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On a un peu peine à le croire, devant l'aspect résolument culte et séminal du projet, mais cet album de Miles Davis, à sa sortie en 1972, a été : a) un bide commercial retentissant, et b) un échec critique, s'étant fait allumer comme un pétard du 14 juillet par à peu près tout le monde (presse spécialisée, fans de la première heure). Ce n'est que bien des années plus tard qu'On The Corner a acquis sa réputation désormais définitive, celle de classique absolu de la fusion jazz-rock, et de chef d'oeuvre (enfin, un des chefs d'oeuvre, avec Kind Of Blue, In A Silent Way et Bitches Brew) de Miles Davis. Un disque sorti sous une pochette clinquante et cartoonesque de Corky McCoy (un dessinateur spécialisé dans le comic-strip) où l'on voit, sur fond jaune (recto) et rose (verso, avec un gros 'OFF' inscrit en aussi gros que le 'ON' du recto), une galerie de personnages stéréotypés, tous de couleur : un mec bien fringué en costard, un peu paumé, un autre fringué à la cool, façon pimp, une gonzesse court vêtue, des jeunes cons divers...et un mec à l'allure pas tibulaire mais presque (merci Coluche), au premier plan, avec un sticker 'free me' ('lbiérez-moi') sur les cheveux. Un des personnages porte, lui, un sweater ou pull avec la mention 'vote for Miles', titre d'un des morceaux de l'album. Corky McCoy récidivera à trois reprises pour les albums de Miles Davis : le double live In Concert en 1973 (plusieurs des personnages sur la pochette s'y retrouveront, du moins, des cousins proches), le double Big Fun (là aussi, on retrouvera, quasiment les mêmes, deux ou trois des personnages de la pochette d'On The Corner) en 1974, et Water Babies en 1976. A l'intérieur de la pochette, d'un côté, une photo noir & blanc d'un Miles à l'air pas commode, l'air de dire si ça te plaît pas, va te faire foutre, et de l'autre, des dessins de McCoy, des personnages faisant des allusions à d'autres albums de Miles, tels que Kind Of Blue et Live-Evil.

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Intérieur de pochette, avec les allusions, dans les textes, à d'autres albums de Miles

Aucune mention de qui joue quoi n'étant sur la pochette (Miles n'a pas voulu préciser les crédits, pour garder, probablement, un côté étrange à la musique, difficile de dire qui joue quoi quand on n'a même pas la liste des instruments, qui pour certains sont assez exotiques), je me dévoue et le fait ici (je précise que pour la réédition CD, il y à la liste des musiciens, tout de même) : Miles à la trompette (évidemment), Bennie Maupin à la clarinette basse, Chick Corea au synthétiseur, Herbie Hancock et Lonnie Liston Smith à l'orgue, John McLaughlin à la guitare électrique (ainsi que David Creamer, Reggie Lucas, ), Jack DeJohnette, Al Foster et Jabali Billy Hart à la batterie, Don Alias, James 'Mtume' Foreman aux percussions, Collin Walcott au sitar, Dave Liebman au saxophone ténor, Carlos Garnett au saxophone ténor et alto, Michael Henderson à la basse électrique Paul Buckmaster au violoncelle, Khalil Balakrishna au sitar électrique, Harold Ivory Williams aux claviers, et Badal Roy au tablâ (instrument de percussions indien). L'album a été produit par le fidèle Teo Macero, et enregistré en quelques jours (mais entre juin et juillet) en 1972. Sa longueur est assez épuisante au premier abord : bien que ne comprenant que 4 morceaux (ou 8 ; mais je vais y revenir), On The Corner dure la petite bagatelle de 54 minutes. C'est rien du tout, voyez. Il y à soit 4, soit 8 titres, car le premier titre est scindé en quatre parties qui, créditées séparément sur le vinyle, sont toutefois, souvent, regroupées sur une seule plage audio de 20 minutes. Et les deux derniers titres, pareil, ils sont crédités séparément sur le vinyle (avec précision de leurs durées), mais sont regroupés, en CD, souvent, sur une seule plage audio de 23 minutes. Ah oui, et il y à aussi un titre de 5 minutes en final de la face A, et un de 6 minutes en ouverture de la B. 

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Verso de pochette

Le plus fort dans tout ça est que l'album ne contient que peu de mélodies. Un fan de jazz à l'ancienne chiera probablement sur l'album, estimant que ce ne sont que des grooves (ceci dit, des grooves haletants et donnant envie de danser, difficile d'écouter ce disque le cul calé dans un fauteuil, sans bouger pendant une heure). Les trois premières minutes de l'album (qui représentent la première partie du long morceau-titre, et cette première partie porte d'ailleurs le nom de l'album) est irrésistible. Etrange, limite cacophonique quand on l'écoute pour la première fois, mais irrésistible. En fait, tout le long morceau-titre est ahurissant, et assez différent du reste de l'album qui, de Black Satin à la première (et longue) partie de Helen Butte/Mr. Freedom X, ne propose, grosso modo, que le même rythme riche en basse et percussions. One And One, le premier morceau de la face B, démarre là où Black Satin se finissait, et Helen Butte/Mr. Freedom X poursuit One And One quasiment sans pause. Au premier abord, on a l'impression de tourner en rond (les tablâs et sitar sur Mr. Freedom X viennent aérer un peu l'atmosphère 7 minutes avant la fin, mais le fameux rythme monolithique reprend quand même rapidement ses droits), l'impression d'un foutage de gueule aussi, et il est facile de comprendre, finalement, pourquoi On The Corner a été aussi mal accueilli (Lester Bangs, grand fan de Jazz et de Miles - mais aussi des Ramones ! - en parlait, à l'époque, comme de son pire album) par la presse, et pourquoi les fans de la première heure ont autant déchanté. En revanche, l'album a reçu les honneurs d'une nouvelle légion de fans, plus jeunes, avides de grooves, de funk, de rock aussi, et est devenu un classique pour eux, avant de devenir un classique tout court. Sur scène (voir In Concert, que j'ai abordé récemment), Miles prendra un malin plaisir à ramoner aux foules ce nouveau concept de jazz, fusionnel avec le rock et les musiques indiennes. Les sessions de On The Corner ressurgiront sur Get Up With It, notamment (1974), on se rend compte que Miles aurait très bien pu placer, sur son album, à l'époque, des morceaux aussi dévastateurs que Rated X ou Mtume. Ce qui aurait rendu l'album tout autre, encore plus monstrueux, pour les oreilles de l'époque qui, malgré Bitches Brew et Jack Johnson, ne s'étaient pas préparées au choc de On The Corner. Un monument ? Clairement, oui. Pas à mettre dans toutes les oreilles : si votre truc, c'est la pop sans danger, fuyez. Si vous n'aimez que le jazz classique à la Miles Davis des années 50/60, ou bien à la Thelonious Monk, Charles Mingus ou Coltrane, fuyez, ou en tout cas, réfléchissez, car ce truc pourrait bien vous faire sauter les oreilles. Mais si vous aimez la grande musique avec des cojones bien placées, alors On The Corner est pour vous. A noter, un coffret sorti en 2007 (désormais hors de prix, car difficile à trouver, et c'est un gros coffret) proposant l'intégralité des sessions plus l'album original, coffret de 6 CDs, est un complément indispensable, malgré les doublons si vous possédez déjà l'album ainsi que Get Up With It et Big Fun, qui comprenaient tous deux des chutes de studio des sessions. 

FACE A

On The Corner/New York Girl/Thinkin' One Thing And Doin' Another/Vote For Miles

Black Satin

FACE B

One And One

Helen Butte/Mr Freedom X