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S'il y à bien une personnalité affiliée au rock (parlant de lui, je n'ose dire 'rock star') qui détonne, c'est John Cale. Ce Gallois encore en activité a commencé ses méfaits vers 1963/64 (il avait alors dans les 22 ans) aux côtés du compositeur, poète et plasticien John Cage (le fameux auteur de 4'33'', un morceau intégralement silencieux de la durée de son titre, et que Cage joua live), il a participé à une prestation de 18 heures des Vexations d'Erik Satie, puis au sein du Dream Syndicate (à l'époque baptisé The Theatre Of Eternal Music), un groupe de musiciens expérimentaux qui incluait LaMonte Young, Terry Riley, Aaron Copeland, Tony Conrad. Grand amateur de Cage, LaMonte Young et Xenakis, John Cale a rencontré, vers 1965/66, un certain Lou Reed, avec lequel il va fonder The Velvet Underground, groupe mythique issu de The Primitives (leur premier groupe), et dont le gourou (je parle du Velvet) fut le fameux Andy Warhol, qui dessina la très bananière pochette de leur premier opus de 1967 et leur imposa le mannequin allemand (et égérie de la Factory, club dont Warhol était le maître à penser) Nico. Au sein du Velvet, Cale jouera de la basse, du violoncelle, de la viole, du piano, et chantera même sur deux titres (Lady Godiva's Operation et The Gift) du deuxième album, White Light/White Heat en 1968. En cette même année, Cale quitte le Velvet, et pas vraiment dans la bonne humeur. Il collaborera avec Nico (partie du Velvet après le premier opus, elle) en jouant sur le premier album solo de l'Allemande, Chelsea Girl, et aidera la belle et froide teutonne à trouver son style, lui proposant de jouer de l'harmonium. Les trois albums suivants de Nico, The Marble Index, Desertshore, The End... (1968, 1970, 1974), tous immenses, seront enregistrés avec une grande participation de Cale qui, de son côté, en 1970, sort son premier opus solo, Vintage Violence. Puis un album expérimental avec Terry Riley (The Church Of Anthrax) en 1971, et un autre, en solo (The Academy In Peril), en 1972, avant de percer, en 1973 avec l'immense Paris 1919. Et voilà qui nous amène à 1974 et Fear.

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Verso de pochette

En 1974, Cale a signé sur le label Island Records. Ce n'est pas une coïncidence, mais l'album que Nico a fait en cette même année, The End..., sur lequel jouent Cale et plusieurs des musiciens de Fear, est aussi sur Island Records. Les deux albums possèdent un son similaire, assez froid, surtout que les deux artistes possèdent tous deux une voix plutôt froide (surtout Nico, qui ne joue pas sur l'album de Cale). Fear a été produit par Cale, qui y joue de la basse, de la viole, un peu de guitare, et est accompagné de Phil Manzanera (de Roxy Music) à la guitare principale, la slide sur le dernier morceau et est crédité producteur exécutif, et de Brian Eno qui n'est crédité que pour une seule chose : Eno. Il joue des synthétiseurs, rajoute des effets sonores et, comme son ancien compère de Roxy Music Manzanera, est producteur exécutif. Aussi bien Eno que Manzanera (et Cale) jouent aussi sur l'album de Nico. Ce n'est en revanche pas le cas des autres musiciens sur l'album, qui sont Fred Smith (batterie), Richard Thompson (slide sur un titre), Brian Turrington (basse sur un titre), Michael Desmarais (batterie sur quelques titres), et les choristes Doreen et Irene Chanter et Liza Strike. Judy Nylon chante sur un titre, The Man Who Couldn't Afford To Orgy. Long de 40 minutes, Fear propose 9 titres, tous des originaux, sous une pochette glaciale en noir & blanc montrant le visage, très contrasté, de Cale, qui semble légèrement sourire, mais un sourire un peu étrange, pas inquiétant, mais froid. Et encore, on l'imagine sourire, mais c'est pas vraiment le cas ! Sorti un peu avant que Cale ne produise le premier opus de Patti Smith (Horses, 1975), Fear est un disque séminal, un des premiers albums de proto-punk de l'histoire. Ce n'est pas un album gai. Il démarre par Fear Is A Man's Best Friend, morceau incroyable à l'intro sublimissime (un piano délivrant des notes saccadées et inoubliables, une basse tordue balançant une ligne entêtante, et le chant rauque et narquois de Cale) se poursuivant dans un implacable crescendo, le final étant totalement destroy, Cale y braille son texte. Buffalo Ballet, qui suit, est un petit peu de calme avant une tempête qui semble poindre à l'horizon. Elle arrive avec le virevoltant Barracuda, sur lequel Cale semble violer sa viole tellement il la maltraite, en tire des sons (sans doute accentués par les bidouillages d'Eno, l'homme de l'ombre), mais malgré tout, le morceau semble presque...joyeux. Emily est une complainte presque maritime, une douceur dépressive enrichie de sublimes choeurs, et Ship Of Fools achève en beauté et en douceur la première face de l'album.

