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Ouh, qu'il n'est pas aimé, ce disque ! Et pourtant, croyez-moi, il y à pire dans la monde du rock. Il y à pire chez George Harrison, déjà : Gone Troppo, de 1982, est clairement médiocre (et même mauvais), et avant ça, Somewhere In England de 1981 n'est pas folichon non plus. Mais Dark Horse (qui sera aussi le nom du label de George Harrison, sur lequel sortiront ses disques suivants ; c'est aussi le nom d'un éditeur américain de comics, mais ça n'a rien à voir), sorti en 1974, est généralement considéré comme un mauvais album. Ce qui est sûr, c'est que si on met de côté les albums Wonderwall Music et Electronic Sounds (sortis en 1968 et 1969, deux albums instrumentaux qui sont les premiers albums solo d'Harrison, quand les Beatles existaient encore ; le premier est la bande-son du film du même nom, aujourd'hui judicieusement oublié, avec Jack McGowran et Jane Birkin dans le rôle d'une jeune femme du nom de...Penny Lane), alors oui, Dark Horse est le premier opus décevant de Georgie Boy. Mais décevant ne veut pas dire nul. Sincèrement, il y à pas mal de choses à dire au sujet de ce disque qui sont capables de le réévaluer à la hausse. Il faut savoir qu'en 1973/1974, Harrison est dans une mauvaise passe, très mauvaise. Sa femme Pattie (Boyd) le quitte pour vivre avec son pote de toujours (disons, depuis l'ère Beatles), Eric Clapton. Les deux étaient amoureux l'un de l'autre depuis au moins 1969 (Clapton, alors héroïnomane et fou d'amour, composera Layla, et tout le double album du même nom - Layla And Other Assorted Love Songs - de 1970, en hommage à Patti et à cet amour impossible et plein de dilemmes). Patti et George divorceront en 1977, le couple qu'elle formera avec Eric (mariage en 1979) tiendra 9 ans. Parallèlement, elle avait épousé George en 1966, après l'avoir rencontré en 1964, et leur couple tiendra un peu plus longtemps que celui qu'elle formera avec God...

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Verso de pochette

Assez déprimé par cette histoire (se faire 'voler' sa femme par son meilleur pote, il y à de quoi être aigri ; cependant, entre Harrison et Clapton, les relations resteront, par la suite, amicales), Harrison, sur Dark Horse, écrit So Sad, sur le sujet. Et, dans sa reprise assez personnelle (paroles modifiées) du Bye Bye Love des Everly Brothers (composée par Felice et Boudleaux Bryant), il n'hésite pas, non seulement à parler de cette histoire, mais à quasiment citer Clapton, par le biais de l'old Clapper. De plus, pour cette chanson, il crédite Patti et Eric aux choeurs, alors qu'ils brillent littéralement par leur absence sur Dark Horse ! Cynique, le George ? Il avait le droit, non ? A noter que Ron Wood (à l'époque pas encore membre des Stones mais il était sur le point de l'être), qui joue sur le disque et a co-écrit la remarquable chanson Far East Man, a lui aussi eu une petite aventure avec Patti, autrefois, décidément... Comme si ça ne suffisait pas, Harrison replonge un peu dans ses vieux démons (alcool, drogue), et divers excès (trop de concerts, tournée américaine assez longue) ont fait qu'au moment de l'enregistrement de l'album, Harrison se paie une magnifique petite laryngite des familles qui éraille totalement sa voix, ce qui s'entend parfaitement sur au moins une grande partie de l'album. Il dira par la suite que le titre de l'album était une allusion cynique, ironique, à sa santé vocale de l'époque : dark hoarse (éraillement sombre) se prononçant exactement comme dark horse (cheval sombre). Cette laryngite ne l'empêche pas d'enregistrer le disque, sans doute y était-il quasiment obligé par contrat, d'ailleurs.

