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Attention, monument, pour ce nouveau Track-by-track : le premier album de King Crimson, sorti en 1969 sous une fantastique et inquiétante (et culte) pochette de Barry Godber (lequel, hélas, décèdera peu après, il était, en plus, jeune) : In The Court Of The Crimson King. Ce disque a considérablement marqué le groupe, qui se séparera peu après sa sortie, pour se reformer sous un line-up légèrement différent (et, de 1970 à 1973, les line-ups se succèderont, le groupe ne tiendra pas un line-up deux albums de suite), et il a surtout marqué au fer rouge, traumatisé même, le rock. Si le rock progressif est vraisemblablement né quelques années plus tôt avec des disques tels que Pet Sounds (Beach Boys) ou Revolver (Beatles), son premier vrai monument est bel et bien ce premier album de Crimso !

21st Century Schizoid Man (including Mirrors) : Intro bruitiste et légèrement silencieuse, puis, au bout d'une trentaine de secondes... le choc. Absolu. Un saxo (joué par Ian McDonald, qui a co-écrit ce titre avec le groupe et leur parolier Pete Sinfield) assez violent, saturé, une rythmique haletante, et le morceau déboule. Comme dit dans le titre du morceau, il contient une petite partie intitulée Mirrors (tous les morceaux de l'album, sauf un, sont ainsi détaillés dans leurs titres, rallongés pour la peine). Chant hurlant et bidouillé de Greg Lake, dont la voix est limite flippante. Paroles extrêmement agressives (à l'époque, une phrase telle que Innocents raped with napalm fire - 'Innocents violés par le feu du napalm' - était assez étonnante et osée), musique qui ne l'est pas moins... En 7,30 minutes, 21st Century Schizoid Man, qui sera repris par la suite par Noir Désir, Ozzy Osbourne, Gov't Mule ou Emerson, Lake & Palmer (normal : ELP contient le chanteur et bassiste Greg Lake !) et qui ne cessera d'être joué par Crimso en live, cette chanson, donc, est un magma de violence en fusion. Oppressant, époustouflant aussi. Final brutal.

I Talk To The Wind : Magnifique ballade acoustique sur laquelle la flûte de Ian McDonald est le principal instrument. D'ailleurs, c'est McDonald, futur membre de Foreigner (1977-1979) où il tiendra saxo et guitare, qui a composé ce titre, que Pete Sinfield a écrit. I Talk To The Wind est magnifiquement interprétée par Greg Lake, qui change donc de registre après la violence absolue de 21st Century Schizoid Man. D'ailleurs, entre le premier morceau de l'album et ce deuxième (qui dure 6 minutes et est le plus court de l'album !), aucune pause. Pourtant, le premier titre se finit brutalement, sèchement, et le deuxième en est l'absolu contrepoint, avec cette sublime et apaisante flûte. Mais cette absence de transition, ce passage brutal de la violence à la douceur n'est absolument pas grotesque, ni choquant. Pour en revenir à la chanson, elle est bucolique, un peu étrange, et totalement enchanteresse.

Epitaph (including March For No Reason and Tomorrow And Tomorrow) : Sans doute y à-t-il trop de mellotron sur ce morceau, lequel, avec presque 9 minutes (8,45 minutes), achève la face A avec force. Mais Epitaph est aussi et surtout la chanson lyrique par excellence, avec chant solennel de Lake, ambiance bien progressive... Oui, il y à énormément de mellotron ici, ça en dégouline par les bords de la chaîne hi-fi ou du Discman, mais l'effet est voulu comme tel, et il est, également, malgré cette débauche de claviers (joués par Robert Fripp, qui tient donc les claviers en plus de la guitare) qui peut sembler caricaturale à un anti-progressif. Le morceau, malgré ça et sa longueur, est une pure petite merveille. Que dire devant le chant de Lake ? Il est admirable, touchant (Confusion will be my epitaph). Une réussite !

Moonchild (including The Dream and The Illusion) : Ouverture de la face B avec les 12 minutes (morceau le plus long ici) de Moonchild, morceau qui, dès la sortie de l'album (lequel a obtenu de très très très bonnes critiques en général, voire même d'extraordinairement bonnes critiques), a divisé les fans, les rock-critics, le monde en général. De part sa construction. Deux minutes de ballade acoustique à la I Talk To The Wind, avec une sublime partition de guitare de Fripp et un chant parfait, et calme, de Lake, qui nous parle de cette enfant de la Lune (le titre) s'amusant, jouant à cache-cache avec les fantômes, attendant un sourire de l'enfant du Soleil, évoluant dans la nature dans une sublime petite robe couleur de lait... Mais, au bout de ces deux minutes, on passe, et ce, jusqu'à la fin du morceau, dans un instrumental expérimental. Lequel, en plus de durer le reste du morceau, soit 10 minutes, est très calme, assez silencieux par moments (en tout cas, rien à voir avec ce que le groupe fera par la suite, du style Fracture, Providence ou même, sur le disque suivant, In The Wake Of Poseidon de 1970, The Devil's Triangle - autrement dit, rien d'oppressant et de flippant ici). Pour pas mal de monde, Moonchild, bien que joli, sera considéré comme trop long. Personnellement, j'adoe ce morceau, mais c'est vrai que c'est un tantinet long parfois, tout en étant superbement bien joué !

The Court Of The Crimson King (including The Return Of The Fire Witch and The Dance Of The Puppets) : 9 minutes pour le final quasiment éponyme de l'album. Et là, que dire ? Intro légendaire, qui emporte l'auditeur dans un univers à part, médiéval (on s'imagine vraiment dans une cour de château, avec ménestrels, fous du roi, nobles, et le roi et la reine sur leurs trônes), totalement enchanteur. Le chant de Lake ressemble à celui d'un ménestrel racontant une féérique histoire à son souverain, avec un mellotron très présent, dans les refrains instrumentaux, pour illustrer son propos. Le morceau offre quelques passages instrumentaux, ainsi qu'une fausse fin, avant de se relever dans un baroud d'honneur instrumental faisant achever le morceau - et l'album, donc - sur une note inachevée, brutalement interrompue. Effet saisissant. Incontestablement le meilleur morceau de l'album, bien que les quatre précédents soient remarquables. 9,25 minutes de bonheur.

Au final, seulement 5 morceaux, pour 43 minutes, mais rien à jeter. Que ce soit calme ou violent (ou parfois même les deux en même temps), la musique de King Crimson est un ravissement de tous les instants, riche, originale (pour l'époque, ce son de batterie, de croisement entre rock et classique, cette utilisation de la guitare et du mellotron étaient inédits), parfaite. Un album, littéralement, indispensable, imparable, grandiose. A réécouter, inlassablement.