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Bon. On va parler d'un taré. Enfin, un peu de respect, il est mort en 2010, il y à quatre ans et environ deux semaines, donc non, on ne peut pas dire qu'il était taré. Sa musique l'était, elle. Je veux parler de Don Van Vliet, de son nom de scène Captain Beefheart. Et de son troisième album, Trout Mask Replica, double album sorti en 1969 sur le label Straight Records, appartenant à un certain Frank Zappa. Lequel Zappa, producteur de l'album, était un ami d'enfance de Beefheart, avecqui il aura, tout du long de sa carrière, une relation amitié/méfiance assez étendue, les deux hommes ayant parfois collaboré (Beefheart chante sur un titre de l'album Hot Rats de Zappa, il joue de l'harmonica, crédité au nom de Bloodshot Rollin' Red, sur l'album One Size Fits All, et les deux mecs ont fait un album ensemble, Bongo Fury, live), mais ne s'étant jamais totalement entendus sur le long terme. Fallait se le farcir, Beefheart, en même temps, surtout en 1969, année de l'enregistrement et de la sortie de Trout Mask Replica, un des albums les plus sauvagement barrés de l'histoire du Rock, voire même de la musique enregistrée, tous genres et périodes confondu(e)s. 79 minutes, 28 titres. Déjà. Un titre d'album des plus...spéciaux ("la réplique du masque de truite"...Beefheart, que voulais-tu dire par là ?). La pochette, j'en parle même pas : fond rouge (Beefheart fera repeindre de couleur rouge/orangé minium les murs du studio où fut enregistré, dans la douleur, ce disque, je reviendrai plus bas sur les rocambolesques conditions d'enregistrement) et, devant, un homme, Beefheart lui-même, en veste verte à doublure de laine crasseuse, chapeau haut-de-forme un peu cabossé sur la calebasse, avec un volant de badminton au sommet, une main levée, doigts écartés, sous le menton, et, en guise de visage, un masque de truite. Aïe donc. Avec une pochette pareille, avant même d'écouter l'album, avant même d'en entendre parler, on sait que ça sera compliqué.

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Verso de pochette

Comme on s'en doute fortement, à sa sortie, l'album se vendra aussi bien qu'un CD de Vincent Niclo dans une convention dédiée au rock. L'album sera défendu par certains, mais ça n'empêchera pas Trout Mask Replica de foirer au hit-parade. Beefheart, accompagné de son Magic Band, sortira d'autres albums, certains assez barrés aussi (Lick My Decals Off, Baby), d'autres plus consensuels (le génial The Spotlight Kid, Doc At The Radar Station), aucun ne percera dans les charts. Enfin, The Spotlight Kid aura une belle reconnaissance, il est vrai, mais c'est à peu près tout. En revanche, peu d'albums, dans le rock, deviendront aussi cultes que Trout Mask Replica. L'album est considéré comme séminal pour des artistes tels que John Lydon (oui, le chanteur des Sex Pistols, Johnny le Pourri, clamera souvent, et dès 1977, son amour pour Beefheart, ainsi que pour Peter Hammill, Can, Hawkwind, Pink Fairies), David Byrne (Talking Heads), John Cale, Mark E. Smith (The Fall)... Certains d'entre eux feront des disques assez barges, aucun n'arrivera, cependant, à ce que cela soit aussi barge que cet album inclassable. Parlons un peu des musiciens, ils le méritent. Pas forcément pour leurs prestations, car ils jouent tous upfront, un peu à la va-comme-je-te-pète-à-la-gueule (selon les souhaits de Beefheart, qui, lui, chante, ou plutôt braille, à la manière d'un Howlin' Wolf survolté, ce qui n'est pas peu dire ; il aurait fait griller des micros à force de gueuler dedans !), mais pour leur résistance face à l'agresseur Beefheart. Bande de junkies hippies vivant dans une communauté très mansonienne avec Beefheart en gourou dictateur, ils survivaient en chapardant dans les magasins, en ne mangeant que très peu (pas par choix : Beefheart ne leur filera pas d'argent en avance, ils n'avaient que l'aide sociale pour vivre). Ils furent, tous, renommés par Beefheart : John French, le batteur, sera Drumbo (à sa place, ça ne m'aurait pas plu) ; Jeff Cotton (guitare) sera Antennae Jimmy Semens ; Bill Harkleroad (guitare, flûte) sera Zoot Horn Rollo ; Mark Boston (basse) sera Rockette Morton ; Victor Hayden, apparemment de la famille de Beefheart, joueur de clarinette, sera The Mascara Snake. Ils n'ont pas choisi ces noms ; un peu comme au Crazy Horse Saloon, ils furent appelés ainsi, impossible de changer, que cela plaise ou non.

