Peter_Gabriel_-_Peter_Gabriel_4A--[Front]-[www_FreeCovers_net]

Pendant la tournée promotionnelle (qui fut assez pharaonique, décors, effets lumineux, costumes...) de The Lamb Lies Down On Broadway (1974/1975), Peter Gabriel commence sérieusement à se sentir à l'étroit dans Genesis. C'est avant un concert français (à Saint-Etienne, si je ne m'abuse) qu'il annonce aux autres membres son intention de quitter le groupe après la fin de la tournée (qui, à ce moment-là, était quasiment finie, d'ailleurs). Genesis trouvera son remplaçant en la personne de leur batteur, Phil Collins, qui acceptera, sur insistance des autres membres, à prendre le chant (tout en conservant la batterie), et Genesis commence alors, dès 1976, une nouvelle ère. Peter Gabriel, de son côté, se repose pendant deux ans environ, et ne sortira son premier opus solo, sans titre (on le surnomme Car, à cause de la voiture sur la pochette), qu'en 1977. Avec, dessus, la beauté absolue d'Here Comes The Flood, Modern Love, et le tube Solsbury Hill qui parle, sans rancoeur ni amertume, de la fin de Genesis (le concernant). Prix du Disque de l'Académie Charles-Cros en France, l'album est très réussi, produit par Bob Ezrin, avec les participations de Robert Fripp, Tony Levin... Un an plus tard, Gabriel sort son deuxième opus, sans titre aussi (surnommé Scratch, car sur la pochette noir & blanc, Gabriel déchire de ses ongles la pochette), produit par Fripp, et avec, comme chansons, On The Air, Exposure, White Shadow, D.I.Y. ou Mother Of Violence, excellent album aussi (mais succès moindre, et un album moins accessible que le premier et les suivants). 1980, Gabriel sort son troisième opus, sans titre aussi, et surnommé Melt (le visage de Gabriel qui, en noir & blanc aussi, fond sur un côté). L'album, une date dans l'histoire de la world music naissante, contient l'hymne Biko, mais aussi Intruder, Games Without Frontiers (avec Kate Bush), I Don't Remember... Grandiose. Encore deux ans après, en 1982, mon année de naissance, Gabriel sort son quatrième album. Un album qui, pour une fois, aura un titre à peu près officiel : Security. C'est sous ce titre (choisi par Gabriel au pif, on lui demandera un titre, il dira ce qui lui passera par la tête à ce moment) que l'album sortira dans certains pays (USA), tandis que dans d'autres, il reste, comme les autres, sans titre officiel, et juste surnommé.

sans-titre

Peter Gabriel, pendant la tournée (il se peinturlurait ainsi le visage pour les concerts de l'époque)

Si Peter Gabriel III/Melt était une date, Peter Gabriel IV/Security en est une aussi. Immortalisé un an plus tard par un double live tout ce qu'il y à d'excellent (Plays Live, sur lequel on trouve pas moins de cinq des huit titres de Security), l'album a été enregistré à Bath (Angleterre, dans le Somerset), au studio personnel de Gabriel, dans sa demeure d'Ashcombe House, entre 1981 et 1982, et sortira le 6 septembre de cette dernière année. D'une longueur assez généreuse - pour l'époque - de 45 minutes (et 8 chansons qu'on imagine, donc, de durée généreuse), l'album est un des premiers à avoir été enregistré entièrement de manière digitale. Gabriel, en plus du chant, y joue des claviers (notamment un Fairlight CMI), et on trouve, parmi les musiciens, plusieurs fidèles de longue date de l'ex-Genesis : Tony Levin (basse, Chapman Stick) qui faisait déjà partie de la reformation de King Crimson (Robert Fripp, leader de King Crimson, et ayant collaboré avec Gabriel sur ses trois précédents opus, n'est pas présent ici, à cause, justement, de la reformation de Crimso qui devait lui accaparer pas mal de temps) ; Larry Fast (synthétiseurs) ; Jerry Marotta (batterie et percussions) ; David Rhodes (guitare). Notons aussi la participation de Simon Philips (batterie sur le troisième titre) ; Peter Hamill (de chanteur/guitariste de Van Der Graaf Generator, ici aux choeurs sur trois titres) ; Morris Pert (timbales, percussions) ; John Ellis (choeurs, guitare sur deux titres) ; David Lord (piano, synthés sur certains titres) ; Jill Gabriel (femme de Peter) aux choeurs sur le second titre ; Roberto Laneri (saxophone sur le quatrième titre) ; et l'Ekome Dance Company, aux tambours ghanéens sur le premier titre. L'album marchera plutôt bien, même si c'est sans commune mesure avec son album suivant, So de 1986, qui sera, lui, un vrai carton plein, rempli de hits. Je crois aussi que Melt, de 1980, a mieux marché que Security, aussi. Mais l'album n'a pas été un four.

