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Play Blessures est le quatrième album studio d'Alain Bashung. Et mon grand préféré de lui. Normal, donc, que je l'aborde dans la rubrique Track-by-track (en douzième position, par ailleurs) ! Comme chacun le sait (enfin, ceux qui s'intéressent au rock français et qui connaissent bien Bashung), Play Blessures, qui devait à la base s'appeler Apocalypso (c'est pour ça que la pochette est assez infernale, ah ah ah !), a été quasi intégralement écrit par Serge Gainsbourg, à l'exception de deux titres (Prise Femelle, qui est instrumental ; et Junge Männer, dont les paroles sont signées Boris Bergman, parolier attitré de Bashung de ses débuts en album de 1977 à 1989, sauf la période 1982-85). Musicalement, Bashung a tout composé ici.

C'Est Comment Qu'On Freine ? : Le thème de cette chanson inaugurale sera repris sur Prise Femelle, trois titres plus loin. Mais en attendant, C'Est Comment Qu'On Freine ? a vraiment tout du morceau inaugural : expérimental, froid comme la mort, mais pas autant que la suite de Play Blessures, ce titre permet à l'auditeur découvrant l'album (et, généralement, se prenant d'abord un mur dans la gueule avant que le nombre d'écoutes ne l'habitue à la froideur générale) de plonger lentement dans le bain glacial qu'il représente. En effet, ce titre est sombre, mais pas autant que la suite. Commencer directement par J'Envisage ou Junge Männer aurait été une erreur de la part de Bashung. Ce titre, en revanche, est idéal pour plonger en douceur, progressivement, dans Play Blessures.

Scènes De Manager : Sous influence Kraftwerk, Suicide, Pere Ubu. On peut à la rigueur estimer le timbre de voix de Bashung un peu irritant ici (dans les aigus, nasillard, narquois), mais sinon, Scènes De Manager (jeu de mots typiquement bergmanien, mais c'est Gainsbourg qui a cependant signé le texte !) est une pure bombe, une de plus pour l'album. Quoi la défonce/Dans l'bîtume/Quoi ça dérange/On s'enclume... La chanson est juste une des meilleures de l'album. Ce qui est, de toute façon, le cas de pas mal d'autres ici...

Volontaire : Emotions censurées/J'en ai plein le conténaire... Ce morceau est grandiose, et assez envoûtant. Très planant par moments, avec ce son de claviers (signé Manfred Kovacik, estampillé 'le Prince de Clichy' sur les crédits de l'album !) faisant penser au meilleur de The Cure période Faith (soit 1981, soit en moment d'enregistrer Play Blessures). Les claviers, ici, me font particulièrement penser à ceux de All Cats Are Grey des Cure, en fait et plus précisément. Les paroles sont d'une noirceur telle qu'à côté, les autres titres de l'album paraissent dignes de figurer au générique des TéléTubbies. Et vous savez le meilleur dans tout ça ? C'est magnifique.

Prise Femelle : L'intérêt ce Prise Femelle (dont le statut d'instrumental était fièrement indiqué entre parenthèses dans son titre, sur l'album) est à découvrir encore. Une petite minute instrumentale reprenant le thème de C'Est Comment Qu'On Freine ? en mode encore plus synthétique et syncopée... Ce morceau fait d'un disque de 33 minutes un disque de 34 minutes, tout simplement. Ce n'est pas nul, mais c'est sans grand intérêt, sauf de rajouter un morceau et une minute à l'album ! Pas un point faible non plus, parce que vraiment insignifiant !

Martine Boude : Chanson parfaite pour achever la première face (marrant, mais l'intro de ce titre et l'intro de Trompé D'Erection, qui achève la face B, sont similaires), Martine Boude est un titre à la fois sexuel (les paroles sont parfois éloquentes) et sous influence Suicide/Cure/Joy Division, autrement dit, tout le contraire d'une berceuse et d'une chanson de mariage. C'est sombre, infernal de noirceur, et ça donne furieusement envie de retourner le disque (version vinyle, évidemment), l'auditeur découvrant l'album espérant trouver, sur la face B, autant de sensations fortes. Il ne sera pas déçu ! 

