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Léo Ferré a sorti, en 1971, un album remarquable, La Solitude, enregistré en grande partie avec le groupe de jazz/rock progressif français Zoo. Album que j'ai réabordé hier. L'année suivante sortira La Solitudine, album de reprises, en italien, fait pour le marché italien (Léo a longuement vécu dans ce pays qu'il aimait, en Toscane), de ses propres chansons, dont quatre de l'album de 1971. Il ne refera un album pour la France qu'en 1973 (en cette année-là, trois albums de Ferré sortiront : un gigantesque double live enregistré à l'Olympia en 1972, et deux albums studio, l'autre étant le très radical Et...Basta ! que MaxRSS a abordé ici il y à deux-trois jours). Premier des trois albums de Ferré de 1973, voici Il N'Y A Plus Rien, disque hallucinant et halluciné, que j'ai bien envie de qualifier de meilleur album de l'ensemble de la carrière du vieux lion, 57 ans à l'époque de la sortie de l'époque. La pochette de l'album est des plus sobres, pour le recto : une photo de Léo, légèrement verdâtre rapport à l'éclairage, sur fond noir, photo très certainement prise sur scène. Au dos, une photo de Ferré, assis, adossé et endormi contre un mur dans un bistrot. On a aussi un long texte étonnant et difficile à lire, car relativement confus, signé d'un certain Macoute, et dans lequel il s'adresse à un certain Richardson. Le texte parle de Léo Ferré. Le texte serait apparemment signé en fait de Maurice Frot, un écrivain libertaire qui, à l'époque (et jusqu'à 1973, après ce disque), était le secrétaire personnel de Ferré, son régisseur, et aussi, parfois, lui tenait lieu de garde du corps. L'intérieur de pochette montre une photo de Ferré, pensif, adossé à un muret, photo prise, peut-être, en Toscane. On a aussi les paroles, imprimées sur ce pan de pochette et sur une double page agrafée au milieu, du morceau-titre. Une photo retouchée d'un soleil couchant sur la mer, associé au regard un peu fou (et ici en négatif) de Ferré, est au centre du livret. 

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S'il faut un pan de pochette et deux pages de livret pour imprimer, sur deux colonnes en plus, les paroles du morceau-titre, Il N'Y A Plus Rien, c'est parce que ce morceau dure la bagatelle de 16 minutes et occupe les trois-quarts de la face B. C'est un long spoken-word accompagné d'une orchestration symphonique (dirigée par Ferré, c'est son premier album arrangé de la sorte), un monologue fiévreux et remarquable dans lequel Léo s'enerve, braille, murmure, clame, déclame, un long texte qu'on imagine totalement engagé à gauche de la gauche de la gauche. Anarchiste à mort. Libertaire. Moi, je suis un bâtard. Nous sommes tous des bâtards. Ce qui nous sépare, aujourd'hui, c'est que votre bâtardise à vous est sanctionnée par le code civil sur lequel, avec votre permission, je me plais à cracher, avant de prendre congé. Soyez tranquilles, Vous ne risquez rien. Il n'y a plus rien, et ce rien, on vous le laisse! Foutez-vous en jusque-là, si vous pouvez. Nous, on peut pas. Un jour, dans dix mille ans, quand vous ne serez plus là, nous aurons TOUT. Rien de vous. Tout de nous.

Ah, c'est pas du Bruel !

Ce morceau, qui annonce le terrible, fulgurant et incroyable album suivant, Et...Basta ! (constitué d'un long spoken-word de 40 minutes scindé en deux faces) qui en est une version étendue (mais avec un autre texte, intropectif, engagé et féroce aussi), est évidemment le sommet de l'albm qui lui doit son nom. Mais il ne faut pas limiter Il N'Y A Plus Rien à ce morceau-titre. 

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Prenez, par exemple, Préface. Ce morceau, qui sera repris par Lavilliers sur son Clair-Obscur en 1997 (avec une musique différence, plus moderne), est comme son nom l'indique la préface de l'album, une courte (3 minutes, c'est le morceau le plus court, de loin, de l'album) introduction déclamée et fortement engagée, ou enragée, ou les deux. Prenez, aussi, le morceau suivant, Ne Chantez Pas La Mort (dont le texte est signé Jean-Roger Caussimon), qui, malgré son titre qui le défend, ne parle que de la Mort, justement, et qui en parle si bien qu'on peut le qualifier de morceau ultime sur la camarde. Ferré en parle presque comme si c'était une amie. C'est évidemment triste, mélancolique plutôt, et surtout, très fataliste. Quand Ferré, dans le refrain, déclame, d'une voix résignée, la mort, la mort, on ressent toute la fatalité du monde dans sa voix. A ne surtout pas écouter en pleine déprime ou en période de deuil. Sinon, croyez-moi, c'est radical, vous serez dans un pire état encore. Night And Day, elle, s'inspire sans aucun doute de Cole Porter (le morceau, malgré son titre, est entièrement en français), et possède une ambiance très fin de nuit, et est assez osé, parfois, dans ses paroles. Richard (le Richard du titre est-il Richard Marsan, ami et producteur de Ferré?) parle d'un homme dans un bistrot, qui me semble pas dans son assiette, ses amis s'inquiètent, Richard...ça va ? Et L'Oppression, pas la peine de dire de quoi ça parle, ou plutôt, de quoi ça hurle, parfois. Disque prenant, enragé et puissant, c'est indéniablement le sommet de la carrière de ce chanteur aujourd'hui si oublié des masses. Bon, OK, c'était pas un chanteur à minettes ou pour les ménagères, mais tout de même, à quand la réhabilitation populaire de ce grand chanteur ?

FACE A

Préface

Ne Chantez Pas La Mort

Night And Day

Richard

FACE B

L'Oppression

Il N'Y A Plus Rien