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Rendant visite au groupe de temps en temps (après tout, en tant que producteur, il avait un droit de regard, non ?), Zappa s'étonnera, et s'affolera même, de l'aspect Mister Concentration Camp 1969 des musiciens, totalement, qui plus est, asservis au bon vouloir d'un Captain Beefheart des plus tyranniques, consommateur d'acide et d'herbe et distillateur d'indications musicales des plus farfelues (décrochant une applique du mur, il encourage le batteur Drumbo à sonner comme ça). Beefheart qui, un soir, sous acide, aurait déclaré venir d'une autre planète, ce qui, quand on y réfléchit bien, est tout à fait de l'ordre du possible ; ses musiciens, d'ailleurs, n'ont sûrement pas attendu qu'il le dise pour y penser très fort. Ils ont morflé, avec lui, on parle de misère, de manque de nourriture pour tout le monde, de conditions d'hygiène déplorables, de violences physiques et psychologiques. Selon des avis autorisés, quand un musicien ne se pliait pas comme il fallait aux exigences de Beefheart, celui-ci le foutait dans un tonneau pendant plusieurs heures, des jours, jusqu'à ce qu'il craque, et se soumette, tremblant, sanglotant, à son maître. Interdiction de quitter la maison communautaire (la photo du verso de pochette fut donc très vraisemblablement prise là), séances de répétitions de 14 heures par jour, si ce n'est plus... Quand on qualifiera l'atmosphère de mansonienne, on ne sera pas loin du compte. Vous êtes en train de vous dire mais il déconne, là, il en rajoute, mais non, allez sur le Net, farfouillez dessus, et vous verrez (à condition de comprendre l'anglais). Tout ceci ferait presque oublier qu'on parle d'un album, et qu'à ce moment précis de ma chronique, je n'en ai pas encore parlé, musicalement parlant, sauf pour dire qu'il est cintré.

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Intérieur de pochette

Tout le disque est un programme de démolition de la musique par Beefheart. Rock, blues, jazz, bluegrass, country, folk, tout y passe. Je ne vais pas décrire l'album morceau par morceau, je ne suis pas maso et vous non plus, mais sachez qu'entre autres rigolades, un morceau parlant des camps de la mort et de l'imminence d'une probable troisième guerre mondiale précède une chanson barrée dédiée à une groupie du Magic Band (Dachau Blues, et Ella Guru). Sans transition, comme PPDA l'aurait si bien dit. De Frownland à Veteran's Day Poppy (un des morceaux les plus longs de l'album, il ne dure cependant que 4,30 minutes ; le plus long, When Big Joan Sets Up, dure 5,20 minutes), c'est une aventure incroyable et très, très difficile d'accès. Je me souviendrai encore pendant, disons, 300 ans, de ma première écoute, qui avait d'ailleurs eu lieu à peu près à cette période de l'année, début décembre de je ne sais plus qu'elle année, environ 10 ans de cela. J'ai mis des heures à me remettre de ce bouzin musical, que je ne comprenais pas. Dire que j'ai aimé l'album au premier coup est erroné, je ne savais pas quoi en penser, en fait. Par moments, Trout Mask Replica m'a terrifié : Orange Claw Hammer, un des trois morceaux a capella de l'ensemble (Well et The Dust Blows Forward 'n' The Dust Blows Back sont les deux autres), continue par moments de me foutre les chocottes, Beefheart y braillant son texte (une histoire de vieux marin à jambe de bois qui, de retour sur la terre ferme après un long bourlinguage, aperçoit une charmante jeune femme en qui il reconnaît sa fille : A youngster cocked her eye/God before me if I'm not crazy, is my daughter), mais le braillnt vraiment, sa voix en est terrifiante. Il a de ces accès de violence (I was shangaaaaïïïeeeeddddddd...by a high-hat beaver mustache man...and his pirate friend...), incontrôlables, même en connaissant par coeur ce morceau, cette déclamation en fait, on est surpris à chaque fois. C'est le seul passage de ce genre sur l'album (les deux autres morceaux a capella sont soft, et le reste de l'album est certes bien barré, vocalement parlant, mais rien d'aussi extrême qu'Orange Claw Hammer), mais puuuutain, on s'en souvient longtemps. Il ouvre la dernière face, avec 3,35 minutes au compteur.