Lavabo : Mon morceau préféré de l'album, tout simplement, et un de mes morceaux de chevet aussi. Sous son titre ridicule (Lavabo ,quand même) et malgré son refrain, aussi, un peu douteux (C'est lavabo/Fond du couloir, troisième porte à droite...), cette chanson est totalement jouissive et hypnotique, sa mélodie reste longtemps en tête (c'est un des morceaux qui, après la première écoute de l'album, se retient le plus facilement). Ca aurait pu être un tube, si seulement le morceau avait été un tantinet moins sombre et glacial. C'est juste immense.

J'Envisage : Tout aussi immense, et très violent, est ce J'Envisage assez marquant. La voix du Bash' est, ici, agressive par moments, dans le registre Scènes De Manager en fait, mais en plus marqué et borderline. Encore une fois, des textes noir de chez noir, et on notera de belles envolées stridentes, agressives, de guitare (signées Ollie Guindon) et une ligne de basse (de François Delage) admirable. Citons aussi Philippe Draï, excellent batteur, pour compléter le tout, secouez bien, et vous obtenez ce morceau à l'arraché, un des meilleurs et des plus space de l'album.

J'Croise Aux Hébrides : C'est juste immense. Gainsbourg s'est fait plaisir ici en signant un texte assez sombre, rendant hommage, au début, A un chanteur disparu/mort de soif dans le désert de Gaby... La musique, lente, planante, est tout simplement hypnotique, aucun autre terme ne convient, et Bashung interprète cette sublime avec une conviction rare. Sa voix sur les refrains est écorchée, incroyable (J'croiiiiiiiise aux Hébrides), et cette chanson, la plus longue de l'album (presque 5 minutes, le faux final inclus) est admirable.

Junge Männer : Seule chanson dont les paroles sont signées Bergman, donc, et pour cause : tout comme les trois bonus-tracks situés sur le CD (Strip Now, Bistouri Scalpel et Procession), le morceau est issu de la bande-son du TVfilm de Fernando Arrabal Le Cimetière Des Voitures, dans lequel Bashung joua le rôle principal (et Bergman, un petit rôle). Imbécile, issu de Figure Imposée (album suivant de Bashung), sera aussi issu de cette bande-son n'exostant pas en album à part. Avec ses airs de Kraftwerk, avec ses paroles domotiques en allemand, Junge Männer, chanson courte, est une pure réussite, mais aussi le morceau le plus inclassable de l'album. Ca passe ou ça casse ! Et si ça casse, n'écoutez pas la version live du Live Tour 85 : elle dure 9 minutes !

Trompé D'Erection : C'est un petit peu dommage que Trompé D'Erection soit le dernier morceau de l'album (en CD se trouvent trois bonus-tracks intéressants, dont les 15 minutes de l'instrumental Procession), car c'est aussi le moins intéressant (Prise Femelle excepté, évidemment), celui qui me branche le moins. Les paroles sont assez bien écrites, mais la musique, rockabilly synthétique, coince un petit peu parfois. Dans l'ensemble, cette chanson est sympathique comme tout, mais on ne peut pas la qualifier de monument, contrairement aux 8 autres chansons de Play Blessures. Dommage, donc, que l'album s'achève par son titre le moins fort...même si c'est pas honteux non plus, hein !

Pour finir, donc, Play Blessures est un immense album de : chanson française ; de rock français ; de cold-wave ; d'Alain Bashung ; des années 80. Plusieurs qualificatifs peuvent décrire ce disque, et parmi les plus utilisés, chef d'oeuvre et album maudit (car il fut, je le rappelle, détruit par la majorité de la critique à l'époque de sa sortie, et bien réhabilité de nos jours, heureusement) sont également les plus valables. C'est un disque court, mais admirable en tous points, qu'il ne convient pas d'écouter pour découvrir Bashung, mais qu'il convient totalement d'écouter, tôt ou tard, si vous aimez Bashung, ou le rock français, ou la cold-wave. Ou, tout simplement, la bonne musique. Grandiose, donc !