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Puisque Clash a fort brillamment abordé le cas Born To Run il y'a peu de temps, il me semble logique de traiter à mon tour l'album de Springsteen qui m'est le plus cher, ce Darkness On The Edge Of Town qui me semble être l'album le plus fielleux et personnel du Boss. Parfois injustement oublié des listes d'albums indispensables, Darkness On The Edge Of Town est une splendeur dont le seul tort est d'être bloqué entre ces deux monuments que sont Born To Run et The River. Pourtant il n'a vraiment pas de quoi rougir...

Après le triomphe de Born To Run en 1975 et les tournées qui ont suivi, Springsteen meurt d'envie de remettre le couvert avec son E Street Band désormais au grand complet avec l'arrivée définitive de Little Steven Van Zandt. Il compose d'arrache-pied, testant devant des foules extatiques des morceaux comme Action In The Streets, Rendez-Vous... Mais au moment de rentrer en studio, il se heurte à un problème de taille. Désireux de nommer son mentor et bienfaiteur Jon Landau (j'ai vu le futur du rock n' roll, blablabla...) en tant que producteur et manager, Mike Appel lui rappelle non sans raison qu'il est toujours lié par contrat à lui...

Retour "flash-back" en 1972 : Bruce signe à la va-vite un contrat vite rédigé sur le capot d'une caisse... Contrat qui le lie pieds et poings pour plusieurs albums. Or Appel suscite une antipathie évidente chez les mecs du E Street Band... Après une tournée au printemps 76, Bruce veut rentrer en studio avec Landau. Or Appel lui rappelle que contractuellement parlant, Landau n'a aucun droit à se trouver là... Ambiance ! Les rapports entre Appel et Springsteen se déteriorent rapidement au point que le Boss n'a comme moyen que de repartir sur les routes pour ne pas sombrer dans la dépression. S'en suit une bataille juridique qui va durer jusqu'au début de l'année 77...  Appel va endosser le rôle du méchant, ce qui n'est pas tout à fait exact. L'hagiographie officielle de Springsteen (Dave March entre autres) biaisant allègrement la réalité.

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Après un accord intervenu en mai 77, Springsteen se rend aux studios Atlantic de NYC dès le 1er juin pour enregistrer les chansons laissées sur le feu depuis deux ans. Mais au moment fatidique, il se rend compte que ces chansons d'excellente facture (Fire, The Promise, Action In the Streets...) ne correspondent plus à son état d'esprit. Miné par ses escarmouches diverses, il n'est plus le jeune homme idéaliste et réveur qu'il était jusqu'à Born To Run. Désormais, il ressent le besoin urgent de témoigner des luttes internes des hommes, et accessoirement des siennes.

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Alors Springsteen se remet à l'écriture et pond des chansons où suintent le dégout, la rage, et l'envie de latter le monde qui l'entoure dans les couilles. Darkness On The Edge Of Town sera le parfait négatif de Born To Run : l'adolescent romantique n'est plus, et laisse place à un jeune homme dèja désabusé qui veut mordre tel le proverbial lion en cage. La pochette montre ce changement : là où Springsteen lachait un sourire complice à Clarence Clemons sur la pochette de Born To Run, il est desormais seul dans une pièce glauque, avec un regard qui en dit long dans le registre "Venez pas me casser les couilles".

La production est radicalement différente également : finis les fantasmes spectoriens qui planaient sur Born To Run, l'optique choisie ici est plus dépouillée et rêche. En conséquence, le E-Street Band est prié de mettre la pédale douce sur son artillerie (parfois trop) lourde. Clarence et son sax sont priés de se mettre en reserve de la République, à quelques exceptions près. Le trio dominant est indiscutablement Bittan-Van Zandt-Springsteen. Jamais plus les guitares n'auront une pareille ampleur sur un album de Bruce, explosant littéralement à la gueule de l'auditeur en quelques occasions mémorables.

De façon amusante, on constate que chaque chanson répond à son interlocutrice de l'autre face.  Ainsi, Badlands, qui ouvre le bal des maudits, est derrière ses abords avenants (refrain hymnesque, piano conquérant) une véritable charge au fiel contre ceux qui l'ont emmerdé depuis trois ans. Malaise, rancoeur, rage inouie, et en définitive foi bien entamée semble être le lot du Springsteen catalogue 77-78.  Les paroles sont géniales (Poor men wanna be rich, rich men wanna be king, and a king ain't satisfied till' he rules everything. I wanna go out tonight, i wanna find out what I've got..., I want to spit in the face of these badlands...), et le morceau est comme de bien entendu devenu un pilier scénique du repertoire, joué en ouverture ou juste avant les rappels.