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Les titres des morceaux sont dans l'ensemble au diapason du contenu musical de Trout Mask Replica : Neon Meate Dream Of A Octafish (et sa fameuse Whale bone farmhouse), She's Too Much For My Mirror, Hair Pie : Bake 1 et Hair Pie : Bake 2 (deux instrumentaux saccagés, délirants, barges), Sweet Sweet Bulbs, Old Fart At Play, Ant Man Bee, Hobo Chang Ba, The Blimp (Mousetrapreplica) , Pachuco Cadaver, Bills Corpse... Un morceau, China Pig, fut enregistré, apparemment, en extérieurs, et ça se ressent, le son étant assez faiblard (dans la pochette intérieure, avec les paroles, il est d'ailleurs dit qu'à cause de ça, on ne peut que se perdre en hypothèses sur le vrai sens des paroles), on a même un loop de bande vers la fin, qui fut conservé. Certains morceaux sont chantés par d'autres que Beefheart : Pena l'est par Antennae Jimmy Semens (The Blimp aussi, sur lequel on entend aussi la voix, parlée, de Zappa), The Mascara Snake pose des voix de ci de là (Ella Guru et ses Fast'n'bulbous ! intempestifs). Musicalement, tout part assez souvent en couillettes, les morceaux dérapent, s'accélèrent, changent de style, de rythme... un cauchemar de chroniqueur. A moins d'avoir l'oreille musicale très aventureuse et une patience à toute épreuve, impossible d'aimer l'album, et ça ne sera qu'au bout de quelques écoutes patientes et plus ou moins éloignées. On peut dire ceci : si, au bout de quatre écoutes complètes de l'album, vous n'arrivez toujours pas à l'apprécier, vous pouvez laisser tomber. Et il est conseillé, même si, au final Trout Mask Replica est bien plus dingue qu'eux, de connaître un peu les albums de Zappa, surtout ceux faits avec les Mothers Of Invention (Absolutely Free, We're Only In It For The Money, Uncle Meat) avant de se risquer les esgourdes dans ces 79 minutes totalement ravagées. Au bout du compte, l'expérience sera bénéfique, ce disque vous deviendra sans doute, un jour, plus ou moins indispensable. En ce qui me concerne, je ne l'écoute pas souvent, mais chaque écoute est un bonheur renouvelé, car j'ai toujours l'impression de le redécouvrir. L'album préféré de David Lynch, un des disques de chevet de Johnny Rotten et David Byrne, de Matt Groening (fondateur des Simpsons) aussi. Et un de mes albums préférés. Mais putain, ce qu'il est dur à écouter ! Ultime conseil : ne l'écoutez pas ce soir, 31 décembre, ne le mettez pas en fond sonore du repas de réveillon : grosse ambiance de plomb, sinon !

La critique de Koamae:

Ouch. C'est le mot qui convient pour parler concrètement de Trout Mask Replica. Un objet musical non-identifié du regretté Captain Beefheart. 28 titres, 79 minutes de dinguerie absolue sorties pendant ce qui allait être une des plus grandes années de l'histoire du rock: 1969. Alors, comment définir cette chose ? Il faudrait créer un style musical rien que pour ce disque. C'est dire si c'est inclassable et déjanté ! Le Beefheart ne devait pas trop être clair dans sa tête: rien que la pochette annonce le contenu. Bon, je l'ai écouté à sec hier soir, donc vous aurez ici mes premières impressions à propos du disque.

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Les quatre premiers morceaux de l'album sont une mise en bouche. C'est givré, c'est assez fendard, mais ça ne contribue pas à faire un chef d'oeuvre. C'est juste histoire de se préparer au meilleur. Ce dernier vient à partir de Hair Pie: Bake 1, un instrumental grandiose qui ouvre vraiment les hostilités. Et là, on entre dans le total paradis sur terre. Les morceaux saisissants s'enchaînent, à commencer par ce Moonlight On Vermont incroyable. Ne cherchez plus, le meilleur morceau de l'album est là ! Sans pour autant l'égaler, Pachuco Cadaver peut se considérer comme un digne rival de Moonlight On Vermont, puisque c'est encore un véritable chef d'oeuvre qui tombe dans les petites oreilles de l'auditeur. Donc, trois morceaux vraiment superbes (même si sacrément frappés, comme tout l'album). Les trois pistes suivantes sont du niveau des quatre premières: sympathiques et barrées comme tout. Puis le premier disque se finit en apothéose. Avec China Pig, on a l'impression d'être dans un disque de Big Joe Williams, au moins. Un blues artisanal avec une touche Beefheart qui ne déplait pas. Enfin, My Human Gets Me Blues et Dali's Car sont une fin parfaite au premier disque.

Suite. Vient Hair Pie: Bake 2, presque aussi grandiose que le 1 malgré sa courte durée. Pena est mineure, mais Well assure. Rien que la voix de Beefheart suffit à faire un chef d'oeuvre. When Big Joan Sets Up est également immense. C'est le plus long titre de l'album, et qu'est-ce que c'est bon ! La suite, dans sa globalité, n'est pas à jeter, on trouve de très bons moments, tels que Ant Man Bee, Orange Claw Hammer, Old Fart At Play ou Veteran's Day Poppy. Malheureusement, en dehors des morceaux cités, l'album commence à s'essoufler un peu à partir de Fallin' Ditch, et tous ces morceaux assez courts qui viennent après sont mineurs. Mais pas de quoi s'indigner non plus.

En conclusion, deux mots servent pour parler concrètement de Trout Mask Replica: 'ouch' et 'grandiose'.   

FACE A
Frownland
The Dust Blows Forward 'N' The Dust Blows Back
Dachau Blues
Ella Guru
Hair Pie : Bake 1
Moonlight On Vermont
FACE B
Pachuco Cadaver
Bills Corpse
Sweet Sweet Bulbs
Neon Meate Dream Of A Octafish
China Pig
My Human Gets Me Blues
Dali's Car
FACE C
Hair Pie : Bake 2
Pena
Well
When Big Joan Sets Up
Fallin' Ditch
Sugar 'N' Spikes
Ant Man Bee
FACE D
Orange Claw Hammer
Wild Life
She's Too Much For My Mirror
Hobo Chang Ba
The Blimp (mousetrapreplica)
Steal Softly Thru Snow
Old Fart At Play
Veteran's Day Poppy