42339082_p

Les Marquises, alias Brel, est le dernier album de Jacques Brel, et il est sorti, en 1977, sous une pochette étrangement prémonitoire. Brel est mort en 1978, d'un cancer du poumon, dont il était déjà bien atteint au moment d'enregistrer ce dernier opus, son premier album depuis une dizaine d'années (il s'était retiré de la scène pour faire du cinéma et vivre tranquille sur une île de l'archipel polynésien des Marquises, où il est enterré près de Paul Gauguin). Jacques Brel n'avait plus qu'un seul poumon et se savait condamné à brève échéance au moment de partir pour Paris afin d'enregister les 12 titres (pour 48 minutes, belle offre !) de cet album. Il repartira pour ses Marquises après, mais sera rapatrié en urgence vers la France, quelques mois plus tard, pour y mourir à l'hôpital. Reste ce disque immortel.

Jaurès : Chanson, évidemment; politique, sur laquelle la voix de Brel s'impose totalement. Le refrain, simple, pose la question fondamentale de la chanson, Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?. Avec cette chanson ouvrant admirablement l'album, Brel dresse un portrait tendre, mais sans concession, des prolétaires, usant leurs jeunesses dans les usines, et devant, aussi, partir à la guerre. Tout ça, pour une vie de misère, et en plus, on a tué leur emblème, Jean Jaurès... Une des meilleures de l'album.

La Ville S'Endormait : Une de mes préférées de l'album, une chanson lente et admirable en tous points. La voix de Brel est juste magique sur cette chanson en hommage à une ville dont, comme il le dit, il a oublié le nom (est-ce Paris ? Bruxelles ? une autre ville ?). Paroles magnifiques, poétiques, et ambiance mélancolique, pleine de spleen... Un grand moment !

Vieillir : Chanson rigolarde sur la mort et la vieillesse, avec ses allusions à la fameuse chanson Amsterdam. On sent que Brel n'a pas peur de mourir, qu'il s'y est de toute façon préparé, ou alors la chanson n'est qu'une immense bravade de sa part (Mourir, ça n'est rien/Mourir, la belle affaire !/Mais vieillir, ah, vieillir...). Une chanson au thème, au sujet certes refroidissant (la mort), encore plus touchante quand on sait que Brel en parlait en tout état de cause, mais qui reste, en même temps, étonnamment légère et drôle (Cracher sa dernière dent en chantant Amsterdam !). Excellent.

Le Bon Dieu : Sans doute cette chanson est-elle un peu pesante, musicalement parlant, un peu pompeuse, pompière, surchargée. Mais Le Bon Dieu, une des cinq chansons de l'album a, c'est indiqué sur la pochette, être tirée d'une comédie musicale, Vilebrequin, comédie musicale qui, je crois, ne se fera pas. Les autres sont Knokke-Le-Zoute Tango, Vieillir, Les Remparts De Varsovie et Voir Un Ami Pleurer. Une chanson aux paroles douloureuses et magnifiques. Sans doute est-elle un chouia trop surchargée, niveau musique, sans doute, aussi, ses 4,45 minutes sont trop longues, mais dans l'ensemble, c'est très joli.

Les F... : On ne va pas se mentir, musicalement, cette chanson, Les F... (en réalité, elle s'appelle Les Flamingants) est une calamité. La musique, faussement lounge, fait penser à de la pop disco de pacotille, à une musique de film porno français des années 70, à une musique de nanar comique aussi. Heureusement, les paroles, qui dénoncent la connerie des nationalistes belges flamands (Brel était, je crois, wallon), sont nettement plus réussies. Les nationalistes flamands, ces fameux flamingants, n'apprécieront absolument pas la chanson, on s'en doute. Clairement, Les F... est une des deux chansons dispensables de l'album (l'autre, étrange, est aussi en avant-dernière position de face, sur la face B), mais elle reste rigolote.

