L1

Le cas de Love et de son leader Arthur Lee est assez intéressant.  On trouvera difficilement, même si ça existe, des groupes ayant aussi bien cherché le plantage, la lose. Love a été fondé au milieu des années 60, en Californie (San Francisco), par Arthur Lee, et est un des premiers groupes de rock multiraciaux (Lee et un autre membre du groupe de l'époque, Johnny Echols, étant tous deux de couleur ; Lee est métisse, précisément) avec les Equals d'Eddy Grant. Ce qui est un détail, certes, mais il n'empêche que ça fait déjà une raison de se souvenir de ce groupe au nom si joli, mais si banal, aussi (pas évident de chercher des informations, sur le Net, sur un groupe du nom de Love, tellement le nom est générique). Le style du groupe ? Un rock garage, un peu psychédélique, mais assez nerveux. Premier album, sur le label Elektra, en 1966 : Love. Avec My Little Red Book. Excellent. En fin de la même année, Da Capo, le deuxième album, avec 7 And 7 Is, She Comes In Colors et, surtout, Revelation, morceau de 19 minutes occupant toute une face, sans doute le premier morceau aussi long de la sorte. A la même époque, le patron d'Elektra, Jac Holzman, signe les Doors sur suggestion d'Arthur Lee. 1967 : Love sort son troisième album, Forever Changes. Un chef d'oeuvre intersidéral de rock psychédélique très chatoyant, précieux et nerveux en même temps, enregistré dans l'extrême douleur par un groupe en crise (ils ont failli se faire  remplacer par des musiciens de studio) et par un Arthur Lee en plein trip baudelairien, persuadé qu'il allait bientôt mourir (comme il est mort presque 40 ans plus tard, en 2006, on peut dire qu'il s'est un petit peu gouré dans ses prédictions). Immense (Andmoreagain, Live And Let Live, The Red Telephone...), l'album, qui possède un climat assez étrange qui symbolise bien son époque à la fois oppressante et enchanteresse, sera un bide commercial retentissant. Les deux premiers opus n'ont pas non plus été des succès. 

L3

Love se sépare, Lee reste le seul membre du groupe d'origine quand le quatrième album, Four Sail, en 1969, sort, les autres membres sont alors Frank Fayad (basse), Jay Donnellan (guitare) et George Suranovich (batterie). Revenant à des sonorités garage, ce quatrième album ma foi très réussi sera un bide commercial encore une fois, malgré de superbes trucs (August, Always See Your Face). Love a, pendant les sessions, enregistré de la matière pour trois albums. Oui, trois. Four Sail sera leur dernier sur le label Elektra, le contrat se termine, et le groupe signe sur Blue Thumb, un petit label formé par d'anciens membres du label A&M. A ce moment-là, Love a la matière de deux albums. Lee a l'idée de les sortir en un double album. Compte tenu qu'il vient de signer sur un nouveau label lequel n'est pas aussi connu qu'Elektra, et compte tenu du fait que tous les précédents albums de son groupe ont été des échecs commerciaux, une telle décision ne peut être qualifiée que de suicidaire. Pourtant, Out Here, c'est son titre, va sortir en tant que double album, long de 69 minutes (tout tient sur un CD ; aussi bien que le CD qu'un pressage vinyle d'époque sont très difficiles à trouver, je le précise), sous une pochette qui, la plupart du temps, ne possède aucune inscription sur sa façade, le titre apparaissant dans l'intérieur de pochette. Suicidaire, je vous dis. Vous n'avez pas besoin que je vous le dise, mais je vais le faire quand même : l'album a évidemment été un bon gros bide commercial bien sanglant, ce qui n'empêchera pas le groupe de sortir, quelques mois plus tard, en 1970, False Start, dont MaxRSS nous a parlé ici l'an dernier, et qui sera le dernier opus sur Blue Thumb. Le groupe, ensuite, sera (rapidement) signé sur RSO Records, sortira Reel To Real, qui sera un bide retentissant aussi (et leur pire album, de loin). Entre temps, sur A&M, en 1972, Lee sortira son premier album solo, Vindicator, immense (Everybody's Gotta Live), mais qui, évidemment, foirera bien comme il faut lui aussi. 

