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1995. Au moment de la sortie de leur album éponyme, Alice In Chains est un groupe moribond. Sur Dirt (1992), la seconde livraison, le chanteur, Layne Staley s'était déjà épanché sur son addiction (aux opiacés et autres substances illicites). Dixit les propres aveux de son entourage, l'artiste démiurgique n'est plus qu'un leader fantoche, les yeux harassés et le visage émacié. C'est donc dans la neurasthénie et la contrition que Layne Staley rempile pour un troisième effort. Alice In Chains (le disque) sera donc l'ultime épitaphe d'un chanteur en pleine déréliction. Peine, affliction, ressentiment et anorexie mentale sont les tristes oripeaux d'un artiste amorphe et en déliquescence. 1996. En raison de l'état de santé de plus en plus précaire de Layne Staley, Alice In Chains doit proroger plusieurs concerts et tournées.
Mais le leader cachectique s'accroche... Désespérément... Hélas, sa fiancée, Demri Parott, décède d'une infection endocardite.

L'anamnèse des troubles physiologiques relève (et révèle) une forte accoutumance à l'héroïne et la cocaïne. Layne Staley ne s'en remettra jamais. Les années suivantes se soldent par un état catatonique et d'isolement social. Seules exceptions notables, le leader charismatique réapparaît, le teint blaffard et tuméfié, lors de l'enregistrement de plusieurs morceaux subsidiaires, Get Born Again et Died. Puis, en 2002, Layne Staley rejoint son énamouré au pays des ténèbres. Le chanteur d'Alice In Chains s'éteint et est victime, à son tour, de son assuétude à la drogue. Layne Staley meurt d'une overdose au speedball. Son corps, décharné, est retrouvé dans son appartement de Seattle après plus de deux semaines de putréfaction. Pendant cette longue période de psychasthénie mentale, le guitariste, Jerry Cantrell s'est ingénié, acharné et échiné... Non, Alice In Chains n'est pas mort.

Preuve en est. Le guitariste thaumaturge a même sorti un premier album solo, Boggy Depot (1998) ; une façon comme une autre de faire languir les thuriféraires de longue date. Mais personne n'est dupe, surtout au moment de la sortie de Degradation Trip en 2002. Cet album est la seconde livraison de Jerry Cantrell. A l'instar de Layne Staley, le guitariste est lui aussi en pleine décrépitude. Sa femme l'a quitté. Jerry Cantrell est sommé d'hypothéquer sa maisonnée pour superviser ce deuxième ouvrage. Evidemment, le disque est dédié à la mémoire de Layne Staley. Mais, pour des raisons pécuniaires, Degradation Trip est expressément écourté... Pour une durée de 74 minutes et une poignée de secondes, chronomètre en main. Toutefois, dans la foulée, une version "uncut" (si j'ose dire...) sort dans la foulée.
C'est la chronique que je vous propose aujourd'hui. Autant l'annoncer sans ambages. Certes, Degradation Trip se soldera par une rebuffade commerciale.

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Pourtant, on tient là le ou l'un des meilleurs albums grunge de ces vingt dernières années. Déjà, à l'époque, le grunge est un mouvement joliment désuet. Mais, la presse, extatique, encense et adoube ce nouvel effort. Reste à savoir si ce disque mérite - ou non - de telles courtisaneries. La réponse est évidemment positive. Pour souvenance, sur Boggy Depot, Jerry Cantrell avait tenté quelques nouvelles expérimentations. Guignard, le guitariste se retrouvait le cul (le derche... Si vous préférez...) entre deux chaises. Pour Degradation Trip, Jerry Cantrell opte pour la limpidité. Si l'album est estampillé par le sceau de Jerry Cantrell, il s'approxime à du "Alice In Chains" pur jus. Le disque est même qualifié comme le quatrième album du groupe de Seattle, cette fameuse patte manquante qui ornait le troisième ouvrage d'Alice In Chains. Layne Staley n'est plus.
Jerry Cantrell requiert alors l'érudition (concomitante) de Robert Trujillo (à la basse) et de Mike Bordin (à la batterie). 

On a beaucoup glosé, chinoisé et ergoté sur le désespoir immanent de l'album éponyme (le fameux "chien à trois pattes" pour les intimes). En termes de résipiscence, Degradation Trip n'a rien à envier son sinistre homologue. Tout ce qui a fait le "sel", ou plutôt la recette d'Alice In Chains, est ici présent. Degradation Trip Volumes 1 et 2 propose 25 morceaux "grunge". Riffs acérés, guitares stridulantes, basses étouffées, Degradation Trip Volumes 1 et 2 s'ouvre sur Psychotic Break, avant d'enchaîner avec les sulfureux Bargain Basement Howard Hugues, puis Owned (un morceau hypnotique qui est étrangement absent de Degradation Trip premier du nom).
Indubitablement, ce disque en dissonance contient déjà les rudiments et les linéaments du nouvel Alice In Chains, à savoir Black Gives Way To Blue qui sortira sept ans plus tard (en 2009...). Si Layne Staley fait partie des abonnés absents - et pour cause, son fantôme illusoire transparaît tout au long de ce deuxième effort.

Cependant, Degradation Trip volumes 1 et 2 n'est pas exempt de tout grief. Désarçonné, Jerry Cantrell s'adonne - un peu trop allègrement - à diverses assonances et expérimentations. Par exemple, What it takes, Thanks Anyway et Siddhartha ne resteront pas spécialement dans les annales. Mais dans ce double disque subsidiaire, on relève encore quelques fulgurances notables, notamment Pro False Idol et son refrain lancinant. Viennent également s'agréger Feel the void, Locked On, Pig Charmer, ou encore Dying Inside. Si Black Gives Way To Blue est l'album de la repentance, Degradation Trip est celui du deuil, de la mort et de la componction.
Au-delà de cette attrition, Degradation Trip Volumes 1 et 2 livre - bon gré mal gré - un message d'espoir. Rien ne meurt jamais. Par ailleurs, Alice In Chains renaîtra de ses cendres - telle une métempsychose - bien des années plus tard.

 

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