Puis c'est au tour de la famille d'en prendre plein la gueule pour pas un rond sur le MONSTRUEUX Adam Raised A Cain. Sur le thème de l'impossible transmission filiale, Springsteen se livre à un véritable jeu de massacre, envoyant chier les jaloux, les bien-nés (They fit you with position, and the keys to your dady's Cadillac). On y voit aussi en filligrane l'incomprehension entre Bruce et son père qui sera le moteur de bon nombre de chansons (Independence day pour ne citer qu'elle). Le E-Street Band soutient son pote de façon admirable, procurant un background solide et souple, permettant à la guitare de Springsteen d'exploser en une tension insoutenable. Le dernier couplet est un des plus poignants de toute l'oeuvre de Springsteen. Rarement il ne sera livré à ce point...

In the Bible Cain slew Abel
and East of Eden he was cast
You're born into this life paying
for the sins of somebody else's past
Daddy worked his whole life for nothing but the pain
Now he walks these empty rooms looking for something to blame
You inherit the sins, you inherit the flames
Adam raised a Cain

Lost but not forgotten, from the dark heart of a dream
Adam raised a Cain

Something In The Night suit. Ici le héros tente de trouver une échappatoire dans la nuit et ses plaisirs. Mais encore une fois, ça finit en merde. When we found the things we loved, They were crushed and dying in the dirt. Alors la redemption peut elle venir de l'amour ? Il n'y a qu'à aller voir Candy... Candy's Room est peut-être le plus grand rock jamais pondu par Springsteen : la thématique est proche du She's The One de l'album précédent. Mais ici, on est bien loin de l'adolescent trahi et romantique de Backstreets ou du jeune puceau hésitant de She's The One. Ici le mec est determiné, sûr de lui... Lente montée en puissance, puis BAM !, la machine se met en branle, façon de parler. Il prend la putain de caisse, va voir Candy, et il la galoche, la dépiaute, se dépiaute... Et le solo hallucinant met une chose en exergue, on ne parle pas d'amour, on parle de BAISE ! La tension est inouie, et ça tringle, et ça tringle... Encore une fois, rarement Springsteen n'a été aussi sensuel dans un de ses titres ! Le Tonight épuisé symbolise la jouissance...

Mais post-coïtum animal triste... L'embellie était trop belle pour durer. Le Racing In the Streets qui suit semble transporter nos deux amoureux quelques années plus tard, lorsque la vie et ses merdes les ont rattrapés.  Véritable requiem "célébrant" les loisirs dangereux et limités des prolos du New Jersey (rapprocher les paroles avec celles du Street Fighting Man des Stones : Summer's here and the time is right..., seulement ici on ne se bat plus, on est bien trop désabusés...)  La musique est empreinte d'une tristesse insondable, avec une coda au piano à chialer...

Ouverture de la seconde face, The Promised Land est comme une parenthèse incongrue qui fait echo au Badlands initial. La musique se fait plus enjouée, les paroles bien qu'amères véhiculent un semblant d'espoir en cette Terre Promise...

Mais le Factory qui suit (réponse à Adam Raised A Cain) est un constat amer et sans espoir sur la condition ouvrière, vu à travers l'expérience de son propre père. Paroles répétées (The working, the working, just the working life), ton sans forfanterie ni plaisir... Mais au contraire d'Adam Raised A Cain, on sent comme une compassion et une bienveillance à l'égard du paternel. Beau et touchant, tout simplement.

Si une chanson devait exprimer ce que Springsteen a vécu entre 75 et 78, ce serait assuremment Streets Of Fire. Rock down-tempo aux paroles éructées, à la souffrance inédite, une atmosphère oppressante de gueule de bois carabinée... Quelques vers pour se mettre dans l'ambiance, peu étonnant que le Boss ne l'ait que très rarement jouée sur scène...

I'm wandering, a loser down these tracks
I'm dying, but girl I can't go back
'Cause in the darkness I hear somebody call my name
And when you realize how they tricked you this time
And it's all lies but I'm strung out on the wire
In these streets of fire

I live now, only with strangers
I talk to only strangers
I walk with angels that have no place
Streets of fire

Sympa, non ? Devait être un joyeux drille le Boss à l'époque... Le sexe revient sous la forme de Prove It All Night, mais contrairement à la bestialité de Candy's Room, la relation est plus abordée sous l'angle de la confiance mutuelle, c'est plus serein, tendre... Peut-être le morceau que j'aime le moins sur l'album.