AV0100_2_enl

Verso de pochette

Musicalement assez expérimental par moments, et world dans d'autres, Security est aussi un album comptant parmi les plus engagés d'un artiste, de toute façon, très engagé dans l'humanitaire. San Jacinto, une des plus belles chansons de l'album, parle de la douleur et de la crainte ressenties par un Indien d'Amérique, un Native, devant la dégradation de son pays, transformé par les colons Blancs européens qui viennent le moderniser et le pervertir. Gabriel tiendrait ce sujet d'une histoire qui lui aurait été racontée par un Apache. Wallflower, une autre chanson d'une beauté et d'une force totales, parle du traitement subi par les prisonniers politiques des dictatures sud-américaines (Chili, Argentine), les tristement célèbres desaparecidos (disparus). D'autres chansons sont moins engagées, mais possèdent des sujets peu commerciaux : The Rhythm Of The Heat parle notamment de l'expérience qu'à vécue le psychanalyste Carl Jung avec les rythmes tribaux africains ; Lay Your Hands On Me parle des guérisseurs, aux mains d'or ; Shock The Monkey (sorti en single, un assez beau succès) parle de la jalousie et de l'anxiété ; The Family And The Fishing Net, chanson fulgurante et flippante (pour moi, le sommet de l'album), parle d'une cérémonie de mariage et de rites sacrificiels vaudous, entrecoupés (le tout est très troublant, aussi bien dans les paroles que la mélodie). Peu de chansons, sur l'album, sont commerciales : I Have The Touch et Kiss Of Life sont clairement les plus gaies, légères, enjouées de l'album, les plus faciles, et, sans doute pour cette raison, elles me semblent les moins réussies de l'album, sans pour autant être moyennes. Mais s'il fallait choisir la moins bonne des huit chansons, c'est Kiss Of Life, pour moi. Elle termine l'album sur une note positive, la chanson précédente, Wallflower, étant certes magnifique et magistrale, mais très triste (ces claviers, la voix de Gabriel...quand il chante, dans la coda, I will say to you, I will do what I can do, on sait qu'il est sincère, que ce sujet le touche à mort, qu'il ne fait pas cette chanson juste histoire de la faire, et ça la rend encore plus touchante).

Peter Gabriel

Ce n'est pas un album à écouter d'une oreille distraite, d'ailleurs (So, l'album suivant, pour réussi qu'il est - un de ces albums qui sont certes totalement commerciaux, mais n'en demeurent pas moins structurés, solides, comme Brothers In Arms de Dire Straits - est, lui, un album que l'on peut se permettre d'écouter d'une manière plus distraite), pas un album à conseiller si vous voulez de la musique en fond sonore d'un repas, ou d'une sieste/farniente. Dès le premier morceau, The Rhythm Of The Heat, on est pris dans une ambiance totalement autre. Dans le lointain, après quelques secondes de quasi silence, on entend la voix de Gabriel émettre quelques vocalises, puis un synthé balance des notes graves, tribales et solennelles. Gabriel chante calmement, d'une manière quelque peu oppressée, son chant ira de plus en plus dans la puissance au fur et à mesure que le morceau avance, The rhythm is inside me, the rhythm has my souuuuuuuuuuuul... Le final, qui met en scène des tambours africains, est surpuissant. L'enchaînement avec San Jacinto, morceau lui aussi faussement apaisé et plein de tension (qui finit par exploser dans un refrain sublime, libérateur), est grandiose. I Have The Touch vient apporter un peu de légèreté et de pop (Gabriel est en électron libre sur ce titre, il s'amuse, se libère), avant le grand morceau The Family And The Fishing Net, oppressant, glauque, limite terrifiant, un morceau tribal, sacrificiel, qui met à genoux. La face A se finit ainsi, il aurait été difficile de mettre autre chose après ; il faut vraiment une séparation de face pour reprendre son souffle, et Shock The Monkey, faussement pop, arrive en ouverture de la face B, morceau génial avec une guitare fulgurante et des claviers sympas. Lay Your Hands On Me, qui me touche moins, est cependant une excellente chanson, au climat assez lent et tribal ; Wallflower et Kiss Of Life, qui suivent et achèvent le disque, j'en ai parlé plus haut. Pour ce qui est de Kiss Of Life, je préciserai juste qu'elle est la plus world de l'album, avec ses ambiances très latino (mais sans cuivres). Voilà pour l'album. Peter Gabriel IV/Security est donc une tuerie, et je pense vraiment qu'il s'agit du meilleur album de son auteur. A noter que, ne faisant jamais rien comme tout le monde, et comme il l'avait aussi fait pour Peter Gabriel III/Melt, Gabriel sortira, la même année, une version entièrement chantée en allemand de cet album. Je ne l'ai jamais entendue (je n'en vois pas l'utilité), mais j'imagine que dans la langue de Goethe, un morceau comme The Family And The Fishing Net (renommé ainsi Das Fischernetz) doit être encore plus oppressant et space. A noter que l'ordre des morceaux est un peu bouleversé, sur cette version intitulée Deutsches Album. Pour les curieux (I Have The Touch y est renommé Kon Takt !, allusion à la coda, dans laquelle Gabriel chante I need contact !, c'est amusant...si on veut) Quant à l'album original, le vrai, il est conseillé à toutes les oreilles aventureuses.

FACE A

The Rhythm Of The Heat

San Jacinto

I Have The Touch

The Family And The Fishing Net

FACE B

Shock The Monkey

Lay Your Hands On Me

Wallflower

Kiss Of Life