L2

Out Here ? Oui, je sais, on est au troisième et dernier paragraphe, et je n'en ai pas encore parlé. C'est qu'il est difficile de parler de cet album (sur lequel Arthur Lee se crédite Arthurly !), qui semble aussi bien refléter son époque qu'en être un petit peu éloigné. C'est un double album avec à peu près tout ce qui fait un double album de l'époque, à savoir un peu de tout, un vrai petit bordel musical, hétéroclite. Une auberge espagnole. On a deux morceaux qui dépassent les 10 minutes par la gauche : Doggone en fait 12 et est essentiellement un solo de batterie...oui, un SOLO DE BATTERIE ; et Love Is More Than Words Or Better Late Than Never dure 11 minutes et semble avoir été récupéré, par DeLorean interposée, au beau milieu de 1967 tellement elle sonne psychédélique, freakoutée à mort. Guitares lysergiques, ambiance défonce interstellaire, qui vous embarque totalement out here. Ah tiens, le titre de l'album ! On a aussi une reprise d'un ancien morceau de Love, Signed D.C., deux fois plus longue que l'originale, mais aussi des petits trucs un peu chelous (Discharged, Car Lights On In The Daytime Blues ; le titre de ce morceau d'une minute est hilarant : "le blues des phares de voitures allumés en plein jour"...) qui ne s'imposaient pas... Mais sinon, entre I'll Pray For You, I Still Wonder, I'm Down (rien à voir avec les Beatles), Gather 'Round, Willow Willow et Abalony, Out Here offre de très bonnes chansons, tour à tour nerveuses ou précieuses, violentes ou calmes. Pas le meilleur album du groupe (c'est Forever Changes), ni leur deuxième meilleur (Da Capo ? Sans doute...), mais au moins le troisième meilleur. C'est aussi un chef d'oeuvre en péril, un album fondamentalement méconnu, difficile à trouver depuis pas mal d'années, comme les deux suivants...

A noter qu'il a été, l'an dernier, réédité en vinyle, par un petit label que je soupçonne être russe (il y à une inscription en cyrillique dans l'intérieur de pochette), qui serait polonais, mais que Discogs dit être canadien (c'est quoi ce bordel à cul...), Endless Happiness. Je l'ai acheté, vraiment pas donné d'ailleurs, et plusieurs choses sont à dire, pas super gentilles : d'abord, les deux disques sont à la vitesse 45-tours, ce qui est totalement étrange, car à la base, c'est un 33-tours des plus classiques, donc le changement de vitesse ne s'impose pas (il y à, sur chacune des faces, autant de morceaux, dans le même ordre, que sur le double vinyle d'époque). Ensuite, l'album est, sur ses labels de faces, crédité Out Of Here, belle erreur, mais bon, ça passerait encore. Mais le plus grave, c'est que Signed D.C. est proposé dans sa version 1966, pas dans celle de Out Here. Après, compte tenu qu'un vinyle d'époque de l'album est aussi rare que terriblement cher, et compte tenu qu'un CD de l'album, en occasion uniquement, est aussi vendu très cher (genre dans les 100 euros...), c'est la seule manière de se procurer, en format physique, cet album à un prix correct, 30 euros, donc cette erreur du morceau différent est certes conne, et presque insupportable, mais on finit par l'accepter comme dommage collatéral. Il y à aussi l'écoute sur YouTube, mais c'est un succédané vraiment insuffisant, parfois. Sinon ? Album remarquable, vraiment.

FACE A

I'll Pray For You

Abalony

Signed D.C.

Listen To My Song

I'm Down

FACE B

Stand Out

Discharged

Doggone

FACE C

I Still Wonder

Love Is More Than Words Or Better Late Than Never

Nice To Be

Car Lights On In The Daytime Blues

FACE D

Run To The Top

Willow Willow

Instra-Mental

You Are Something

Gather 'Round