Et pour conclure, la chanson-titre, modèle de tension et de tristesse. L'héroine de Racing In The Streets qui pleurait sous le porche de la maison de son père s'est barrée, laissant le héros avec ses remords et ses secrets inavoués, sa part de Darkness. Le dernier couplet semble résumer à lui seul le propos de l'album :

Some folks are born into a good life
Other folks get it anyway anyhow
I lost my money and I lost my wife
Them things don't seem to matter much to me now
Tonight I'll be on that hill 'cause I can't stop
I'll be on that hill with everything I got
Lives on the line where dreams are found and lost
I'll be there on time and I'll pay the cost
For wanting things that can only be found
In the darkness on the edge of town

L'album se referme à l'inverse de l'intro tonitruante de Badlands : l'orgue pleure dans le lointain, le piano et la basse laconique se contentent de raccompagner le héros à sa vie de merde. Bien entendu, cet album plus proche de l'état d'esprit de la country (réalisme, dureté) que du rock marchera beaucoup moins bien que Born To Run. La tournée US qui suivra sera cependant un véritable triomphe qui verra Springsteen exorciser ses démons intérieurs lors de véritables shows marathons de plus de trois heures.

Reste ce Nebraska électrique qui continue de tétaniser votre serviteur treize ans après sa première écoute. Une sorte de Mont Golgotha, une giclée de fiel dans le coca-cola...

Critique complémentaire de ClashDoherty :

Enfin, je me suis acheté cet album en format CD (vinyl-replica, même), moi qui ne le possédais alors qu'en vinyle (et qui commençait sérieusement à s'écailler, je ne pouvais même plus y écouter The Promised Land, première chanson de la seconde face, car les sillons étaient tous rayés et sautillants) ! Sorti en 1978, Darkness On The Edge Of Town, comme Leslie l'a si bien décrit dans sa critique ci-dessus, est le pendant nocturne, crépusculaire (rien que son titre le dit, d'ailleurs : "obscurité aux portes de la ville") du phénoménal Born To Run de 1975, le précédent album de Springsteen. En fait, Darkness On The Edge Of Town est, pour le Boss et Born To Run, la même chose qu'Easter (aussi de 1978) l'est pour Patti Smith et son Horses (aussi de 1975) : une suite sans en être une, une confirmation définitive, masquée par le succès de Born To Run/Horses, mais tout aussi immense, voire même légèrement supérieur (dans les deux cas).

Born To Run était spectorien (son gros défaut : un son bien lourd, rempli d'effets, de couches musicales empilées), Darkness On The Edge Of Town, toujours produit par le Boss et Jon Landau, et sorti après des emmerdes juridiques concernant le Boss et son premier manager Mike Appel (perdant : Appel), est tout sauf spectorien. Pas intimiste, mais pas loin. Là aussi comme l'a dit Leslie (mais, concernant ce superbe album, il a tout dit !), l'accent est porté sur un trio infernal, Springsteen/Bittan/Van Zandt. Chant/piano/guitare. Les autres zicos du E-Street Band sont là (Clemons, Tallent, Federici, Weinberg), mais en mode accompagnatoire. Les chansons sont loin d'être gaies, même si Candy's Room et Prove It All Night sont guillerettes, énergiques, vivantes.

Mais on a de la colère bien présente, que ce soit contre la société qui part en couilles (Badlands, The Promised Land), contre la misère économique (Streets Of Fire, Factory), contre la paternité (Adam Raised A Cain), et cette solitude qui ronge tout (Darkness On The Edge Of Town, Racing In The Street, Something In The Night). Morceaux de choix sur l'album : la première face est quintessentielle, dans son intégralité. La B est moins évidente, malgré un The Promised Land anthologique en ouverture et la chanson-titre inoubliable. Factory, avec sa répétition qui sonne comme du travail à la chaîne (effet voulu, on s'en doute). Prove It All Night, chansons pop, évidente, simple, mais superbe. Streets Of Fire, qui donne envie de se rendre dans la rue pour manifester contre la connerie.

Engagé, désabusé, intimiste et intensément rock (dans le plus pur sens du terme), porté par des chansons magistrales, Darkness On The Edge Of Town est un chef d'oeuvre de 43 minutes, aucun mauvais titre, vraiment aucun ne vient parasiter la cohésion de l'ensemble. Coincé entre deux classiques ultra-vendus (Born To Run, The River), l'album est, comme l'a également dit Leslie, à rapprocher d'un autre classique engagé, intimiste et désabusé (et qui l'est encore plus de par ses conditions d'enregistrement) : Nebraska, de 1982. Dommage juste que Darkness On The Edge Of Town, un des triomphes les plus absolus du Boss, ne se soit pas aussi bien vendu à l'époque, et qu'il soit moins connu que Born To Run ou Born In The U.S.A. ; dommage, car c'est vraiment un des albums à posséder du Boss !

Face A :

Badlands

Adam Raised A Cain

Something In The Night

Candy's Room

Racing In The Streets

Face B :

The Promised Land

Factory

Streets Of Fire

Prove It All Night

Darkness On The Edge Of Town

Voici une version de Badlands tirée de la tournée de reformation du E-Street Band en 2000 ! Enjoy !

Et pour la bonne bouche, une version du morceau-titre enregistrée lors de l'EXTRAORDINAIRE "Darkness Tour" ! Vintage man !