Orly : Chanson admirable achevant à merveille la face A. Que dire ? Avec son orchestre en fond sonore, avec ses paroles marquantes, Orly est une des plus grandes chansons du répertoire de Brel. Une chanson déchirante et passionnante sur un jeune couple se déchirant dans le hall de l'aéroport d'Orly, sous le regard du narrateur (Brel lui-même ?), avec des allusions à Gilbert Bécaud dans le refrain (La vie ne fait pas de cadeaux/Et non de Dieu c'est triste, Orly, le dimanche/Avec ou sans Bécaud). Couplets presque en spoken-word, refrains où Brel hurle (ce qui, vu son état, est incroyable ; sur tout le disque, on l'entend souvent prendre sa respiration)... Une grande, grande chanson.

Les Remparts De Varsovie : Une chanson assez drôle et enlevée, qui va vite, sur laquelle Brel s'est apparemment bien amusé, et qui ouvrait la face B avec énergie. Sa manière d'imiter un accent russe (Madame promène partout son accent russe avec aisance) est hilarante, les paroles aussi (Madame promène son cul sur les remparts de Varsovie). Une des meilleures chansons de l'album, tout simplement, même si on ne peut pas en dire grand chose ; elle est, en effet, très simple dans son genre.

Voir Un Ami Pleurer : Chanson déchirante, triste à en pleurer comme l'ami du titre, sur la mort, la douleur, l'amitié aussi. Peu de choses à en dire, Voir Un Ami Pleurer est juste bouleversante, au même titre que Les Marquises, La Ville S'Endormait ou que d'autres chansons de Brel non issues, elles, de ce disque, comme Ne Me Quitte Pas. C'est tout simplement magistral. Mais plombant, très triste !

Knokke-Le-Zoute Tango : Avec 5,15 minutes, c'est la plus longue chanson de l'album, et une des plus légères, malgré un sujet pas rigolo (la détresse sentimentale). Les paroles sont le plus souvent tuantes (Je me rentre chez moi/Le coeur en déroute/...et la bite sous l'bras), et on reprochera juste à la chanson d'être un tantinet trop longue. Sinon, c'est encore une fois très réussi.

Jojo : Jojo, c'était le nom donné par Brel à son petit avion qu'il utilisait pour ses traversées de l'archipel des Marquises (il rendait service aux habitants, les transportant, allant chercher le courrier, ce genre de choses, gratuitement). Mais avant ça, Jojo, c'était sans aucun doute un ami de Brel, auquel il rend hommage ici avec cette chanson au rythme mortifère (la voix de Brel quand il dit Six pieds sous terre, tu n'est pas mort). Une chanson très triste et pesante, mais, en même temps, magnifique. Pleine de pathos, mais on en redemanderait !

Le Lion : Autre chanson médiocre de l'album, Le Lion souffre surtout d'un refrain poussif (Vas-y pas, Gaston...) et d'une final d'un kitsch assumé, avec cette voix féminine, certes belle, appelant Brel, et Brel qui lui répond, d'une voix étonnée et légère : Jaaaacques...Jaaaacques.../Oui ? On m'appelle ?/Jaaaacques.../Oui, je suis là... . Ce final totalement foiré fait de la peine. Et la chanson aussi fait de la peine. Voir un ratage pareil à côté d'aussi intenses merveilles (les autres chansons, sauf Les F...), ça coince. Heureusement, la dernière chanson rattrape cet écart.

Les Marquises : Veux-tu que je te dise/Gémir n'est pas de mise/Aux Marquises. Ce final fout le frisson, clairement. Subtilement orchestré (des arrangements de toute beauté), chanté d'une voix apaisée et profonde, Les Marquises est un chant d'amour à cet archipel où Brel a élu domicile depuis plusieurs années, et où il sera enterré, face à la mer, auprès du peintre Gauguin qui était lui aussi tombé amoureux des lieux. Sur cette chanson, le temps est aboli. On aimerait qu'elle dure 10, 20, 30 minutes, cette chanson. Dire, donc, qu'elle est magnifique est superflu; mais je le dis quand même. Quelle magnifique façon d'achever l'album (et la carrière de Brel, il a enregistré cette chanson en dernier pour l'album) ! Triste et intense.

Les Marquises, dernier album de Brel, est donc, on l'aura compris, un chef d'oeuvre, malgré une ou deux chansons qui ne sont pas du niveau de l'ensemble. Mais peu importe ces rares écueils, ce disque est tout simplement un des sommets de l'histoire de la chanson francophone (Brel était Belge), un disque inoubliable et indispensable !!