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Ce disque, j'aurais adoré l'avoir en glorieux vinyle d'époque (si possible, en pressage briton, aussi), mais j'ai rapidement déchanté : trouver un exemplaire d'époque sur lequel les points n'ont pas été, grrr, reliés, est un chemin plus difficile qu'on ne croit, c'est un chemin de croix. Attention, je ne dis pas que c'est impossible non plus. Mais il faut y mettre le prix, et croyez-moi, même si j'aime énormément cet album (bien plus qu'autrefois : ceci est une réécriture de mon ancienne chronique de l'album, datant de 2010, désormais effacée, chronique qui était ridiculement courte et assez méchante vis-à-vis de l'album), je n'avais pas envie de dépenser plusieurs dizaines d'euros pour un vinyle d'époque à la pochette probablement (un peu plus, vu la teinte de pochette) jaunie, mais vierge de toute inscription. L'album est très bien, sous-estimé en tout cas, mais j'avais envie de garder mon pognon pour un autre vinyle d'époque qui, lui, valait nettement plus la dépense. Je me suis donc rabattu sur une réédition vinyle récente, en plus le disque est tout neuf, alors pourquoi est-ce que Ducros, il se... hhmmpf. Bon, vous l'avez compris, on va reparler des Who, via leur album de 1975, The Who By Numbers, un album enregistré dans une relative douleur et dont la pochette, dessinée par leur bassiste John Entwisle (qui ne s'est pas loupé), les représente, en action, mais en mode 'points à relier'. Certains esprits chagrins estimeront sans doute que le titre de l'album est la meilleure chose de l'affaire, vu son double-sens : 'by numbers', autrement dit 'par les nombres' (à relier), évidemment, mais les fans et connaisseurs savent bien que le premier nom du groupe était The High Numbers. Cet album de 1975, assez court (37 minutes bien tassées), enregistré entre avril et mai 1975 et sorti en octobre de la même année, est le septième album studio des Qui.

 

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L'album a été produit par Glyn Johns seul (ce n'est pas la première fois que Johns se retrouve à la production d'un album du groupe, mais la première fois qu'il est seul à produire, nuance), aux studios Shepperton Sound Stage, un endroit généralement utilisé pour les répétitions en vue d'un concert. Le groupe, à l'époque, sortait d'une tournée épuisante, traumatisante, celle de Quadrophenia (1973), leur album précédent, un double album conceptuel assez ambitieux (un film de Franc Roddam en sera tiré en 1979, comme cela fut fait, en 1975, de Tommy) qui marcha assez bien, d'ailleurs. Les concerts de la tournée furent difficiles, divers incidents les émaillèrent (problèmes de synchronisation du groupe avec les nombreuses bandes sonores d'accompagnement diffusées pendant les concerts ; complexité du concept de l'album, qui obligeait les membres du groupe à longuement présenter les nouvelles chansons avant de les jouer ; mise au placard, dès le premier concert, de plusieurs morceaux, ce qui fit qu'assez rapidement, Quadrophenia fut bien raboté en concert, comme si le groupe se dissociait de son oeuvre ; destruction des bandes d'accompagnement (encore une fois désynchronisées) par un Pete Townshend fou de rage, ce qui, forcément, réduira les concerts à un truc bien plus sobre par la suite de la tournée ; et surtout, un soir, malaise violent de Keith Moon suite à une absorption, avant le concert, de tranquilisants pour chevaux (un jeune homme du public, batteur amateur apparemment, le remplaça durant le concert). La tournée a pu se finir quand même, mais 1974 fut une année sabbatique pour le groupe, et surtout Townshend, qui...n'en...pouvait...plus.  Du tout. D'ailleurs, lui qui avait déjà eu par la passé (et rien ne dit que c'était du passé, en fait, à l'époque) des problèmes de, euh, boisson, replongera directement dans les maléfiques plaisirs de la dive bouteille.

