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Avril 1994. Le monde du rock en général est en deuil, sévèrement contristé... Kurt Cobain, le chanteur de Nirvana vient de passer l’arme à gauche, laissant les thuriféraires du grunge en décrépitude. Pour ce mouvement évanescent, l’uppercut est frontal, presque rédhibitoire. Le grunge vient de perdre sa figure proéminente et emblématique. A contrario, la concurrence apoplectique ne désarme pas. Pugnaces, Soundgarden, Alice In Chains et Pearl Jam continuent de scander leur résipiscence et leur désespoir, toutefois avec beaucoup moins de sagacité et de désinvolture. Pearl Jam oblique vers des chemins escarpés pendant que Soundgarden vogue vers d’autres desseins personnels. Quant à Alice In Chains, le groupe de Seattle reste toujours dans l’expectative.
Le retour putatif de Layne Staley, son leader charismatique, tient de l’utopie, voire presque de la stochastique. Le chanteur ganté de noir est toujours en convalescence et doit se débattre avec ses problèmes d’accoutumance (principalement l’héroïne).

Qui succèdera à Nirvana ? Quel groupe sera capable de sortir un nouveau Smells Like Teen Spirit ? Personne ou presque… Pourtant, sur les postes de télévision, une célèbre marque de jeans (dont nous tairons le cryptonyme) dévoile un nouveau tube hégémonique. Son nom ? Inside. Derrière cette chanson, on trouve quatre vulgaires cacochymes, dont Ray Wilson (le chanteur) et Peter Lawlor (le guitariste et principal compositeur). A l’origine, les deux acolytes ont été dépêchés par les producteurs en urgence. Stiltskin s’approxime alors à un groupe sporadique et condamné à disparaître furtivement des écrans-radars. Oui, mais voilà… Inside se solde par un succès pharaonique sur les exhalaisons radiophoniques. Ray Wilson et Peter Lawlor exultent.
Ces derniers sont sommés de composer un album dans la foulée. Ce sera The Mind’s Eye. Le disque se distingue par sa pochette scopophile, arborant une pupille en mydriase. Est-ce une allusion au célèbre opuscule de George Orwell, 1984 ?

Non, s’écrient à l’unisson Peter Lawlor et Ray Wilson. Mieux, en l’espace de quelques semaines, les deux comparses ont déjà bricolé dix nouvelles chansons. The Mind’s Eye est donc composé en toute hâte, une célérité qui n’échappe à certaines saillies fatidiques. Autant l’annoncer sans ambages. Au moment de sa sortie, The Mind’s Eye est unanimement fustigé et anathématisé par des critiques sarcastiques. Ray Wilson et Peter Lawlor fulminent. Pis, après seulement quelques concerts, le groupe se sépare et se délite… Inexorablement… Peter Lawlor jure que l’aventure Stiltskin est définitivement actée, oblitérée et clôturée… Ray Wilson se montre beaucoup moins péremptoire.
Un jour ou l’autre, Stiltskin renaîtra de ses cendres pour emprunter de nouvelles sonorités aventureuses. A l’époque, tout le monde se gausse éperdument de Stiltskin et de ce qui restera… Son seul et unique album… Ou presque…

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Car oui, Stiltskin sortira de sa sépulcre douze ans plus tard, toujours sous l’égide de Ray Wilson, mais délesté de ses autres membres originels. Toujours est-il que quelques décennies plus tard, The Mind’s Eye apparaît presque comme un disque dissonant et presque blasphématoire, invariablement caricaturé à un seul et unique tube planétaire, donc Inside. Toujours la même antienne… The Mind’s Eye n’avait pas non plus échappé à la plume acérée de Rock Fever. Résultat : une relégation directe dans les ratages musicaux. Avec le recul, The Mind’s Eye mérite-t-il (ou non) de tels anathèmes ? Autant l’annoncer sans fard. Ce n’est pas The Mind’s Eye qui risque de faire ciller l’hégémonie rogue de Nirvana et autres Alice In Chains. Non The Mind’s Eye n’est pas le nouveau Nevermind, loin de là…
Cependant, Ray Wilson et ses ouailles n’ont pas du tout les mêmes aspérités. 
En sus, il serait profondément injuste de caricaturer The Mind’s Eye à un disque grunge, pas uniquement en tout cas…

Indubitablement, ce disque épars invoque plusieurs références prédominantes, entre autres Nirvana (bien sûr…), le punk, mais aussi quelques harmonies soyeuses inspirées par Pink Floyd. Preuve en est avec ce préambule à la fois étrange et alambiqué, pour mieux faire vrombir les guitares avec Scared of Ghosts. Toutefois, les riffs s’acheminent toujours sur la même ritournelle, d’où cette impression de redondance parfois. Heureusement, on relève quelques exceptions notables. Stiltskin convainc davantage lorsqu’il s’imbrique sur le chemin de l’attrition et de la repentance. An Illusion, Sunshine and Butterflies et When My Ship Comes In restent sans doute les morceaux les plus probants de ce disque tautologique. Le principal écueil de The Mind’s Eye réside surtout dans son mixage soporatif et probablement cornaqué par un technicien aviné.
Avec une meilleure production, The Mind’s Eye aurait probablement gagné en entregent, en grâce et en raffinement. Vous l’avez compris, supputé et même subodoré... Non, The Mind’s Eye n’est pas ce fiasco décrié et rabroué par la presse de l’époque. C’est même un bon disque… Oui, je l’assume…

 

 sparklehorse2 Alice In Oliver