U1

Todd Rundgren est un malade. Je ne veux pas dire par là qu'il est atteint d'une maladie (sincèrement, j'espère que non, et je crois que non, d'ailleurs), ni qu'il est totalement fou et bon à enfermer, mais c'est en tout cas un des plus jusqu'auboutistes musiciens que je connaisse. Imaginez que ce type a, au cours des années 70 (et précisément entre 1973 et 1975) sorti des albums absolument effarants, tant du point de vue de leur contenu musical que de leur...agencement vinyle, tout simplement. En 1973, il sort A Wizard/A True Star, un disque qui offre 19 morceaux sur un seul vinyle de 56 minutes.

Résultat, le son est quelque peu compressé et donc un petit peu moyen, mais il y à pire.

En 1975, il sort Initiation, un album de 67 minutes tenant sur un seul vinyle, et un des morceaux, A Treatise On Cosmic Fires, dure 35 minutes et occupe la totalité d'une face. Résultat, le son est quelque peu compressé, et donc un petit peu moyen (et un texte de Rundgren sur la pochette indique cet état de fait et conseille aux acquéreurs d'enregistrer sur K7 audio l'album à la première écoute et, ensuite, d'écouter la K7, vu que les sillons sont si compressés qu'une mauvaise manipulation et/ou un saphir de platine en mauvais ou moyen état pourraient flinguer le disque, voire même le saphir ; bref, Todd a inventé l'album inécoutable, et ce d'autant plus que l'album n'est pas un de ses meilleurs !). A noter que l'année précédente, il avait sorti Todd, album durant aussi longtemps que le futur simple Initiation, mais cette fois-ci, là, sur deux vinyles. Et toujours en 1974, Todd Rundgren, ancien leader des Nazz, sorte de Elton John américain (mais en moins glam et en version assez tordue), également producteur de génie, sort le premier album de son nouveau groupe, Utopia. Le nom de cet album est Todd Rundgren's Utopia, et il offre 4 morceaux. Pour 58 minutes. Et un des morceaux occupe une face entière, avec 30 minutes au compteur.

Résultat, le son est quelque peu compressé, et donc un petit peu moyen. On commence à avoir l'habitude, hein ? 

U2 

Sous sa pochette bleue et quelque peu cheloue, Todd Rundgren's Utopia est un disque qui, en fait, ne sonne pas si moyen que ça en vinyle. Comparé aux deux autres gros projets dont j'ai parlé plus haut, le son est un peu meilleur. Bon, c'est pas du cristallin non plus, les sillons sont en effet très compressés. Mais bon, la même année, Miles Davis sort Get Up With It, double album de 124 minutes, deux vinyles d'une heure, sillons bien serrés, et le son est (ayant le vinyle d'époque, je le certifie) vraiment excellent. C'est à peu près le cas ici aussi (notons que l'édition CD de l'album, basique comme un coup de trique - pas de bonus-tracks, pas de livret digne de ce nom, juste les paroles - déjà présentes au verso de pochette vinyle - dans un feuillet et une photo - ne propose pas d'amélioration du son, mais ne sonne pas moins bien, c'est déjà ça). Sinon, Utopia, c'était quoi ? Un groupe de rock progressif que Rundgren (chant, guitare, production) a construit autour de sa personne en 1973 et qui, sur ce premier opus, est constitué aussi de Mark 'Moogy' Klingman (claviers), John Siegler (basse, violoncelle), Ralph Schuckett (claviers), Jean-Yves 'Mr Frog' Labat (synthétiseurs), David Roger Mason (claviers, orgue) et Kevin Ellman (batterie, percussions). Musicalement, ce groupe très chargé en claviers (quatre claviéristes tout de même !) fait donc du rock progressif, un rock progressif assez teinté de jazz, d'expérimentations, de glam et de rock un peu (mais pas trop) hard. Autant le dire, c'est assez chatoyant. Une sorte de kaléidoscope sonore, un univers musical chamarré. Je suis poète aujourd'hui, c'est bien.

U3

Todd, à l'époque A Wizard/A True Star (1973) : la sobriété faite chair, l'élégance humainement définie

Les morceaux, longs (sauf Freedom Fighters, qui achève la face A et qui ne dure que 4 petites minutes ; ça semble limite choquant et perturbant, une durée aussi courte, surtout après deux morceaux de respectivement 14 et 10 minutes et avant un de 30 minutes...), prennent le temps de s'installer, même si Utopia Theme (morceau enregistré totalement live au cours d'un des premiers shows du groupe, en 1973, avant l'enregistrement du moindre morceau en studio) démarre le disque en fanfare. C'est un disque dont j'ai beaucoup de mal à parler : allez décrire un morceau chanté de 30 minutes (The Ikon), avec ses très multiples changements de rythmes, ses breaks, ses ralentissements, ses accélérations, ses divers solos... On ne peut pas décrire ce disque de la même manière qu'on décrirait Something/Anything ? (double album majeur que Todd Rundgren a sorti en 1972, quintessence de pop/glam). Todd Rundgren's Utopia est un voyage sensoriel, auditif, un trip musical assez dingue, qui semblera sans doute très (trop) chargé à certains, reconnaissons que Rundgren n'y est pas allé avec le dos de la cuillère. Cheesy, un peu boursouflé, très prétentieux aussi par moments, pêchant par orgueil, sujet à la surenchère (whoooo, on se caaaalme !), ce premier opus de son cultissime Utopia (j'aurai, je pense, l'occasion d'aborder leur deuxième album, live, sorti en 1975, dans peu de temps, ensuite rideau, me concernant et concernant Utopia) n'est pas parfait (sans déconner !!). Il est effectivement trop long (sans dé... bon, la ferme). Si la face A est assez facilement encaissable malgré la durée de deux de ses morceaux, The Ikon, sur la B, il faut vraiment être dans le bon mood pour l'apprécier. Là, on comprend pleinement le fait qu'écouter un vinyle soit tout sauf passif (contrairement au CD, où tu le glisse et attend, en écoutant, la fin du disque entier) : il faut retourner le disque, placer le saphir sur le sillon d'entrée de la face B, en sachant qu'on est parti pour 30 minutes qui seront très longues (des albums sont plus courts que ça, parfois). Retourner le disque, ici (et encore plus sur Initiation et ses 35 minutes sur la face B, en un seul titre là aussi), est un geste lourd de sens, et si on n'est pas dans le bon état d'esprit, il n'est pas rare qu'arrivé à ce stade, on remette le disque dans sa pochette au lieu de continuer de l'écouter, pris par le découragement ou la lassitude, ainsi que par l'irrépressible envie de jouer au frisbee avec le skeud.

Ca m'est arrivé.

A deux reprises au moins.

Et pourtant, j'aime bien cet album...suis-je normal ?

FACE A

Utopia Theme (live)

Freak Parade

Freedom Fighters

FACE B

The Ikon