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Gros Pif Premier Pete Townshend dira de l'enregistrement de By Numbers que tout ou presque de ce qu'il a écrit pour le disque (et sur les 10 chansons, 9 sont de sa main, celle qui ne l'est pas, Success Story, est signée du bassiste, Entwisle, qui la chante) a été utilisé pour l'album. Souffrant d'un sévère syndrome de la page blanche, redouté de tous les écrivains et paroliers/compositeurs (si seulement Musso pouvait en être atteint...mais je m'égare Montparnasse), il en chiait des bulles triangulaires à coins arrondis et matelassés pour livrer de nouvelles compositions. Contrairement à Quadrophenia pour lequel il s'était bien sorti les doigts, cette livraison minimaliste, forcément, a limité l'album. Keith Moon (batterie qu'o nétait obligé d'attacher au sol tellement il la martelait en live), à l'époque déjà dans les excès en tous genres (limousine dans une piscine, TV jetée d'une fenêtre d'hôtel, ce genre), n'a jamais été un auteur/compositeur, alors fallait pas compter sur lui. Entwisle, bassiste (et cuivriste occasionnel) du genre à sourire une fois par an, et encore, uniquement s'il avait oublier de sourire l'année précédente, composait, mais c'était du genre je fais une chanson par album et encore, estimez-vous heureux que je la fasse, alors merci bien (surtout que souvent si pas tout le temps, ses chansons, il les chantait lui-même). Roger Daltrey (chant et vestes à franges) ? Sérieux, les mecs ? Daltrey ? Attendez, j'ai envie de rire, là...ouf, heureusement, c'est passé. Non, il n'y avait que Townshend (guitare, claviers, chant occasionnel, pif de compète) pour ça.

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Pub d'époque pour l'album (pub américaine, vu le label MCA)

Vous dire donc si By Numbers sentait bon dès le début, avec son groupe en état de crise nerveuse suite à une tournée difficile et à son auteur/compositeur attitré en prise à la boisson, en pleine déprime et page blanche, n'arrivant que difficilement à écrire des chansons qui, forcément, de plus, ne sont pas des plus joyeuses (However Much I Booze : "à quel point je me bourre la gueule", en gros). Le groupe ayant refusé (je ne sais pas le pourquoi de cette décision étonnante) de le sortir sur le label Track Records qu'ils avaient pourtant fondé (avec leurs managers Kit Lambert et Chris Stamp) en 1967, By Numbers sortira sur Polydor et marchera plutôt bien, mais les critiques furent assez moyennes (en France, Manoeuvre, dans Rock'n'Folk dont il était à l'époque simple chroniqueur pigiste d'une vingtaine d'années, en publiera une critique incroyablement assassine, estimant le groupe fini ; je ne sais pas ce qu'il pense de l'album désormais) et on a commencé, à partir de cet album, à penser que les Who étaient, effectivement, finis, laissés au bout de la piste, des dinosaures. Deux ans plus tard, les punks allaient amplifier cette critique, ciblant Led Zep, les Stones, Pink Floyd, McCartney...et quant au rock progressif, ce fut pire. By Numbers n'offre pour ainsi dire aucun classique (le best-of le plus récent du groupe ne contient qu'un seul titre de l'album : Squeeze Box, sorti en single à l'époque). En live, le groupe ne jouera pour ainsi dire rien : Squeeze Box et Dreaming From The Waist (qu'Entwisle dira adorer jouer, pas ce n'était pas le cas de Townshend) furent régulièrement jouées, Slip Kid le fut un peu, c'est à peu près tout. Mais la tournée fut triomphale. Ce qui contraste avec l'aspect très personnel et franchement pas folichon de l'album, They Are All In Love et However Much I Booze sont assez déprimantes (malgré le côté virevoltant de la musique du second morceau cité), surtout que les relations entre les différents Who, qui n'ont jamais été au beau fixe, se dégradaient de plus en plus. Si l'album contient peu de classiques immortels, il renferme de vraies bonnes chansons : Dreaming From The Waist, How Many Friends, Success Story, Slip Kid, However Much I Booze, Squeeze Box, le final court mais percutant In A Hand Or A Face... Quasiment tout, en fait, car j'ai beaucoup de mal avec They Are All In Love et Blue, Red And Grey (et son ukulélé amusant et étonnant), une des chansons les plus 'légères' de l'album. Mais dans l'ensemble, The Who By Numbers, sous son amusante pochette pour laquelle Entwisle ne fut pas payé (!), est un très très bon cru des Who, et même plus que ça : pour moi, c'est leur ultime sursaut, leur dernier grand disque, la suite (Who Are You qui sera le dernier avec Moon, juste avant sa mort, et les trois albums faits ensuite) étant des plus déplorables. 

FACE A

Slip Kid

However Much I Booze

Squeeze Box

Dreaming From The Waist

Imagine A Man

FACE B

Success Story

They Are All In Love

Blue, Red And Grey

How Many Friends

In A Hand Or A Face