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 Avec seulement un disque comme contenu, certains ont dû se sentir un peu floués par Harrison, à la sortie de cet album en 1973, étant donné que ses deux précédents opus (All Things Must Pass en 1970 et le live collectif The Concert For Bangla Desh en 1971) étaient, chacun, triple. Mais on ne peut pas enquiller les coffrets à chaque livraison, en même temps. Et puis, les critiques musicaux de l'époque avaient d'autres choses négatives à dire au sujet de cet album, Living In The Material World, que de préciser que cet album, le deuxième album de chansons d'Harrison et son cinquième album en tout (en comptant le triple live collectif que je viens de citer), était juste un disque simple (de 45 minutes, tout de même) après deux triples opus. Si Living In The Material World a, commercialement parlant, très bien marché, il n'a en revanche pas été très bien reçu par la presse. Il faut dire que la presse avait encensé All Things Must Pass (probablement le meilleur album solo d'un ex-Beatles, toutes périodes confondues, à bien y penser, même si Band On The Run, John Lennon/Plastic Ono Band et Chaos And Creation In The Backyard suivent de très près), et plutôt très bien accueilli The Concert For Bangla Desh. Or, c'est quand même rare que la presse rock encense à tour de bras, à la suite, plusieurs albums d'un même artiste, surtout si le succès commercial suit. Living In The Material World, quelques semaines après sa sortie, sera N°1 des ventes, il dépassera le Red Rose Speedway des Wings (leur Band On The Run n'était pas encore sorti), lequel avait, lui, déjà battu les deux doubles compilations 'rouge' et 'bleu' des Beatles. Jusqu'à la sortie de Band On The Run (en fin d'année), Living In The Material World sera le best-seller beatlesien de 1973. Une compensation, vu les critiques assez sévères qu'il a récoltées et continue parfois de récolter de ci de là. Notamment une certaine propension au prosélytisme religieux (hindouïsme), qui en agaçera plus d'un.

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Mais l'album récoltera aussi de bons avis, une des meilleures choses qui sera dites à son sujet est de proposer de belles chansons, et d'avoir une production très épurée, sobre, totalement à l'opposé de celle d'All Things Must Pass. Il faut dire que le triple opus de 1970 était produit par Phil Spector, et que Spector, comme souvent, a eu la main lourde comme un camion transportant des bouteilles de gaz de ville : sur les morceaux rock (Art Of Dying, Wah-Wah, Let It Down...), All Things Must Pass sonne, surtout maintenant que ce genre de production est un peu dépassée, très gras, chargé. Dans les notes de pochette du livret de la réédition CD 2001, quelques semaines ou mois avant sa mort, Harrison avouera même avoir envie de reproduire le disque d'une manière plus sobre, trouvant que la production pleine de réverb', le fameux 'mur du son' de Spector (enquillage de couches sonores comme un mille-feuilles), a mal vieilli. Ca semblait approprié en 1970, ça fait over the top (son expression) en 2001. Il a raison, même si cette production spectorienne à l'extrême est selon moi indissociable de l'album. C'est son point faible (si point faible il y à), mais je n'imagine pas une version épurée de l'album, il y manquerait un truc. Les critiques, en 1970, encenseront l'album, tout en insistant parfois (voir Philippe Paringaux de Rock'n'Folk) sur cette production bien chargée. Harrison semble l'avoir pigé : Living In The Material World, excepté un titre, est produit par ses propres soins, et cette production est totalement anti-All Things Must Pass. Sobre, racée, assez zen, même les morceaux rock (Sue Me, Sue You Blues qui parle des emmerdes judiciaires autour de la fin des Beatles, ou la chanson-titre) sont sobrement produits. Le seul titre qui n'est pas produit par le quiet Beatle est Try Some, Buy Some, chanson datant de 1971, qu'Harrison avait offerte à Ronnie Spector (à l'époque femme martyr de Phil Spector, et chanteuse principale des Ronettes) qui, sur un single édité par Apple, la chantera (gros succès). Il a décidé de la chanter, lui, deux ans après, reprenant le genre d'arrangements que Spector en avait fait pour la version de Ronnie. Ce qui explique que la chanson soit produite, elle, par Spector et Harrison. Elle n'est pas super chargée, ceci dit. Spector savait être sobre quand il fallait (le premier opus solo de Lennon cité plus haut est produit par ses soins ; à l'écouter, on n'en jurerait pas).

