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En 1973, Brian Eno quitte Roxy Music (après deux albums remarquables ; le groupe parviendra sans mal à survivre au départ du bidouilleur de claviers, mais Eno avait quand même apporté une touche de folie qui ne reviendra pas dans les albums suivants du groupe) et se lance en solo, avec un album quintessentiel nommé Here Come The Warm Jets. Glam, arty et pop, ce premier opus assez accessible (mais il faut quand même deux-trois écoutes attentives pour  l'appréhender en globalité) sera suivi, l'année suivante, 1974 donc, d'un deuxième album. Je vais ici m'intéresser, pour cette nouvelle réécriture (l'ancienne chronique datait de 2010 et était des plus rikiki et insipides), au deuxième album solo d'Eno, un disque sorti sous une pochette dessinée par Peter Schmidt, un artiste allemand ami d'Eno (qui signera aussi l'artwork du Evening Star de Fripp & Eno en 1974, ainsi que les dessins qui étaient glissés dans la pochette de Before And After Science, et qui a co-crée, avec Eno, le fameux jeu de cartes des Stratégies Obliques, cartes contenant des indications plus ou moins claires afin d'aider à la décision ; jeu de cartes qu'Eno a souvent utilisé pour ses albums et ceux qu'il a produits). L'album, long de 48 minutes (pour 10 titres allant quasiment tous dans les 5 minutes de durée), porte le même nom qu'un opéra chinois écrit pendant la Révolution Culturelle (et qui fut d'ailleurs une des rares oeuvres culturelles autorisées pendant ladite Révolution), et s'appelle donc Taking Tiger Mountain (By Strategy).

Taking Tiger Mountain (By Strategy) extrait 2

Je ne vais pas être objectif concernant cet album : c'est mon préféré de Brian Eno. Pas seulement des albums enregistrés par Eno, mais aussi de tous les albums sur lesquels Eno a ne serait-ce qu'apporté une petite touche personnelle. J'inclus donc aussi ses productions ou collaborations (les deux avec le groupe de krautrock Cluster sont remarquables, je les aborderai ici un jour). Taking Tiger Mountain (By Strategy) est un disque remarquable mais, aussi, et c'est paradoxal, méconnu. Tout comme Here Come The Warm Jets, il est très arty, assez glam parfois, et a été enregistré avec une foule de musiciens de haute volée : Phil Manzanera, Robert Wyatt, Andy Mackay, Phil Collins, Freddie Smith, Brian Turring. Eno, en plus du chant (aucun instrumental ici), joue des claviers, un peu de guitare, et bidouille pas mal les sons de ses compères. C'est bien évidemment lui qui produit, mais Manzanera l'a assisté pour le coup. Tous les morceaux ont été écrits par Eno seul, et un peu comme son précédent opus, on passe du Coca Light de morceau en morceau. Notons cependant que dans l'ensemble, et la durée des morceaux y est sans doute un peu pour quelque chose, l'album est nettement moins accessible que le précédent (mais plus que le futur Discreet Music sorti en fin d'année 1975). Les sonorités sont multiples et variées, parfois assez chabraques, Back In Judy's Jungle (la Judy en question est Judy Nylon) ressemblant à une valse détraquée au rythme presque ternaire et aux claviers quasiment dissonnants, et les chorus en falsetto de Put A Straw Under Baby, sans parler de l'orchestre symphonique de Portsmouth et ses cordes, rendent le morceau très imperméable au premier abord. Lesdites cordes font que le morceau a un petit côté celtique toqué. 

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Bien que relativement méconnu du grand public (pour qui, j'imagine, Eno est essentiellement le ceusse qui a produit U2 depuis le mitan des années 80 et jusqu'au mitan des années 90, ou alors celui avec qui David Bowie a enregistré la 'trilogie berlinoise'), Taking Tiger Mountain (By Strategy) contient de vrais classiques : Third Uncle, avec son riff tuant et sa ligne de basse enjôleuse, sera, en live (voir le Live de 1976 du supergroupe 801 qu'Eno et Manzanera fonderont et qui ne durera que le temps de quelques concerts), un monument furieux. The Fat Lady Of Limbourg, qui parle d'un asile situé dans une ville dont le nombre d'habitants est inférieur à celui des pensionnaires dudit asile, est un classique à la Eno ; The True Wheel est un régal pop arty avec Randi & The Pyramids en choeurs féminins, et une des lignes de texte de la chanson (We are the eight-o-one, we are the central shaft) donnera son nom au supergroupe 801, justement. Mother Whale Eyeless est un sommet absolu, de même que Taking Tiger Mountain, China My China (une sorte de mini-concept autour de l'Empire du Milieu semble se dessiner via certaines chansons) et le Burning Airlines Give You So Much More inaugural. Si vous parvenez à encaisser ce morceau sans trop sourciller, soyez rassurés, l'album passera bien pour vos oreilles. Mais si vous avez envie, dès le premier morceau, d'arrêter l'écoute, retournez écouter du Florent Pagny. Et non, The Great Pretender qui achève magnifiquement (sur des sons ressemblant à des criquets !) la face A n'est pas une reprise des Platters (que Freddie Mercury, lui, reprendra par la suite), mais un morceau totalement différent. Je dis ça au cas où il y en auraient parmi vous qui se diraient ah ! mais apparemment, il y à au moins un morceau normal sur cet album. Bah non. 

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Cet album à la pochette sublime (plusieurs versions, en plusieurs teintes, car au verso et dans l'intérieur de la pochette ouvrante, c'est kif-kif le recto, d'Eno, dessiné par Schmidt) n'est donc pas conseillé pour découvrir Brian Eno, mais si vous aimez le bonhomme, si vous avez aimé Here Come The Warm Jets et les deux premiers Roxy Music, et si vous avez l'oreille musicale un peu aventureuse, alors nul doute que Taking Tiger Mountain (By Strategy) vous plaira beaucoup. Apparemment ayant eu quelques soucis de santé (on parle d'une lourde opération chirurgicale) à l'époque, Eno, après ce disque, passera définitivement à autre chose, via donc, en 1975, Another Green World et Discreet Music. Il changera par ailleurs totalement de look : fini les longs cheveux, place à une coupe courte des plus sobres (de nos jours, il est carrément chauve, le bonhomme). Autre temps, autre look, il est vrai que la froideur clinique (mais sublime) d' nother Green World ou de la face B de Before And After Science aurait été difficilement en phase avec le look totalement débridé qui était celui du Eno des années 1972/1974 !

FACE A

Burning Airlines Give You So Much More

Back In Judy's Jungle

The Fat Lady Of Limbourg

Mother Whale Eyeless

The Great Pretender

FACE B

Third Uncle

Put A Straw Under Baby

The True Wheel

China My China

Taking Tiger Mountain