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Pour ce 40ème Track-by-track (champagne ! comme dirait Higelin), un chef d'oeuvre. Et pas n'importe lequel, attention : Closer, deuxième et dernier album studio des cultissimes Joy Division, album sorti en 1980, quelques semaines après le suicide par pendaison de Ian Curtis, chanteur épileptique et dépressif, tourmenté et solitaire, du groupe. Produit, comme le premier album (Unknown Pleasures de 1979, remarquable), par Martin Hannett, le disque est à l'image de sa pochette : mortifère, sombre, triste, glauque, dépressif. Et envoûtant. Et grandiose. 44 immenses minutes, en 9 titres, que voici :

Atrocity Exhibition : Le titre de ce morceau oppressant et limite flippant (la musique, glaçante, tétanisante : la guitare de Bernard Sumner, qui sonne comme des pales d'hélicoptère...la batterie de Stephen Morris, qui fait mal...) est également celui d'un roman expérimental de J.G. Ballard (La Foire Aux Atrocités), mais il semblerait que cela ne soit qu'une coïncidence, aucun des membres du groupe n'avait apparemment lu ce livre à l'époque. Je me souviens, en lisant ce livre, avoir eu la chanson en tête durant toute la lecture ! Une chanson bien marquante, assez froide, glauque, longue (6 minutes). This is the way, step inside... Un grand sentiment de malaise durant l'écoute, sentiment qui persistera durant l'écoute de tout le reste de l'album. En tant qu'ouverture, c'est immense !

Isolation : Qualité sonore assez faiblarde pour ce court (moins de 3 minutes) morceau rythmé, vif, porté par une partition de synthétiseur désaccordé, déglingué (sans doute volontairement) et un chant à la limite du hors-jeu, pour Curtis, qui semble sur le fil. Le riff de basse, en intro (Peter Hook) est imparable. Le morceau est on ne peut plus efficace, il offre aussi un profond sentiment de mal-être. Les claviers dissonnants n'améliorent rien de cette sensation...

Passover : Nettement plus lent, cette chanson n'est pas à écouter en cas de cucaracha. De tous les morceaux de la face A de Closer, c'est celui qui ressemble le plus aux morceaux de la face B (la face A est assez proche du style de Unknown Pleasures, assez rock), laquelle est plus lente et atmosphérique, hypnotique. La voix de Curtis semble nous expliquer des choses pas nettes, pas folichonnes, on n'a pas spécialement envie d'être dans la peau du bonhomme, qui a vécu, vraiment, dans un cauchemar affectif (voir le film Control de Corbijn, remarquable). Excellente chanson.

Colony : Attention, c'est du brutal : Colony démarre par un riff bien saignant, du pur Robert Fripp (King Crimson) en moins aigu, mais en tout aussi écorché vif. Le morceau est violent, le plus saignant du disque. De là à dire qu'il n'a pas sa place sur Closer, je ne le pense pas, mais certains, si, apparemment (il faut dire que le morceau est le plus à part de l'album). Ian Curtis est en forme (mode agressif) sur cette chanson al limite, et c'est surtout Bernard Sumner (guitare) qui nous offre un superbe solo, à la Shadowplay (immense chanson du précédent et premier album du groupe). Génial !

A Mean To An End : Riff excellent en intro, assez pneumatique, collision basse/guitare remarquable, et un Ian Curtis qui semble légèrement, mais alors légèrement, sur le point de péter une durite. Définitivement, la face A de l'album, qui s'achève avec cette chanson assez tribale (rythmique), est très tendue. Ce n'est pas la meilleure chanson de l'album (en fait, c'est même la moins exceptionnelle), mais elle reste facilement en mémoire, rien que pour son intro remarquable. Et même si c'est la moins bonne, elle reste plus que très bonne en général, c'est donc dire la qualité de l'album !

Heart And Soul : Et la face B commence, avec ce Heart And Soul remarquable. Riff de basse galopant et immense en intro, batterie syncopée, distante, comme mécanique aussi, guitares également distantes et frippiennes, synthés légèrement dissonnants et également là pour l'ambiance, dans le lointain...l'instrument principal, ici, est bien la basse de Hook, et ne parlons pas de la voix de Curtis. Enfin, si, parlons-en : elle est radicalement différente de ce que l'on a pu entendre sur la face A. Ici, elle est douce, calme, apaisée (mais pas apaisante). On sent le chanteur comme résigné à son sort, qui s'y plonge coeur et âme. Une sorte de résignation face à l'inéluctable, voilà comment définir ce morceau (et la face B). Frissons...

Twenty Four Hours : Le morceau le plus 'classique' de la face B, le plus court aussi (4 minutes, les autres atteignent 5 ou 6 minutes). Il démarre d'entrée de jeu, et est du même acabit que les trois autres : faussement apaisant, faussement apaisé, comme résigné. Un excellent titre, sur lequel il n'y à pas grand chose à dire. Alternance de fausse douceur et de vraie violence (des breaks assez saisissants, les couplets sont plutôt vifs). Ian Curtis est en très grande forme. Combien de temps lui restait-il à vivre au moment d'enregistrer cette chanson ? 24 heures ? Sûrement plus, mais pas beaucoup plus...

The Eternal : Magnifique. Ian Curtis totalement apaisé, résigné, nous parle d'une procession en marche, fin des cris (The shouting is over), sur fond d'une mélodie aussi apaisée (enfin...mais j'y reviens) que calme. Magnifiques coulées de piano, basse omniprésente et lourde, lente, batterie distante, guitare en mode 'repos du guerrier'... Il y à cependant un je-ne-sais-quoi d'oppressant ici. On sent la mort arriver, on sent la fin, et on a peur, peur pour le chanteur, peur pour nous, aussi. The Eternal est une chanson qui, bizarrement (rapport à son titre), nous fait dire que l'on n'est pas éternels. Impossible de ne pas frissonner, de ne rien ressentir en l'écoutant, même au bout de mille écoutes, ou alors, c'est que vous êtes soit le Bûcheron en fer-blanc du Magicien d'Oz, soit le Lion du même roman (pas de cerveau ou pas de coeur) !

Decades : IMMENSE. Batterie qui vient lentement, par à-coups, des sons industriels. Basse bien marquée. Et claviers très dissonnants, à un point tel qu'ils choquent, inquiètent, oppressent. Ian Curtis déboule, Here are the young men, a weight on their shoulders... Par la suite, des claviers très aigus, mais plus 'classiques' arrivent, on pense à Love Will Tear Us Apart, chanson de la même année, que Joy Division sortira en single (et que New Order, autrement dit Joy Division après le suicide de Curtis, remakera en mode dance). Comme pour The Eternal ou Heart And Soul, impossible de ne rien ressentir. La voix de Curtis est moins apaisée, en revanche. Sursaut final face à la mort ? Ou bien, après la résignation, la colère ? Quoi qu'il en soit, Decades est juste immense et parfaite.

Vous l'aurez pigé, on tient entre les mains et dans les oreilles un disque fédérateur (une grande partie de la scène cold-wave/post-punk/növö s'en est inspiré), culte, immense, parfait de bout en bout. Pas un album à écouter la nuit, ou le matin au réveil, ou si vous n'avez pas le moral, mais un disque, mis à part son ambiance glauque, terriblement grandiose, parfois émouvant, parfois trippant, parfois oppressant, parfois tout en même temps. Un sommet, aucun autre terme ne convient !