LR1

On le sait, Lou Reed, mort en 2013, était un artiste complexe. D'abord membre fondateur du Velvet Underground, il quittera ce mythique groupe en 1970 alors que leur Loaded n'était pas encore sorti. Il se lance en solo (signé sur RCA) en 1972 avec un premier album qui foirera, puis Bowie (à l'époque lui aussi sur RCA) s'intéresse à lui et lui produit Transformer (même année), immense succès, Lou devient hype, ça ne lui plaît pas et il fait, dans des circonstances totalement cramées, un Berlin dévastateur, drogué et volontairement sinistre et surproduit par Bob Ezrin. Suivi par une tournée destroy immortalisée par deux remarquables albums lives, et entre les deux, un Sally Can't Dance volontairement cheap, caricatural et profondément commercial. Metal Machine Music, son double album de larsen, ne plaît pas (c'est étonnant, hein ?), il se rattrape avec Coney Island Baby, splendeur absolue, puis RCA le largue, ou alors c'est lui qui les largue, pour Arista. Il y fait un Rock'n'Roll Heart plutôt médiocre, un Street Hassle fantastique mais très abrasif, un double live (Take No Prisoners) essentiellement constitué de lui, en train de parler, parler, parler... Lou Reed semble, sinon en partance, du moins dans une situation assez étrange, capable du meilleur comme du pire en une seule et même année (le live n'est pas pourri, mais si vous voulez l'écouter et en attendez du rock pur et dur, préparez-vous à être choqués, c'est vraiment, essentiellement, du spoken-word).

LR2

En 1979, Lou est encore chez Arista (il y restera jusqu'en 1981/82 avant de revenir chez RCA, temporairement), et sort son neuvième album solo studio (Metal Machine Music est inclus dans le décompte). La pochette est belle, iconique, Lou pose, sobrement, regard fier, tenant un antique micro, sur fond gris, photo en noir & blanc (au dos, il est adossé contre un mur gris, photo censée représenter une rue, mais clairement prise en intérieur studio). Le lettrage aussi est sobre. L'album s'appelle The Bells, et autant le dire, ce disque enregistré, comme les deux précédents, en binaural (procédé sonore censé faire venir la musique dans les oreilles de l'auditeur de la manière la plus naturelle possible), enregistré en Allemagne et autoproduit, long de 40 minutes (pour 9 titres), est un de mes grands préférés de Lou Reed. Je pense aussi, clairement, qu'une fois ce disque sorti, Lou ne refera plus d'albums aussi réussis pendant une période de 10 ans, jusqu'au formidable New York (1989). The Bells a été enregistré avec le trompettiste et guitariste (en fait, disons multi-instrumentiste) de jazz Don Cherry, père de Neneh et Eagle-Eye. Il en résulte, souvent, sur cet album, des sonorités jazzy, mais comme Cherry était à peu près aussi féru d'expérimentations qu'Ornette Coleman, l'album est, aussi, parfois, assez à part. Le morceau-titre, long de 9 minutes, achevant le disque, est un modèle de tension, de violence latente, de frissons revendiqués. Avec quelques paroles écrites, selon la légende, sur le moment, à l'improviste (et qui surviennent assez tardivement dans le morceau), sa trompette inhumaine, sa basse monstrueuse et son rythme lancinant et glauque, The Bells est un monument de, j'ai envie de dire, terreur. Rien que l'intro (qui est en fait l'essentiel de la mélodie, qui est cyclique) donne le ton !

LR3

L'album offre un hommage un peu tardif (il est mort deux ans plus tôt) mais réussi à Chaplin via City Lights. Families est un morceau aussi peu connu que franchement réussi, Disco Mystic est un régal d'autodérision salutaire : sur un climat relativement discoïde et en tout cas, très synthétique, un Lou à la voix bidouillée ne cesse de répêter Disco, disco mystic, sans arrêt, ce sont les seules paroles du morceau. All Through The Night est génial, With You est imprégné d'urgence, et le morceau inaugural, Stupid Man, qui s'ouvre (et ouvre le disque, donc) sur un piano inoubliable, une batterie sèche (Michael Suchorsky, qui joua avec Higelin) et un chant quasi hystéro d'un Lou en grande forme. Le refrain est juste grandiose et le morceau, hélas, c'est son seul défaut mais il est de taille, est trop court, 2,30 minutes. C'est sinon un des meilleurs d'un album réussi, majeur j'ai envie de le dire, un des meilleurs d'un artiste important. Mais The Bells n'est malgré tout ça pas vraiment reconnu, j'en ai peur. Je ne peux que vous conseiller de vous pencher sur ce disque remarquable, un des meilleurs (avec Street Hassle) d'une période Arista vraiment décevante en globalité. 

FACE A

Stupid Man

Disco Mystic

I Want To Boogie With You

With You

Looking For Love

City Lights

FACE B

All Through The Night

Families

The Bells