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C'est très difficile de parler de cet album. D'en parler sincèrement, en arrivant à occulter le fait qu'il s'agisse du dernier album de John Lennon. Double Fantasy est sorti en 1980, en novembre. Le 17. Lennon sera abattu par ce tordu de Mark Chapman (qu'il meure en prison, celui-là !) en décembre. Le 8. Même pas un mois après l sortie de ce disque qui marquait son retour aux affaires après 5 ans de silence radio, son précédent album, Rock'n'Roll (album de reprises de standards de rock'n'roll, album assez moyen et sans grand intérêt), était quand même sorti en 1975 (et avait été enregistré en 1973/74) ! D'après la légende lennonienne, c'est en entendant, en 1980, Coming Up de Paul McCartney (chanson issue de son album McCartney II, album assez expérimental qui marchera plutôt bien) que Lennon aura envie de refaire de la musique, et, en août, il entre en studio (The Hit Factory, à New York) pour y enregistrer Double Fantasy. Il n'y entrera pas seul : Yoko, sa Yoko, est là aussi. Mieux (ou pire, c'est selon) : elle partage littéralement l'album avec Lennon. En 1970, tous deux avaient enregistré et commercialisé, simultanément, leurs albums solo intitulés respectivement John Lennon/Plastic Ono Band et Yoko Ono/Plastic Ono Band (pochettes quasi identiques, même ambiance intimiste, mais on peut cependant sans regret faire l'impasse sur le disque de Yoko, sans être mauvaise langue pour autant : c'est vraiment pas bon). Puis Yoko a, épisodiquement, proposé ses petits pipis à la face du monde, des disques généralement aussi bien accueillis que l'annuelle épidémie de gastro en hiver. Double Fantasy, lui, propose 14 titres, et sur ces 14 titres (pour trois quarts d'heure de musique), la moitié est écrite et interprétée par Lennon, et l'autre, par Yoko. Faire une face Lennon et une face Ono aurait été risqué : il n'aurait pas été rare de trouver, chez les possesseurs du vinyle, une face Yoko toute clean, jamais passée en platine, et une face Lennon usée plus ou moins normalement (d'après la légende, il n'est pas rare de trouver des exemplaires vinyles du Live Peace In Toronto 1969 avec la face B, la face occupée par les miaulements nucléaires de Yoko, en état impeccable ; je témoigne en ce sens, ayant un exemplaire vinyle dudit album avec la face B en meilleur état que la A, et c'est flagrant).

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Lennon, Ono et le coproducteur Jack Douglas (Patti Smith, Aerosmith...) ont donc décidé de mélanger le tout. Une quasi parfaite alternance entre les chansons de Lennon et celles de Yoko. La partie Yoko est sensiblement plus courte (à peine 20 minutes) que la partie Lennon, donc, de toute façon, faire deux faces distinctes aurait été maladroit, on aurait eu une trop grande différence de durée entre elles. Double Fantasy est donc un album de collaboration entre les deux amoureux, l'album est d'ailleurs crédité, comme ce fut le cas de Some Time In New York City (1972) et des trois abominations avant-gardistes de 1968/69, à Lennon & Yoko. Les fans de Yoko (ça existe) furent aux anges de pouvoir entendre 7 nouvelles chansons d'elle. Les fans de Lennon (ils ne sont pas rares, eux !) le furent aussi d'entendre à nouveau le binoclard, mais furent frustrés de ne l'entendre que sur une moitié d'album. L'album se vendra très bien, mais il faut préciser qu'il se vendra encore mieux après le 8 décembre, le contrecoup de la mort de Lennon faisant une sorte d'effet boomerang, tous ceux qui n'avaient pas eu le temps ou l'envie d'écouter l'album l'achetèrent, l'air de dire allez, c'est le dernier album de Lennon, il faut l'écouter en mémoire de ce qu'il fut, ce genre de trucs. Sur 100 acheteurs, en 1980, de l'album, combien l'achetèrent après le tragique assassinat du 8 décembre ? Gageons, plus de la moitié. Comme je l'ai dit en intro, difficile d'occulter ce faits divers sordide et épouvantablement tragique, quand on parle de l'album. C'était plus facile d'en parler pendant les trois semaines précédant la mort de Lennon, quand personne (sauf un esprit dérangé, celui de Chapman) ne pouvait prédire pareille chose. Lennon en parlera comme d'un renouveau, le début d'une nouvelle orientation de carrière. Bref, on peut dire que Double Fantasy est plus un disque qui augurait de ce qui aurait été la suite de la carrière de Lennon qu'un disque de plus pour Lennon. Je n'ai pas encore eu le temps de parler de l'album musicalement parlant, si ce n'est de dire que la moitié est signée Lennon et l'autre, Ono. Ma première chronique de l'album, ici (car cet article est une 'refonte' de l'ancienne chronique), était moyennement gentille. Avec le temps, je dois dire que, putain, j'adore cet album. Ce n'est sans doute pas son sommet (c'est John Lennon/Plastic Ono Band, 1970), mais sans doute son deuxième meilleur album, ou alors son troisième, car Walls & Bridges (1974, cruellement sous-estimé) ou Imagine (1971, un peu inégal, mais le bon y est vraiment extraordinaire) méritent aussi une seconde place. Mais j'aurais plus tendance à mettre Imagine en quatrième position, derrière l'album de 1980 qui serait, donc, troisième, sur le podium avec une belle médaille de bronze.