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J'ai dit que l'album n'était pas gai, mais j'ai utilisé plusieurs fois le mot 'douceur'. Cale, qui se représente juché sur un frigo au dos de la pochette d'un blanc aveuglant et très contrasté, et qui se produira portant un masque de hockey vers 1977 (au cours de cette même année, lors d'un concert, il décapitera un poulet, un vrai, pas un en plastique), ne peut pas être qualifié de 'doux'. Mais il est vrai que certaines chansons de la face A sont assez douces en apparence. Ce n'est pas le cas de la face B, qui s'ouvre sur un Gun dévastateur de 8 minutes, bénéficiant d'une particularité : un solo de guitare à deux protagonistes. Manzanera joue la guitare, et Eno, en temps réel, en studio, utilisera un synthétiseur pour agrémenter la guitare de nouvelles sonorités. L'ensemble est assez ahurissant. Le morceau est très virulent, féroce, sanguinaire. Cale y est survolté. The Man Who Couldn't Afford To Orgy, avec Judy Nylon à la seconde voix et une basse entêtante, est une chanson étonnante, c'est probablement celle qui me plaît le moins ici, mais c'est excellent. Petit rapide retour à la douceur avec le triste You Know More Than I Know, sublime, avant un final incroyable : Momamma Scuba, qui achève idéalement l'album. Le son me semble cependant un tantinet moins bon ici, comme si le morceau avait été moins bien produit, ou qu'il y avait eu une couille dans le mixage... Bon, c'est vraiment pas grave. Pas grave parce que dans l'ensemble, Fear, premier album d'une trilogie (poursuivie, en 1975, par Slow Dazzle et Helen Of Troy, excellents mais Fear est supérieur), est un album incroyable de bout en bout, un album essentiel pour tout fan de rock des années 70. A noter qu'une réédition vinyle d'il y à trois-quatre ans, collector, est en vinyle blanc, il y à un numéro de tirage limité sur la pochette, je suis fier d'en posséder un exemplaire, N°000092...

Chronique complémentaire de Koamae:

ClashDo, je ne te remercierai jamais assez de m'avoir fait découvrir ce disque GRANDIOSE ! Car en effet, ce mot mélioratif écrit en gros caractères résume bien ce disque fabuleux de John Cale, Fear. Je n'ai pas de mots, là, en fait. Fear relie tout simplement 40 minutes magistrales, et 9 morceaux qui ne le sont pas moins (même si pour moi, il y a un titre moins bon que les autres ici, Emily). Avec ce disque, précurseur du punk-rock parfois, Cale, ex-Velvet Underground absolument touche à tout et que, personnellement, je préfère à Lou Reed, s'impose encore une fois comme l'une des figures majeures de la scène anglaise de l'époque. Et, je peux vous l'assurer, Fear est une claque monumentale illustrant parfaitement le bonhomme.

On en prend d'entrée plein les oreilles avec le morceau d'ouverture, qui est de loin le meilleur du disque. Fear Is A Man's Best Friend est monumental, et le mot est bien faible ! Mais il serait idiot de limiter ce disque à ce morceau, parce que Fear, c'est aussi le magnifique, le sublime Buffalo Ballet, mon second gros titre préféré de l'album. Cale l'interprète avec une voix rauque, merveilleuse, qui dans les sleeping in the midday sun du refrain, fout les frissons. Un morceau qui donne envie de chialer. Un autre de mes titres favoris ici, le superbe You Know More That I Know, une ballade magnifique, autant que Barracuda. Et puis il y a évidemment Gun, titre de 8 minutes, une réussite punk avant l'heure, dantesque ! Comme je le disais au début, il n'y a qu'un titre auquel j'ai moins accroché (mais qui n'est pas mauvais pour autant !), c'est Emily. Le reste est immense.

Cet album parfait donne vraiment envie de découvrir d'autres albums du génie John Cale. J'ai été enchanté du début à la fin, et encore une fois, merci beaucoup à ClashDoherty ! Au final, écoutez Fear, clairement, écoutez-le, on en ressort changé... Un must-have ! Sleeping in the midday sun, sleeping in the midday suuuuuuuuun...

FACE A

Fear Is A Man's Best Friend

Buffalo Ballet

Barracuda

Emily

Ship Of Fools

FACE B

Gun

The Man Who Couldn't Afford To Orgy

You Know More Than I Know

Momamma Scuba