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La première chose que je me souvienne avoir pensé, en septembre 2003, au moment de la sortie de cet album, c'est : mais c'est quoi cette pochette de daube ? Et la seconde, c'est Mais Bowie n'a-t-il pas sorti un album l'an dernier ? (la réponse à cette dernière question est : oui, l'album Heathen, en juin 2002). On se croyait de retour aux bonnes vieilles années 70, quand nos artistes/groupes favoris sortaient un album par an ! Putain, même U2, dans les années 80, à un moment donné (de 1980 à 1985, pas une année sans album, en comptant l'EP Wide Awake In America...enfin, excepté 1982, c'est vrai), se sortaient les doigts annuellement ! Personne, en 2003, ne pouvait se douter qu'il faudrait attendre 10 ans pour avoir enfin un nouvel album de Bowie, et que 13 ans après Reality, Bowie ne serait plus... Personne, en 2003, aussi, n'avait oublié le quintessentiel et sombre Heathen, magistral disque, aussi, quand Reality est sorti, les critiques furent, parfois, dans la presse et chez les fans, un tantinet, comment dire, euh...mitigées. Mais dans l'ensemble, pas si mauvaises que ça. Globalement, l'album est plus léger, lumineux que Heathen, et rien que la pochette, pas terrible il est vrai, donne le ton : un Bowie de manga, sur fond blanc, avec plein de taches diverses et de diverses couleurs. A l'intérieur du livret (pour le vinyle aussi, on a un livret, la sous-pochette étant classique en papier blanc), une photo de Bowie posant exactement comme son avatar de manga. Les paroles des différentes chansons (même des deux reprises) sont proposées avec des lettrages et couleurs (et sens de lecture : parfois de côté, parfois à l'envers...) différents, ça change du livret de Heathen pour lequel les paroles étaient proposées en une longue et fine spirale interminable, sur une page, proprement illisibles à cause du trait blanc qui les sciait en leur milieu et de la forme même de la spirale (en plus, c'était imprimé en tooooooouuuuuut petit) !

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Pour ce disque enregistré à New York (Looking Glass Studio et studio personnel chez Bowie) et aussi en partie dans le studio personnel du pianiste Mike Garson en Californie, Bowie s'est entouré des guitaristes Earl Slick, Gerry Leonard, David Torn et Mark Plati (aussi à la basse), du pianiste Mike Garson, du batteur Sterling Campbell, et il joue lui-même de la guitare, des claviers, percussions, stylophone et saxophone. Gail Ann Dorsey, sa fameuse bassiste depuis la tournée Outside, est ici uniquement aux choeurs ainsi que Catherine Russell, qui, sur la tournée, sera aux claviers et guitares additionnelles. Matt Chamberlain est à la batterie sur un titre, Tony Visconti, qui coproduit avec Bowie, est à la guitare et basse additionnelles Mario J. McNulty est aux percussions et batterie additionnelles sur un titre, et Carlos Alomar à la guitare sur un titre, Fly, qui ne finira pas sur l'album au final (mais est en bonus-track sur l'édition collector sortie à l'époque). La gestation de Reality a démarré alors que Heathen était en préparation pour sa sortie, il a notamment écrit, en une demi-heure, Fall Dogs Bombs The Moon, chanson abordant les attentats du 9/11 (de même que New Killer Star, qui ouvre l'album ; je veux dire que cette autre chanson parle aussi des attentats de 2001). Aucune des chansons de Heathen, enregistré en 2000 et 2002, ne parlaient des attentats, soit que le sujet était trop frais, soit que toutes les chansons étaient écrites au moment des attentats, et qu'à ce moment-là, le disque était quasiment en phase finale. Je penche plutôt pour ça, personnellement. En soutien aux New-Yorkais, Bowie s'installera définitivement dans la Grosse Pomme, à Manhattan (quartier de SoHo) en 2002 ou 2003, c'est à New York qu'il s'éteindra le 10 janvier 2016. Il y à deux ans jour pour jour. C'est donc sur Reality que Bowie aborde de front ces terribles attentats par le biais de ces deux chansons, vraiment réussies, surtout  New Killer Star avec son rythme très rock. L'album sera boosté par un single à succès qui, dans certains pays (chez nous, c'est sûr ; en Europe entière, très certainement ; aux USA, probablement, mais je n'en suis pas certain), servira de bande-son à une publicité pour Vittel, dans laquelle Bowie jouera et s'amusera à se grimer selon les différents looks de sa carrière : Ziggy Stardust, Halloween Jack, le Thin White Duke, le clown triste de Ashes To Ashes, la pochette d'Aladdin Sane... La chanson, au titre éloquent, est Never Get Old. Il n'y aura jamais assez de sexe, il n'y aura jamais assez de drogues, et je ne serai jamais, jamais, jamais vieux. Une chanson amusante, jubilatoire, que Bowie, en live (A Reality Tour, où il en livre une version bien tuante), qualifiera de gentil petit mensonge. 

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C'est sur Reality que Bowie place enfin une chanson magnifique, jazzy (du moins, dans cet arrangement) et longue de presque 8 minutes, qu'il avait à la base écrite pour Black Tie White Noise en 1993 mais qu'il n'arrivera pas à enregistrer correctement, aussi bien pour cet album de 1993 que pour Earthling en 1997 et Heathen en 2002, avant d'en faire une version enfin satisfaisante ici : Bring Me The Disco King. Achevant l'album, ce morceau long est baigné par un piano jazzy et free de Mike Garson, et Bowie la chante avec une ferveur incroyable. Un des meilleurs moments de son entière carrière selon moi. Une chanson nettement meilleure que plusieurs autres titres de l'album, ces Looking For Water, Days et She'll Drive The Big Car, trois morceaux sympathiques il est vrai, mais mineurs. The Loneliest Guy, elle, est sublime, Reality est bien rock comme il faut, et les deux reprises sont franchement bien trouvées. Il s'agit du Try Some, Buy Some de George Harrison (que ce dernier, en 1971, offrit à Ronnie Spector avant de la chanter lui-même deux ans plus tard), pour lequel Bowie a conservé le même genre d'arrangements, et du Pablo Picasso des Modern Lovers (chanson enregistrée en 1972 mais sortie en 1976 en même temps que leur album), elle dans une version très différente, niveau arrangements, de l'original. A la base, Bowie envisageait, dans le courant des années 70, de faire un Pin Ups 2 (en 1973, Pin Ups, de Bowie, était un album de reprises de chansons britanniques de l'ère Swinging London, milieu des années 60), qui se serait concentré sur les USA essentiellement, projet qu'il ne fera jamais. Bowie les a donc placées ici, lui qui avait déjà placé trois reprises sur Heathen et qui était coutumier du fait (Black Tie White Noise, les deux Tin Machine, Tonight, Let's Dance, Scary Monsters (& Super Creeps), Young Americans, Station To Station, notamment, contiennent au moins une reprise). Dans l'ensemble, cet album, parfois très pop et parfois un peu expérimental (et encore) est une sorte de version légère de Heathen, un disque peut-être pas aussi grandiose que ce dernier, mais vraiment très bon, avec quelques grandes chansons que Bowie sublimera en live (sur A Reality Tour), ces Bring Me The Disco King, New Killer Star, Never Gets Old, The Loneliest Guy. J'aime vraiment beaucoup cet opus un petit peu secondaire, mais totalement intéressant !

FACE A

New Killer Star

Pablo Picasso

Never Get Old

The Loneliest Guy

Looking For Water

She'll Drive The Big Car

FACE B

Days

Fall Dog Bombs The Moon

Try Some, Buy Some

Reality

Bring Me The Disco King