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Marvin Gaye avait 22 ans, et Anna Gordy 40, quand ils se sont mis ensemble. Lui était alors (en 1961) un tout jeune artiste de la Motown, pas encore la star qu'il deviendra par la suite, et elle était déjà (depuis la naissance, en fait, et non, ne riez pas, cette vanne elle était déjà... est vraiment nulle, en fait) la soeur de Berry Gordy, patron de ladite firme musicale Motown. Ils se marient en 1963. Ils crisent déjà quelque peu vers 1972/73. Ils divorcent en 1975, et à ce moment-là, Marvin commence déjà à fréquenter une jeune femme (elle a dans les 17/18 ans à l'époque de leur rencontre, vers 1973 !) du nom de Janis Hunter, qui deviendra sa seconde compagne (pas de mariage) et la mère de sa fille Nona. 1976 : Marvin sort I Want You, hymne absolu du bonhomme envers son amour Janis. Parallèlement, il a des difficultés à payer des pensions alimentaires à Anna pour leur fils adoptif Marvin Gaye III (adopté en 1966, c'est en réalité le fils de Denise Gordy - elle n'a pas eu l'enfant avec Marvin -, laquelle est la nièce de Berry, la vie de Marvin et de son clan est un vrai Dynastie, pas vrai ?), et Anna lui intente un procès. Au cours du procès, son avocat et le juge proposent à Marvin un arrangement, accepté par Anna (qui réclamait 1 million de dollars, et devra se contenter de 600 000 dollars, la pauvrette) : elle touchera à vie la moitié des droits du prochain album de Gaye, pas encore fait à l'époque. Gaye accepte, Anna aussi. Marvin se dit je vais faire un truc rapidement torché, c'est un album alimentaire pour payer indirectement ma dette envers Anna, pas besoin de faire un chef d'oeuvre, elle ne le mérite pas. Mais Marvin, courant 1977/78, va rapidement se retrouver pris dans son album, lequel va devenir, au final, bien plus qu'une simple obligation juridique pour lui.

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Cet album, qui sortira en 1978, c'est Here, My Dear. Un album qui, à sa sortie, sera incendié par la presse, le public et Anna. Tellement qu'il sera outré par les réactions des diverses parties (Motown, son ex, la presse, ses fans, ses proches), Marvin refusera d'en assurer la promotion jusqu'au bout. Le disque sera assez rapidement hors commerce, une fois épuisé, il ne sera pas réédité, disparaîtra des bacs (depuis, heureusement, on le trouve très facilement en CD, notamment, depuis 2010, dans une édition double CD avec plein de bonus-tracks). Il faut dire que l'album a de quoi provoquer cette ire : sous couvert de faire un album afin de règler cette délicate et douloureuse situation de divorce ayant tourné à l'aigre, Marvin a fait un album tournant exclusivement autour d'un seul et unique sujet : le divorce. Son divorce. En fait, sa relation, amoureuse puis bordélique, avec Anna. Il a fait un album conceptuel, double qui plus est (avec 73 minutes, tout tient sur un seul CD ; il y à 14 titres en tout), sorti sous une pochette le représentant en toge, à la romaine, dans un décor antique en pleine grandiloquence (recto)/déliquescence (le verso), avec les mots "Love and marriage" au recto, et "Pain and divorce" au verso (et à l'intérieur de la pochette ouvrante, une parodie cynique d'un jeu de Monopoly, voir ci-dessus), et dans lequel il fait plus que règler des comptes avec son ex. En fait, elle prend cher, la Anna, dans Here, My Dear (déjà, le titre : tiens, chérie, prends), et inutile de dire qu'elle n'appréciera pas du tout le fait que Marvin déballe leur vie privée en public (elle pensera un temps lui intenter un procès pour ça, mais ne le fera pas), elle avouera avoir mis du temps, beaucoup de temps, entre sa première écoute et la suivante (Marvin, entre temps, était mort), et on imagine clairement que, pour elle, savoir qu'elle touche des royalties sur un album qui la défonce aussi méchamment ne devait pas être la meilleure des pensées (je parle d'elle au passé, mais elle n'est pas morte)...

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Annihilé par la presse et les fans à sa sortie, ayant entraîné son départ de la firme Motown (normal : Anna est, je le rappelle, la soeur de Berry, patron de Motown...d'où la difficulté d'avoir son patron comme beau-frère), Here, My Dear a depuis été totalement réhabilité. Considéré comme un des plus grands albums de Marvin Gaye (et de la soul), ce disque offre en effet des moments absolument prodigieux, les plus marquants étant indéniablement When Did You Stop Loving Me, When Did I Stop Loving You (morceau repris en instrumental sur l'album, ainsi qu'en très courte reprise finale de 45 secondes) et le grandiosissime et long (8 minutes) A Funky Space Reincarnation, lequel, utilisé il y à quelques années dans la pub J'Adore de Dior (avec Charlize Theron se déshabillant dans un couloir luxueux, celle où elle dit, notamment, diamonds are dead, limousines are cars...), est probablement le meilleur morceau de l'album. Mais limiter Here, My Dear (on a tendance à oublier la virgule dans le titre de l'album, au fait !) à ces deux titres serait faire une grave erreur. Du premier morceau (éponyme), dans lequel Marvin explicite le concept de l'album à son ex à Falling In Love Again en passant par le bien-nommé Anger, I Met A Little Girl, Anna's Song ou You Can Leave, But It's Going To Cost You, l'album est remarquable. Il suscitera par la suite, plusieurs années après sa sortie (car à l'époque, il a vraiment été rejeté par tous), de l'admiration chez certains artistes se revendiquant plus ou moins de Gaye et du Motown Sound. Le leader de Jamiroquai (Jay quelque-chose) en dira la première face est grandiose, les autres aussi, mais c'est 14 fois la même chanson, quelque part, avec un petit truc de différent à chaque fois (je ne sais pas vraiment quoi penser de sa déclaration, aime-t-il l'album ou pas ?), ce qui n'est pas faux, l'album, conceptuel, ne parlant en effet que d'une seule chose. Avec ce disque autrefois honni, aujourd'hui adulé (à juste titre), Marvin se met à poil, déballe tout, tout n'y est pas joli-joli (plein de rancoeur, de fiel, d'amertume, Marvin règle vraiment ses comptes ici) moralement parlant, mais musicalement, c'est un album sensationnel, riche, jamais longuet malgré ses 73 minutes. Et avec des morceaux anthologiques dessus. Marvin pensait au départ faire un petit album sans conséquence, un album alimentaire et mineur pour règler son affaire juridique, mais a en fait accouché d'un monument (rien que la pochette semble le prouver, avec son côté démesuré). Désolé Anna, mais il t'a bien eue, sur ce coup, non ?

FACE A

Here, My Dear

I Met A Little Girl

When Did You Stop Loving Me, When Did I Stop Loving You

Anger

FACE B

Is That Enough

Everybody Needs Love

Time To Get It Together

FACE C

Sparrow

Anna's Song

When Did You Stop Loving Me, When Did I Stop Loving You (Instrumental)

FACE D

A Funky Space Reincarnation

You Can Leave, But It's Going To Cost You

Falling In Love Again

When Did You Stop Loving Me, When Did I Stop Loving You (Reprise)