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Dark Horse est le premier de ses albums à être enregistré dans son studio personnel, dans sa sublime résidence (un manoir avec parc, la photo de l'intérieur de pochette et du verso y ont été prises) de Friar Park, dans le comté d'Oxford. Jusqu'à la mort de Lennon en 1980, Harrison ouvrait au public les grilles du parc de sa propriété (qu'il habitera jusqu'à sa mort en 2001), il les fermera après 1980 et ce drame épouvantable, pour des raisons de sécurité. La photo de pochette intérieure (ci-dessous) montre deux personnes en train de marcher, dos tourné, dans le parc : c'est Harrison et son ami Peter Sellers. Dans la bulle, une citation du film Les Producteurs de Mel Brooks, dont Harrison était fan (Mel Brooks en général). Tout autour de la photo aux teintes sépia, un texte sur le jardinage est là pour, selon Harrison par la suite, encourager l'auditeur à être clément envers Dark Horse ! Il reste à parler du recto de pochette (signé Tom Wilkes) avant de parler de l'album, musicalement parlant. On y voit une photo de promotion d'une université de Liverpool (Liverpool Institute), dont a fait partie Harrison. Photo colorisée, et modifiée en plusieurs façons. Déjà, on distingue un lotus géant (une fleur au symbolisme très important dans la religion hindouiste, Harrison était hindouiste depuis la fin des années 60), sur lequel sont disposés les modèles. Un autre symbole plane au-dessus d'eux. Un des personnages a été retouché pour ressembler à Hitler ; Harrison a le visage bleu/violet ; divers personnages ont des symboles variés sur leurs torses (Willie Weeks :) you all sur le torse d'un d'entre eux, à côté du Hitler ; allusion au musicien Willie Weeks - basse - qui joue sur le disque), et le titre de l'album est disséminé au premier rang. Impossible de ne pas voir en cette pochette une allusion au Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles... au fait, saviez-vous qu'à la base, Hitler devait 'apparaître' (au même titre que Jésus-Christ et Gandhi) sur la pochette de l'album des Beatles ? Le fait qu'on le trouve ici, sur celle de Dark Horse, signifie grosso modo on n'a pas pu le mettre en 1967 pour des raisons éthiques, mais moi, rien à battre, je le met quand même. Il paraît que les Beatles éprouvaient une fascination pour cette ordure, une fascination malsaine et peu assumée (pas pour ses idées, mais pour le personnage), mais quand même... Pour finir de parler de la pochette recto (qui est en allusion au style graphique des Monty Python, dans un sens) et de la pochette intérieure, on peut dire qu'elle est fournie ! Les crédits de pochette sont bien chargés, remplis d'allusions, de références, de petits messages cyniques ou amicaux (dont une allusion à Olivia Arias, future Olivia Harrison, sa future femme et mère de Dhani, leur fils né en 1978)...

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Intérieur de pochette (ici, reproduction du livret CD)

Musicalement, Dark Horse est une petite baisse de niveau après deux albums remarquables (le triple - en vinyle - et anthologique All Things Must Pass de 1970 et le sublime Living In The Material World de 1973), séparés, dans la discographie d'Harrison, par le triple (en vinyle aussi) live The Concert For Bangla Desh de 1971, premier concert de charité de l'histoire du rock, sur lequel Clapton, Ringo, Dylan, Leon Russell, Billy Preston, Badfinger et, surtout, Ravi Shankar (instigateur du projet) participèrent. Après autant de grands disques (le live y compris), certes, Dark Horse semble mineur. C'est un disque ayant obtenu parmi les pires critiques pour un album solo d'un ex-Beatles, en concurrence avec le Wild Life des Wings (1971) et les trois albums avant-gardistes de Lennon & Yoko (1968/1969), ainsi que leur double Some Time In New York City de 1972. Un critique qualifiera la pochette de répugnante (ghastly est le terme utilisé : ça signifie horrible et repoussant, terme le plus souvent utilisé pour parler d'un crime odieux que d'une pochette !). Le mauvais état de la voix d'Harrison (ça s'entend) n'améliorera pas les choses. S'ouvrant sur un instrumental (Hari's On Tour (Express), qui est pas mal) l'album offre, pour 41 minutes, 9 morceaux, dont la reprise traficotée de Bye Bye Love. Dark Horse en est le titre le plus commercial, il sera joué bien des années après la sortie de l'album par Harrison en concerts (tout comme il le fut en 1974), le reste n'ayant pas vraiment été défendu par son auteur (il dira par la suite ne pas aimer le disque, d'autant plus que l'évocation de ce disque lui rappelait une période difficile de sa vie privée). Pourtant, Far East Man, So Sad, Maya Love et Ding Dong, Ding Dong sont excellentes, et l'ambiance hindoue/mystique/hare Krishna de It Is "He" (Jai Sri Krishna), qui achève le disque, est réussie. Après, il est vrai que Simply Shady et Bye Bye Love ne sont pas extraordinaires, il est vrai que la voix d'Harrison fait mal à entendre parfois (assez rauque), et que dans l'ensemble, bien que réussies pour leur majorité, les chansons ne sont pas aussi quintessentielles, Far East Man et Dark Horse exceptées, que celles des précédents opus solo de l'ex-Beatles. Mais je pense que Dark Horse ne mérite pas tant de haine (en revanche, le prix de vente, en moyenne, des albums d'Harrison, lui, mérite de la haine : une vingtaine d'euros par CD, ça fait mal au cul, vraiment ; le même problème pour les albums de Lennon, Macca et des Beatles, d'ailleurs). Certes un peu mineur, le disque n'en demeure pas moins très enthousiasmant par moments, et à redécouvrir. Le contexte difficile autour de son enregistrement encouragent, qui plus est, à la clémence. Un disque à (re)découvrir, en somme, un peu comme les Mind Games et Walls & Bridges (même année que Dark Horse pour ce dernier) de Lennon !

FACE A

Hari's On Tour (Express)

Simply Shady

So Sad

Bye Bye, Love

Maya Love

FACE B

Ding Dong, Ding Dong

Dark Horse

Far East Man

It Is "He" (Jai Sri Krishna)