ND1

 Nick Drake, artiste maudit, comme chacun le sait, mort à 27 ans (il a rejoint le 27 Club) d'une overdose médicamenteuse dont on ignore réellement si elle fut accidentelle ou volontaire. C'était en 1974. 5 ans plus tôt, il publiait son premier album, Five Leaves Left, un disque qui, sous sa pochette d'un vert profond et éclatant, offrait 10 chansons purement et simplement sublimes, mais, aussi, pas gaies pour un penny. Ecouter Saturday Sun, Three Hours, 'Cello Song ou Man In A Shed quand on a le bourdon... Le potentiel commercial de Drake était assez élevé, une belle voix (bien que très profonde et mélancolique, un peu atone aussi), une belle gueule, une belle prestance, des chansons sublimes, un style folk bien dans l'air de son temps (Donovan, Dylan, j'en passe), mais une timidité maladive, un mal-être profond, entraîneront rapidement l'annulation d'une série de concerts, Nick Drake s'en tiendra, volontairement, au studio, et, forcément, ça impactera sa carrière. Five Leaves Left a beau être fréquemment, et à raison, classé dans les meilleurs albums au monde, il ne se vendra pas très bien. Nick ne s'en fait pas trop, et, rapidement, rentre en studio pour accoucher d'un deuxième album qui sortira en 1970 sous une pochette mauve (entourée de deux liserés rouge et orange, reliant le nom de l'artiste et le titre de l'album) avec une photo de Drake, déchaussé, pensif, assis avec sa guitare, en médaillon central (au dos, une vue du périphérique londonien by night). Le nom de cet album est Bryter Layter. Là aussi, le succès sera moindre, il sera même encore moins fort que pour Five Leaves Left. L'album offre 39 minutes et 10 titres, dont 7 chansons (et, donc, bravo si vous avez trouvé et non je ne vous prend pas pour des billes, 3 instrumentaux). Il bénéficie de la participation du guitariste de Fairport Convention (groupe de folk-rock britannique signé sur le même label que Drake, Island Records, et ayant le même producteur, Joe Boyd, ce n'est donc pas étonnant), Richard Thompson, qui jouait déjà sur un titre de Five Leaves Left ; on a aussi le batteur Dave Mattacks (Paul McCartney, notamment), et John Cale, qui vient jouer de la viole ou des claviers sur deux titres. Certains titres sont, comme pour certains du précédent opus, arrangés orchestralement par Robert Kirby.

ND3

Nick Drake n'aura fait que trois albums studio, ni plus, ni moins (le dernier, c'est Pink Moon, sorti en 1972, enregistré principalement en 1971, que je réaborderai ici bientôt), et de ces trois albums, qui sont tous recommandés et même indispensables, Bryter Layter est indéniablement le moins percutant, le moins réussi. Mais restons relatifs, aussi : ce disque, bien qu'étant le maillon faible, si on peut le dire ainsi, de la courte discographie de Drake, n'en demeure pas moins très très beau et bon, et rempli de chansons à tomber du haut de la falaise d'Etretat par jour de grand vent d'ouest. Après une Introduction instrumentale d'environ 1,30 minute (orchestral et folk, sans intérêt majeur, je dois bien le dire, mais pas nul), l'album se poursuit par Hazey Jane II, morceau étonnamment rythmé et, même, j'ai envie de le dire... gai. Presque, en fait. Bryter Layter, malgré sa pochette pensive et le fait que ça soit un disque de Nick Drake, est presque un disque joyeux, en tout cas, comparé aux deux autres albums du mec. Est-ce en cela qu'il est le moins fort des trois ? Il a moins de panache, d'ambiance. Bizarre, en tout cas, de démarrer l'album (après l'intro) par Hazey Jane II, en sachant que Hazey Jane I (plus sobre et calme, plus belle aussi) se trouve plus loin, en final de la face A. Mettre la seconde version avant la première, c'est étrange (Roger Waters fera aussi de la sorte sur son The Pros And Cons Of Hitch-Hiking en 1984, pour ses For The First Time Today) ! Une erreur de Nick, ou c'est volontaire ? Sûrement la seconde solution. L'album, entre les deux versions de cette chanson, offre deux magnifiques titres : At The Chime Of A City Clock (le sommet de l'album selon moi) et One Of These Things First. Après, la face B s'ouvre sur Bryter Layter (instrumental sympa, sans plus), mais ne décolle vraiment qu'à partir du morceau suivant, Fly le bien-nommé (une chanson sublime). L'album se termine sur deux titres vraiment bons, Northern Sky et Sunday (dernier instrumental, et le meilleur des trois), mais son défaut, selon moi, se trouve sur le titre situé au centre de cette seconde face, le morceau le plus long (6,30 minutes) de l'album, Poor Boy. Un morceau limite soul (d'ailleurs, on a des choristes très soul, dont Doris Troy, dessus), trop long, et les intervention lointaines (voix dans le lointain) des choristes m'insupportent au plus haut point. Je ne sais pas pour vous, mais je trouve que ce morceau n'a pas sa place sur l'album, sur un album de Drake, il est trop à part, trop éloigné du style drakien habituel. Sans ce morceau, Bryter Layter serait meilleur, nettement.

ND2

Enfin, ce n'est pas Poor Boy, Introduction et Bryter Layter qui vont faire de Bryter Layter un disque moyen, ce n'est certainement pas le cas. Certes, l'album est moins grandiose que Five Leaves Left et que le très épuré (le chant et la guitare sèche de Drake, et c'est à peu près tout) Pink Moon, mais ça reste un sublime album de folk à la britannique, un disque plus léger, dans un sens, que les deux autres, et, il est vrai, moins fort, mais rien que pour Hazey Jane I, At The Chime Of A City Clock, Northern Sky, One Of These Things First et Fly, soit cinq titres sur dix, il faut posséder Bryter Layter au même titre qu'il faut posséder les deux monstres qui le sandwichent dans la courte mais parfaite discographie de Nick Drake. C'est d'ailleurs assez marrant de se dire que cet album, le moins fort de Drake, est toutefois nettement supérieur à bien des albums d'autres artistes de ce genre musical. Il n'a cependant pas eu suffisamment de succès pour rendre la vie plus facile à cet artiste maudit, qui supportera de moins en moins bien cette absence de reconnaissance commerciale. C'est d'autant plus triste qu'il soit mort, vu que maintenant, il est devenu culte, et ses albums, souvent réédités en CD, se vendent bien, mieux qu'à l'époque de leur première sortie...

FACE A

Introduction

Hazey Jane II

At The Chime Of A City Clock

One Of These Things First

Hazey Jane I

FACE B

Bryter Layter

Fly

Poor Boy

Northern Sky

Sunday