimaginablement beau. Bref, un final grandiose, pour un album qui ne l'est pas moins. Les deux fins de face sont les meilleures chansons !

 Au final, Forever Changes, sous sa très psychédélique pochette (avez-vous remarqué qu'en plus de montrer une représentation des cinq membres de Love, le dessin fait penser au continent sud-américain, et même au continent africain ?), est un disque fantastique, mais aussi très sombre. Paroles parfois morbides, musique chatoyante mais cachant un coeur assez vicieux, voix narquoise d'Arthur Lee... Assurément un sommet de psychédélisme noir. Une oeuvre majeure, culte, hélas un bide à sa sortie, mais devenue, depuis, une incontestable référence. Indispensable !