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22ème Track-by-track, et j'ai décidé de vous proposer un de mes grands préférés d'un de mes groupes de chevet. Le groupe, c'est King Crimson, Rolls-Royce d'un rock progressif exigeant et expérimental, pas du tout pop. Et l'album, qui date de 1970, c'est leur troisième, Lizard, très difficile d'accès, et que Robert Fripp (guitare, compositions, mellotron), leader du groupe, dit aujourd'hui détester. Sans doute parce que ce petit dictateur de poche qu'est Fripp n'en a pas eu, au final, le total contrôle. L'album, sous sa sublime pochette conçue d'après une idée de Pete Sinfield (auteur du groupe à l'époque), en enluminures, est une réussite absolue, mais il faut plusieurs écoutes patientes pour s'en rendre compte.

Cirkus : Morceau purement magnifique, le plus long de la face A (il dure 6,35 minutes), et qui se paie le luxe d'être aussi bien relaxant que flippant. Relaxant, car la voix de Gordon Haskell, très profonde et basse, a le mérite d'embarquer l'auditeur dans un rêve, un univers assez éthéré. Et certaines parties de la chanson, comme l'intro, sont assez calmes. Et flippant, car on y entend de furieuses notes de mellotron de temps à autre, qui instaurent progressivement une ambiance assez lourde. Cirkus est du pur caviar, autant le dire tout de suite, et le meilleur morceau de la première face, sans dire du mal des autres, bien au contraire !

Indoor Games : Une minute de moins que Cirkus, soit 5,30 minutes pour ce Indoor Games généralement assez mal apprécié des auditeurs. Follement jazzy, ce morceau est tout de même une réussite, même s'il est sans doute un chouia trop long (et le final, dans lequel on entend des rires un peu totalement frappés et signés Haskell, est moyennement réussi). Les paroles de Sinfield sont, comme d'habitude, un peu absconses, mais, en même temps, bien foutues. Musicalement, ce morceau, qui alterne entre jazz et rock progressif, est étrange, mais pas désagréable du tout.

Happy Family : Chanson étrange, aussi (Lizard n'est clairement pas, je l'ai dit plus haut, un disque facile d'accès), et assez sympathique, que ce Happy Family. Là, au moins, on peut dire sans se gourer de quoi parle la chanson : de la rupture des Beatles, qui ne sont pas explicitement nommés par leurs vrais noms, mais entre les paroles et l'illustration sur la pochette, qui, elle, fait furieusement penser aux Beatles de la période 1969/70 - cheveux longs, barbes, etc - c'est assez éloquent.  Seul défaut de la chanson pour moi : le vocoder, utilisé sur la voix de Haskell, la détruit complètement. L'effet est voulu, mais c'est pas très joli ! Sinon, la musique, encore une fois jazzy, est magnifique.

Lady Of The Dancing Water : Une petite balladounette de même pas trois minutes...Dans la lignée de chansons telles que I Talk To The Wind ou Cadence And Cascade (sur, respectivement, les deux premiers albums de Crimso), Lady Of The Dancing Water est une pure petite merveille achevant la face A. La voix de Haskell (qui, sur le précédent album, était un guest interprétant, justement, Cadence And Cascade !) est touchante, sobre, parfaite, et la partition de flûte est magnifique. Un morceau relaxant, on en redemande, dommage qu'il soit si court...

Lizard : Et là, on arrive à la vraie viande de Lizard, j'ai nommé le morceau-titre, qui occupe toute la face B et est scindé en plusieurs parties (et, l'une d'entre elles est elle aussi scindée, en trois sous-parties !). Respectivement, ces parties sont Prince Rupert Awakes, Bolero - The Peacock's Tale, The Battle Of Glass Tears et Big Top. La troisième partie était scindée en trois sous-parties, intitulées Dawn Song, Last Skirmish et Prince Rupert's Lament. Une grande partie de Lizard est instrumentale, excepté Dawn Song, qui est chantée par Haskell, mais aussi et surtout Prince Rupert Awakes, qui est, elle, chantée par un invité, Jon Anderson, alias le chanteur du groupe de rock progressif Yes (une sublime voix, opposée radicalement à celle de Haskell). Dans l'ensemble, ce morceau raconte une histoire, celle du Prince Rupert contre un lézard géant, d'une bataille géante elle aussi, du combat entre le Bien et le Mal. Très manichéen, mais compte tenu que le morceau est largement instrumental... Lizard, via Last Skirmish (notamment), permet à Robert Fripp d'offrir aux auditeurs sa marque de fabrique, à savoir de belles giclées de guitare écorchée vive, stridente, agressive. Une de ses rares participations électriques à un disque résolument jazzy et acoustique. Le morceau se finit sur Big Top et sa musique de limonaire. Dans l'ensemble, Lizard est au-delà des mots, il faut l'écouter, et j'ai beaucoup de mal à parler de ses ambiances tour à tour apaisantes et oppressantes !

Réussite, donc, absolue, Lizard est à rapprocher du Atom Heart Mother de Pink Floyd, qui date de la même année et est construit sur le même style : une face de morceaux, et une face constituée d'un seul titre de 23 minutes en plusieurs sous-sections. Et l'ensemble, assez expérimental et difficile d'accès ! Dans l'ensemble, donc, on l'a vu, ce disque tient super bien la route. Seul reproche : pourquoi les chanteurs du groupe, à l'époque, chantaient aussi bas, on les entend parfois difficilement...Et le line-up de ce disque, au fait, ne tiendra pas un album de plus, et se séparera peu avant la sortie de Lizard. Crimso était assez instable, entre 1969 et 1973...