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Je me souviens encore parfaitement de la sortie de ce disque (en même temps, le contraire aurait été affolant, car j'avais 23 ans en 2005). Précisément d'un ami qui me chambrait souvent parce que j'écoutais McCartney et que McCartney, pardon, mais c'est de la merde, de la guimauve, du Candérel musical (ce genre d'insinuations habituelles), est tombé raide dingue en liebe devant une chanson qui passait alors sur ma chaîne hi-fi, alors qu'il venait chez moi, et m'a demandé si ses oreilles ne le trahissaient pas, dis-moi, c'est moi qui déconne, ou le chanteur imite Paul McCartney à la perfection ? Il l'imite tellement bien que c'est lui (la chanson, c'était la première de l'album, Fine Line). Sur le cul. En même temps, il n'écoutait pas Macca, pardonnez-lui, il ne pouvait pas savoir (Evangile selon Saint-Macca, 12:2). Il a écouté le reste de l'album chez moi et que je sois damné (non, peut-être pas jusque là) si, par la suite, je n'ai pas surpris, chez lui, un exemplaire de Chaos And Creation In The Backyard en train de discuter le bout de gras avec ses Bob Dylan et Rolling Stones. Et un converti de plus ! Plus sérieusement, cet album, c'est quelque chose. On en parlera comme du meilleur album de Macca depuis Ram (1971), ce qui est à la fois méchant pour les nombreux classiques qu'il a usinés entre temps (Band On The Run, Tug Of War, Flowers In The Dirt, Flaming Pie) et dans un sens assez vrai. Réducteur, extrémiste, mais vrai. Il faut dire que cet album a véritablement montré, durant ses sessions d'enregistrement, un Macca se sortir les doigts. 

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A la base, Paulo avait un projet d'album très pop, qui se rapprocherait des orfèvreries chamarrées des albums des Wings, et commencera à bosser dessus (l'album pop en question ne sortira finalement, après que Macca ne soit revenu dessus, qu'en 2007 : Memory Almost Full). Mais George Martin, son vieil ami et surtout mentor (on ne reviendra pas dessus) lui dira que ce projet n'est pas terrible, qu'il court à des déconvenues, qu'il est surtout capable de faire mieux. Macca prend la balle au bond et lui demande de produire un nouvel album, qui serait plus sérieux. Big George refuse vu son âge et ses problèmes de santé (il devenait sourd) mais propose à Macca de contacter un certain Nigel Godrich, dont il n'a entendu que du bien depuis les nombreuses années de carrière de ce dernier. Producteur de Radiohead (et aussi de Beck, notamment), Godrich n'est pas exactement le mec que l'on aurait imaginé bosser avec McCartney. Avec aucun des anciens Beatles, en fait. D'ailleurs, lui-même, il le dira par la suite (et ce disque reste à ce jour leur seule et unique collaboration), il n'aurait jamais imaginé produire Paul McCartney, qui n'était pas exactement la clé de voûte de son Panthéon musical (en écoutant Radiohead, aussi bien les premiers albums relativement rock que les suivants, à partir de Kid A, qui deviennent de plus en plus étranges, on peut penser à Pink Floyd, Can ou Neu !, pas à McCartney). Mais Godrich accepte. A ses conditions. Qui sont des plus radicales : Macca jouera de tout sur le disque, comme à la grande époque de McCartney et McCartney II. On a certes quelques musiciens qui jouent sur le disque tout de même, mais au final, assez peu. 

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Et surtout, Nigel Godrich va pousser Paulo le Gaucher de Liverpool dans ses retranchements, n'hésitant pas à lui refuser une chanson parce qu'il estime qu'elle est indigne de lui, que c'est de la daube, qu'il peut mieux faire, bla bla bla. C'est probablement la première fois qu'un producteur, qui plus est bien plus jeune que lui (Godrich est né en 1971, l'année de sortie de Ram et Wild Life !), ose tenir tête, mais alors vraiment, à Beatle Paul. Qui a peut-être vécu les premières heures des sessions comme un petit affront pour son ego, mais finira rapidement par se prendre au jeu, et, donc, se sortira les doigts. Chaos And Creation In The Backyard, sous sa sublime pochette montrant une photo de Paul, en 1962, guitare sèche en main, en train de jouer ou de composer dans le jardin derrière la maison familiale (jardin rempli de linge en train de sécher, photo prise par son frangin Michael), montre un Macca sobre, mature (sa voix sonne, pour la première fois, comme celle d'un mec de son âge, il avait 61 ans au début des sessions, qui s'étendront de 2003 à 2005 entre les studios Rak et AIR de Londres et le studio Ocean Way Recordings de Los Angeles). Un Macca authentique qui rappelle celui de Ram et de Flaming Pie. Un album intimiste, calme, plus folk que rock (Fine Line, Promise To You Girl sont assez enlevées, mais c'est l'exception), qui offre 47 minutes de pur bonheur et s'impose comme le disque de 2005, et un des albums des années 2000 (à maintenant). Le tout, sous un artwork sublime, aussi bien la photo recto que verso (Macca, en 2005, devant un micro et au piano), sans oublier les quelques dessins magnifiquement réalisés de Macca et de ses mains.

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Tout le disque, dont le titre est une allusion aux paroles de deux chansons (Fine Line pour Chaos And Creation, et Promise To You Girl pour In The Backyard), est un chef d'oeuvre qui laisse sans voix. Ressorti récemment (en mai dernier) en CD et surtout en vinyle (première édition vinyle depuis celle de 2005, qui est hors de prix), cet album offre des moments de choix, sertis par une production au cordeau : Jenny Wren, English Tea qui rappellent les meilleurs moments acoustiques du Double Blanc et auraient très bien pu s'y trouver telles quelles ; Too Much Rain, Riding To Vanity Fair (une chanson que Godrich ne trouvait pas extraordinaire, mais Macca tiendra bon, et il aura raison), Anyway (qui n'est pas sans rappeler les envolées du type Let It Be, Treat Her Gently/Lonely Old People ou The End, et pour cette dernière, je parle de la chanson qui achève Abbey Road)... Sobre et élégant, homogène et parfait, Chaos And Creation In The Backyard ne renferme aucune mauvaise chanson et ne possède aucune faute de goût, en aucune façon. C'est une amélioration évidente par rapport au très bon mais trop long et un peu sirupeux et inégal Driving Rain. Comme s'il sentait que trop jouer ces chansons sur scène ne ferait que les fragiliser et les dénaturer, Macca ne fera que peu de concerts, aucune tournée, pur promouvoir ce disque qui reste encore aujourd'hui le dernier grand jalon de sa discographie. Ses albums suivants sont, dans l'ensemble, très très bons, et on verra ce que vaudra son dernier, qui sort en septembre prochain, Egypt Station, mais pour le moment, on a affaire, ici, au dernier chef d'oeuvre absolu de l'ex-Beatles. D'une beauté irréelle. Ultra conseillé si vous ne connaissez pas encore (c'est possible, ça ?) !

FACE A

Fine Line

How Kind Of You

Jenny Wren

At The Mercy

Friends To Go

English Tea

Too Much Rain

FACE B

A Certain Softness

Riding To Vanity Fair

Follow Me

Promise To My Girl

This Never Happened Before

Anyway

I've Only Got Two Hands (instrumental caché en fin de piste)