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L'album sera accusé d'être trop religieux, déjà qu'All Things Must Pass parlait souvent de religion (My Sweet Lord, Awaiting On You All, Hear Me Lord, plus des allusions dans d'autres chansons), mais avec ce nouvel album sorti sous une pochette étrange (la main d'Harrison, sur fond noir, avec un symbole hindouïste dans son creux, photographiée dans le style de l'effet Kirlian), Harrison a fait fort. Et pas seulement avec les chansons, toutes ne parlent pas de religion, même si le thème revient quand même dans The Lord Loves The One (Who Loves The Lord), The Light That Has Lighted The World, Give Me Love (Give Me Peace On Earth), Who Can See It... Visuellement parlant, l'album est aussi très religieux : on trouve une illustration issue de la Bhagavad-Gita (voir ci-dessus) dans l'intérieur de la pochette ouvrante, des photos prises pour la promotion (voir encore plus haut) montrent Harrison en tenue cérémoniale au centre d'un banquet où se trouvent aussi certains des musiciens de l'album (Ringo Starr, Nicky hopkins, Jim Keltner, Klaus Voormann... Eric Clapton, lui, ne joue pas sur le disque). Un Harrison glabre et chevelu, un look assez inhabituel, on a plus l'habitude de voir Harrison moustachu ou barbu que glabre (ou alors, le jeune Harrison des années 60, mais avec les cheveux courts) ! L'album sera donc critiqué pour ce côté très religieux, l'album suivant (Dark Horse, 1974, bide commercial et critique à sa sortie, disque un peu fade mais tout de même sous-estimé et mal-aimé) sera lui aussi assez chargé 'religion hindouïste', puis Harrison comprendra que les gens en ont marre de l'entendre chanter la gloire de Sri Krishna, et il passera à des thèmes moins glissants. Sans abandonner sa religion, mais il ne tentera plus de l'imposer dans ses chansons. Autre critique qui sera fait à Living In The Material World à sa sortie, on dira que l'album est ennuyeux. Décidément, entre ça et le prosélytisme aggravé, il aura pris cher, Harrison, en 1973 !

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Force est de reconnaître que le côté un peu lancinant des nombreuses ballades (Be Here Now, Give Me Love (Give Me Peace On Earth), The Light That Has Lighted The World...) peut en effet lasser, et il faut quelques écoutes pour bien apprécier le disque et réussir à passer à côté de cet aspect un peu répétitif. Même si l'album n'est pas le meilleur d'Harrison (et je vais en choquer plus d'un, mais je lui préfère vraiment Dark Horse), il recèle de grands moments, d'immenses moments : Give Me Love (Give Me Peace On Earth) est une ballade majestueuse (sortie en single), Living In The Material World est une critique acerbe de notre société, Try Some, Buy Some est une perle, Sue Me, Sue You Blues est très acerbe lui aussi... Parallèlementà la sortie de l'album, Harrison fondera une société caritative qui est, aujoud'hui, gérée par sa veuve, Olivia, fondation du nom de Material World. Tous les droits de vente de cet album ont été, à vie, donnés à la fondation par EMI et Capitol (selon le continent de distribution de l'album, c'est soit EMI, soit Capitol qui le distribuait), ce qui signifie qu'en achetant le disque, vous faites une bonne action. Ca ne concerne pas les autres albums d'Harrison, sauf un ou deux (comme le live en hommage à Harrison, Concert For George, de 2003, organisé par ses amis musiciens après sa mort). L'an dernier, un film est sorti, du nom de l'album, sur Harrison. A ne pas confondre avec l'album de 1973, évidemment ! Pour finir, Living In The Material World, bien qu'un peu plan-plan par moments, bien que souffrant de la comparaison avec All Things Must Pass (et les albums suivants, dans l'ensemble, souffront, eux, de la comparaison avec Living In The Material World...), n'en demeure pas moins un très bel album, rempli de sublimes chansons. Un fan d'Harrison et des Beatles ne saurait passer à côté !

FACE A

Give Me Love (Give Me Peace On Earth)

Sue Me, Sue You Blues

The Light That Had Lighted The World

Don't Let Me Wait Too Long

Who Can See It

Living In The Material World

FACE B

The Lord Loves The One (That Loves The Lord)

Be Here Now

Try Some, Buy Some

The Day The World Gets 'Round

That Is All