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L'album offre quelques merveilles absolues. Oui, la plupart sont signées Lennon, en effet : Watching The Wheels, I'm Losing You, les deux sensationnels hits (Just Like) Starting Over (qui dit bien ce que ça veut dire : avec cet album, Lennon entendait bien reprendre sa carrière sur de nouvelles bases ; à noter que Jean-Louis Aubert reprendra lourdement la mélodie de cette chanson pour une des siennes, Les Plages, en 1987) et Woman, et le sublimissime Beautiful Boy (Darling Boy) dédié à l'enfant qu'il a eu avec Yoko, Sean. Une chanson aux accents orientaux, nipponisants, et pour cause, Sean est à moitié japonais par sa mère. Ces chansons sont assurément les meilleures de l'album, même si Yoko en livre quelques unes de belles aussi (je n'exagère pas). Les deux titres restants de la partie lennonienne de Double Fantasy me plaisent moins, Dear Yoko et Cleanup Time, mais c'est pas mal, rien de mauvais. Yoko, elle, offre du très très très bon (Every Man Has A Woman Who Loves Him, que Lennon reprendra pendant les sessions, sa version sera commercialisée quelques années après sa mort dans une compilation ; Give Me Something, très courte et nerveuse ; I'm Your Angel (malgré des tralalala assez irritants) ; Hard Times Are Over, au titre cruellement à côté de la plaque sans le vouloir, vu que quelques semaines après la sortie de l'album, l'autre connard prouvera que non, pour le couple, les temps difficiles ne sont pas terminés ; Beautiful Boys. Là aussi, on a quand même deux chansons moins percutantes, I'm Moving On et Kiss Kiss Kiss, mais, là aussi, franchement, rien de mauvais non plus. C'est un fait, avec seulement 10 titres, 5 par partie, Double Fantasy serait encore meilleur. Mais dans l'ensemble, cet album très bien produit (le son est typiquement ricain, les musiciens qui participent sont remarquables, citons Hugh McCracken, Tony Levin, Earl Slick, Andy Newmark pour les plus réputés, des requins de studio) est une merveille.

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Vraiment, je l'adore, et même si certains critiqueront (à sa sortie, et par la suite) le fait de n'avoir que 7 chansons de Lennon sur les 14, il faut avouer que les chansons restantes sont excellentes et ne dépareillent pas (elles sont juste un peu plus aventureuses parfois : Every Man Has A Woman Who Loves Him, Kiss Kiss Kiss) l'ensemble. Et puis, qui sait, si Lennon avait rempli tout un disque avec 14 ou 12 chansons rien qu'à lui, l'album n'aurait sans doute pas été meilleur : en 1984, Yoko commercialisera Milk And Honey, disque de chutes de studio des sessions de Double Fantasy, avec 12 titres, et là encore, la moitié d'elle et la moitié de John, en alternance. Le moins que l'on puisse dire, c'est que cet album de 1984 est moins bon. Rien de mauvais non plus, sauf certaines chansons de Yoko (et la pochette propose une photo prise lors des mêmes sessions que Double Fantasy). On imagine les 6 chansons de Lennon de cet album posthume avec les 7 de son ultime album, et on se dit que Double Fantasy n'aurait pas été pareil, et aurait été inégal. Alors que là, il est vraiment génial. A noter qu'en 2010, au moment des rééditions des albums de Lennon, Double Fantasy sortira dans une édition double CD, proposant, sur le CD 2, l'album original, et sur le CD 1, une version dite stripped down (une production épurée, à l'essentiel), permettant d'entendre l'album sous un autre jour. Mais pour moi, c'est la version originale qui reste le summum. Un des meilleurs albums de Lennon (un Lennon assagi, mûri), malgré qu'il soit un disque de collaboration. Essentiel.

FACE A

(Just Like) Starting Over (Lennon)

Kiss Kiss Kiss (Ono)

Cleanup Time (Lennon)

Give Me Something (Ono)

I'm Losing You (Lennon)

I'm Moving On (Ono)

Beautiful Boy (Darling Boy) (Lennon)

FACE B

Watching The Wheels (Lennon)

I'm Your Angel (Ono)

Woman (Lennon)

Beautiful Boys (Ono)

Dear Yoko (Lennon)

Every Man Has A Woman Who Loves Him (Ono)

Hard Times Are Over (Ono)